UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION. - JULES COHEN
était une année d’exposition; le Théàtre-
\J( Italien venait de rouvrir pour qùelques semaines; un orchestre fut recruté et l’un de mes camarades qui en faisait partie me conseilla d’y entrer comme timbalier!
C’était une étude pittoresque à faire : j’acceptai.
Le matin, sur ma table de travail, je m'exerçais à des roulements ; un ami qui entra à l’improviste, un jour, put un moment se croire à Charenton!
Au théâtre, pendant la première semaine, tout alla pour le mieux; mais, un soir, le chef d’orchestre mit au programme l’ouverture de Guillaume Tell; or, au second mouvement, se trouve un roulement ininterrompu
PARIS, SOUVENIRS D’üN MUSICIEN.
de quarante-cinq mesures! Pendant les dix premières, ce fut très convenable; à la quinzième le roulement s’était changé .en une vague batterie ; à la vingtième en une loque rythmique ; à partir de la vingt-cinquième les timbales ne purent qu
Imiter de Conrart le silence prudent.
J’avais les poignets brisés!
Le chef d’orchestre écumait! Après le morceau, je disparus dans les dessous du théâtre pour éviter la douche qu’il me destinait! Un prétexte, qu’il admit, sauva tout heureusement... moins l'honneur des timbaliers!
Vers le milieu d’octobre, le directeur du Théâtre-Lyrique eut une altercation avec son chef des chœurs et le rendit brusquement à ses chères études. Gautier, qui assistait à la scène, demanda la place pour moi ; Roqueplan appuya, Auber lui-même, enfin, voulut bien intervenir : elle me fut donnée.
La veille du départ de mon prédécesseur, le
LE THÉÂTRE LYRIQUE
directeur me remit la volumineuse partition copiée des Bluets , opéra de Jules Cohen prêt à être représenté, et me demanda si je me chargerais d’en diriger l’exécution chorale sous trois jours!
Avec le bel aplomb de la jeunesse, je répondis affirmativement. Puis, emportant le manuscrit chez moi, j’employai presque la toute nuit à l’étudier, à l’annoter aux crayons bleu et rouge en multipliant les points de repère.
Le lendemain, à une heure, une répétition d’ensemble au piano eut lieu à la satisfaction de l’auteur et du directeur.
Cependant, craignant qu’une maladresse de ma part vint provoquer quelque accident à la première , j’obtins de Jules Cohen qu’il resterait auprès de moi pendant toute la représentation.
L’accident devait se produire; mais, heureusement, sans charger ma conscience.
Le dernier acte des Bluets est divisé en deux tableaux. C’est d’abord un petit intérieur rustique avec tabourets, table, brocs et gobelets d’étain;
puis, à la suite d’un changement à vue, l’intérieur d’une cathédrale dont le maître-autel, surélevé et plein de lumières, laisse voir, au-dessous, le coin sombre d’une crypte.
Quelque chose dans le genre du dernier décor d 'Aida.
Jusqu’à cette époque, les changements à vue dans tous les théâtres, depuis l’Opéra jusqu’aux plus humbles scènes, s’opéraient à la suite d'un violent coup de sifflet donné par le chef machiniste.
Des observateurs d’esprit badin, ayant fait remarquer que ce coup de sifflet provocateur invitait parfois le public à imiter le chef machiniste, on remplaça le signal consacré par un fort timbre fixé au mur oit s’appuie le manteau d’Arlequin, et l’usage s’en est maintenu jusqu’à ce jour.
Mais le soir de la première représentation des Bhiets on inaugurait ce nouveau jeu ; tout le monde était prévenu et rien ne pouvait laisser place au moindre malentendu.
Un duo se chantait dans le décor rustique, et, vers le milieu du morceau, intervenait dans la coulisse un chœur ponctué de coups de tam-tam.
LE THÉÂTRE LYRIQUE
Je tenais la partition Je la main gauche et, de la droite, armée d’une mailloche, je dirigeais le chœur, tout prêt, en outre, à frapper le tam-tam qu’un homme suspendait devant moi. L’auteur était à mes côtés et le directeur donnait ses derniers soins à la mise en scène.
A la réplique exacte je frappai le tam-tam, et les machinistes, supposant que c’était là le nouveau signal, opérèrent le changement!
Tableau : une cathédrale et sa crypte avec, au premier plan, la table, les tabourets, les brocs, les gobelets d’étain, et les deux personnages du duo s’arrêtant interdits ainsi que l’orchestre !
L’auteur, le directeur et moi n’eûmes que le temps de nous jeter à plat ventre derrière un décor pour ne pas moucheter du noir de nos habits et de la blancheur de nos cravates les costumes moyenâgeux qui nous entouraient?
