ORIENTATION NOUVELLE
I e printemps de 1867 me mit au seuil du J concours de Home auquel Massé tenait bien plus que moi-même! En réalité, c’est sans la moindre foi que je me laissais conduire, ne me sentant pas de force à affronter l’épreuve avec quelque chance de succès. Et puis, la vie semblait se dessiner nettement, avec l’appui d’un collaborateur comme Barbier, et je ne tenais pas du tout à quitter Paris en cas de réussite!
Rome n’était pour moi qu’un nom historique.
Je ne pouvais soupçonner encore tous les bienfaits qu’un musicien peut retirer d’un séjour de quelques années en Italie; et cette étape dans la vie d’un artiste m’apparaissait plutôt comme temps perdu.
Quelques années après, combien le sophisme devait mètre démontré!!
Enfin le patron insistait et je ne pouvais faire la mauvaise tête.
Je me présentai donc.
11 n’y eut cette année-là que quatre inscriptions — fait très rare! — Tous quatre nous fumes reçus au concours préparatoire : ce qui ne manqua pas de me surprendre beaucoup, du moins en ce qui me concernait!
La cantate que nous eûmes ensuite à écrire était, par extraordinaire, charmante et nous intéressa vivement. Elle portait pour titre : Le Dernier des Abencêrages ; auteur : Emile Cicile.
Ce concours n'eut aucun résultat; et le prix de Home ne fut pas décerné pour la musique en
Mes interprètes ne pouvaient être rendus responsables, car ils étaient tous de réelle vaillance. C’étaient d’abord M me C. Girard, de l’Opéra- Comique, qui jouissait alors d’une très grande et très légitime réputation; puis le baryton Ismael, un admirable artiste ! Enfin Nicot, encore élève du Conservatoire, mais déjà ténor habile. Au piano enfin, Chauvet, mon cher Chauvet,
BENJAMIN GODAKD.
qui s’acquitta de sa tâche en musicien consommé, instrumentant en quelque sorte la partition par la souplesse de son jeu!
Parmi mes trois condisciples, deux sont morts. L un était Emile Bernard, dont il a été parlé plus haut; l’autre, Benjamin Godard, que je voyais pour la première fois.
C’était alors un jeune homme de dix-huit ans, long, mince et d’allures un peu hautaines. Sa réputation d’habileté s’affirma dans le concours même, puisque quinze jours lui suffirent pour un travail que nous eûmes beaucoup de peine à mener au bout dans les vingt-cinq réglementaires.
Mais, en présence du résultat, c’est le cas ou jamais de rappeler que « le temps ne fait rien à l’affaire! »
Godard, appartenant à une famille aisée, entrait dans la vie sans les soucis familiers à la plupart de ses camarades. En peu de temps il devint réputé par son inlassable production. De nombreux succès de concert reçurent encore le sérieux appoint de la partition Le Tasse , où se rencontrent des pages de premier ordre.
L ascension continuait lorsque de graves
revers vinrent le frapper et l’obligèrent à demander à son talent de violoniste des ressources assurées jusqu’ici.
C’est à ces dures épreuves que se mesure la valeur d’un homme. Godard les traversa avec un courage, une énergie, une dignité lout à l’honneur de sa mémoire.
Au cours de ces événements, je le retrouvai un jour parmi les premiers violons d’un grand orchestre. C’était dans un corridor et l’on venait de terminer un morceau de moi. Nous ne nous étions pas vus depuis plusieurs années; je fus un peu géné et ne savais que dire en ces délicates circonstances.
Godard, me reconnaissant, me tendit spontanément les mains avec un amical sourire et me prodigua les plus affectueuses appréciations au sujet du morceau qu’on venait de finir. Interdit, ému, je me sentis fort troublé...; il s’en aperçut, comprit et me serra dans ses bras avec effusion. Sans nous être rien dit, en moins d’une minute, nous venions de résumer le présent et le passé.
BENJAMIN GODAUD.
L œuvre de Godard est encombrée de beaucoup de broussailles inutiles résultant d’une production un peu touffue. Le temps s’en fera le jardinier et coupera l’églantier pour mieux défendre la rose. Mais ce n’est déjà pas le premier venu qui possède la faculté de produire à ce point! Quand l’élagage nécessaire sera fait, il restera debout une œuvre de .grand parfum et de réelle saveur par 1 élégance, l’ingéniosité de la forme, comme par l’abondance mélodique même.
Ces qualités sont celles des maîtres musiciens français; et c’est pourquoi Benjamin Godard semble bien avoir sa place au milieu d’eux, à côté de Léo Delibes et de Georges Bizet.
Quelques-uns de mes juges s’étaient montrés particulièrement encourageants. Après Auber, c était Eugène Gautier, au masque césarien ! Puis Nestor Boqueplan, l’ironiste implacable, à qui
PARIS, SOUVENIRS D’üN MUSICIEN.
sa grande situation de critique avait ouvert les portes du sanctuaire et qui, par hasard, avait assisté au concours.
Quant à Massé, c’est plutôt avec l’indulgence d’un père qu’il jugeait mon travail. Il trouva même qu’on aurait pu me décerner le prix!...
Toutefois, il convenait que si la « vocale » était loualde, le dessous manquait un peu de contresujets! (sic.)
Frappé de la contradiction même ressortant du fait accompli et de tant de bonnes paroles, je m’ouvris à Chauvet et lui demandai de m’en donner la clef.
Alors un curieux entretien suivit.
Il se résumait en une opinion identique à celle de Massé et concluait par cette phrase que j’ai toujours retenue :
« Que voulez-vous, la musique n’est pas tout entière dans la formule de l’Opéra-Comique!
L’expérience complétera ce qui vous manque encore! Vous avez presque fini... Vous ne pouvez pas tout recommencer! »
Un éclair passa devant mes yeux. Je saisis brutalement le bras de Chauvet et lui répondis de même :