Dans la salle, explosait un formidable rire!
Sur la scène, le chef machiniste lançait des jurons à faire rougir un corps de garde; le directeur hurlait à tue-tête : « Le rideau ! Le rideau ! » ; et Cormon, l’auteur de la pièce, tonitruait les bras au ciel : « Ça y est! Nous sommes f...
perdus! La pièce est par terre. Oh! les bons petits camarades doivent être contents!.. »
On dut baisser le rideau.
Lorsque le calme fut rétabli — et le décor rustique remis en place — on le releva et I on recommença la scène. Cette fois nulle anicroche ! Mais lorsqu’arriva le coup de tam-tam la salle se reprit à rire, plus discrètement sans doute, assez cependant pour que le sombre drame qui s achevait sur la scène s’enveloppât d’une redoutable atmosphère de gaieté!
Et cependant, cause déterminante de tout ce tumulte, j’étais resté dans la rigoureuse neutralité d’une force aveugle sans que l’auteur eût rien à me reprocher!
Cette manière d’entrer en relations avec lui nous lia vite; et, jusqu’à la fin de sa vie, Jules Cohen resta pour moi d’une grande cordialité. C’était un parfait musicien, un juge très éclairé et très bienveillant au Conservatoire; un homme obligeant et loyal, enfin, avec ses confrères dont il était fort estimé.
LE THÉÂTRE LYRIQUE
J’avais fait agréer pour second, et comme accompagnateur, l’ami Blondel dont, ici encore, le séraphique sourire parut très dépaysé dans ce monde des coulisses !
Dès les premiers jours, le directeur le prit en aversion. 11 croyait toujours voir une moquerie dans ce visage irréductiblement souriant. Je dus même intervenir un jour, après une assez vive altercation; et je parvins à convaincre le maître de la maison que nous nous trouvions en présence d’un cas spécial où la volonté n’était pour rien !
Alors le directeur rit à son tour; et, sans désarmer tout à fait à l’égard de Blondel, il consentit à me le laisser; car il est à peine besoin de dire que son talent sûr et dévoué nous était fort précieux à tous !
GEORGES BIZET
C ’est à cette époque qu’au Théâtre-Lyrique je retrouvai Georges I>izet.
Ce nom sonne aujourd’hui comme une trompette aux oreilles du public. La brillante partition de Carmen a fait cela, et l’éclat de son succès éclaire l’œuvre du compositeur jusqu’aux pages les plus lointaines de sa jeunesse.
Comme toujours, dans les questions musicales, le mouvement vient de l’étranger. C’est lui qui, moins dédaigneux que Paris, a d’abord applaudi la musique de Carmen comme elle ne l'avait pas été à l’Opéra-Comique. C’est lui qui voulut ensuite regarder de plus près dans l’œuvre de l’auteur. Les Pécheurs cle perles d'abord, la Jolie Fille de Perth ensuite, prirent assez vite un rang distingué parmi ce vaste répertoire que nous
devrions bien envier à l’Europe, en retour de tout ce qu’elle nous envie, à ce qu’on assure, en matière d’administration î
Alors, un beau matin, on finit par se dire chez nous qu’après tout on avait peut-être été un peu vite en besogne, et que l’étiquette : Succès cVestime, collée sur l’œuvre de Bizet, n’était décidément pas la bonne! — Succès d estime est un euphémisme, hypocrite comme ses pareils, dont le sens véritable est, à peu de chose près, synonyme de Four noir .
Quelques concerts allèrent d’abord ramasser VArtésienne , si lourdement tombée jadis au Vaudeville. 11 se trouva que c’était un chef-d’œuvre. Qui l’aurait dit? Quelques-uns. Qui l’eût cru? Personne !
Ce fut un succès* Ce que voyant, on insista : l’ouverture Roma suivit, et des arrangements de toutes sortes surgirent, plus ou moins heureusement, de cet humus dont la puissance était si parfaitement ignorée. On alla jusqu’à gratter les tiroirs du musicien disparu, au point de les défoncer !
O puissance de la mort! Ne publia-t-on pas encore un certain Noë, opéra commencé jadis
GEORGES BIZET
par Ilalévy, continué par Bizet, achevé par un ami qui eut la modestie de ne pas ajouter : et C ie à la raison sociale, mais qui fut assez habile homme pour faire représenter l’ouvrage en Allemagne.
Alors, notre bon vieil Opéra-Comique se mit de la partie, et, bien qu’en faisant encore la petite bouche, il se décida à reprendre Carmen , qui est devenue l’une des colonnes du répertoire, à côté des pièces les plus robustes et les plus productives.
Enfin ce n’était pas assez; l'expiation était encore insuffisante et l’on songea à une statue. Camille Saint-Saëns fit spirituellement remarquer qu’un pantalon de bronze de plus serait une laide chose de plus aussi, et l’on s’arrêta à un monument. Alors, c’est l’apothéose? Les admirateurs de Bizet ne peuvent qu’y applaudir; mais ceux qui l’ont connu, c’est-à-dire aimé, ne pourront jamais s’empêcher de songer avec mélancolie à l’amertume qu’il y avait dans son âme, comme à la niaise ironie de cette mort, si brusque et si prématurée qu’elle n’a pas permis à celui qu’elle frappait d’entrevoir, au plus lointain de l’horizon, le sort qui guettait son œuvre
et la renommée qui devait en rejaillir sur son nom !
Vous, Monsieur, et vous, Madame, qui lisez ceci, vous êtes sans doute très friands des plus minces anecdotes qui se rapportent à un artiste célèbre. C’est généralement ainsi. Vous avez sinon tout, au moins une bonne partie de l’œuvre de Bizet dans votre bibliothèque; ou, mieux encore, sur votre piano, à la portée de la main? Il n’est donc pas inopportun de vous entretenir de l’homme pendant quelques instants.
Je ne saurais préciser où et quand je vis Bizet pour la première fois. Ce devait être chez quelque éditeur, ou dans quelque foyer de théâtre. Il m’apparaissait comme un astre nouveau, montant lentement et sûrement sur l’horizon musical. A son mérite déjà grand s’ajoutait, pour moi, le prestige de la distance énorme qui nous séparait.
Je n’étais même pas encore entré au Conservatoire; et lui en était sorti depuis huit ans, ayant décroché toutes les couronnes suspendues chaque année dans l’établissement! En 1857,
GEORGES IUZET.
enfin, il obtenait le grand prix de Rome, et à peine revenu, toujours précédé d’une réputation qui n avait fait que s’accroître, il avait eu les Pêcheurs de perles , trois actes, représentés au Théâtre-Lyrique en 1863. Ce lauréat multicolore, ce pensionnaire de I Académie de France, ce revenant de la Villa Médici, ce musicien joué, enfin, m’inspirait un respect voisin de la vénération! Aussi, lorsque son coup de chapeau précédait le mien ou que sa main se tendait vers la mienne, me sentais-je pénétré d’une douce chaleur, comme au contact de quelque cordial généreux.
En entrant au Conservatoire je trouvai le nom de Bizet dans toutes les bouches, en compagnie de celui de Paladilhe, de Massenet, de Guiraud et de quelques autres qui ont brillamment répondu, comme on sait, aux espérances qu’ils faisaient alors concevoir.
Mes jeunes condisciples et moi nous allions à la bibliothèque étudier les travaux scolaires de ces remarquables musiciens, et il est cà peine besoin de dire que nous y puisions un très réel enseignement. Les manuscrits de Bizet nous paraissaient surtout très curieux, et plus je péné-
trais dans la pensée intime de l’artiste, plus grandissait la sympathie (pie l'homme m avait inspirée.
Ce fut un an plus tard qu’un incident nous rapprocha tout à fait, et devint le véritable point - de départ d’une amitié que la mort seule devait rompre.
Parmi les très importants ouvrages en preparation au Théâtre-Lyrique se trouvait la Jolie Fille de Perth.
La partition paraissait à tout le monde extrêmement avancée. Un mot très employé, comme on sait, et dont la signification varie selon le niveau d’éducation musicale de celui qui s’en sert.
Les malins le remplacent volontiers par l'adjectif : ivagnérien, qu’ils prononcent parfois : ouagnérien, selon qu’ils ignorent l’anglais ou qu’ils savent mal l’allemand; mais ce dernier détail n’a aucune importance. Ce qui est a noter, c’est l’intention qui se cache derrière le mot, quel qu’il soit, et, de cela, nous rirons un autre jour. Je reviens à la Jolie Fille de Perth.
Elle paraissait donc extrêmement difficile aux exécutants de 18G1, bien que le personnel du
GEOUGES BIZET.
Théâtre-Lyrique d’alors fût loin d’étre étroitement confiné dans le répertoire facile et léger de 1 Opéra-Comique, puisqu il interprétait journellement des ouvrages comme Faust, Romeo, la Flûte enchantée, Frei&chütz, etc. Néanmoins, je le répète, la Jolie Fille avait des beautés farou elles qui déconcertaient les mieux intentionnés.
Il y a quelques années, on joua la pièce au lendemain de Samson el Rallia, à l’Éden. A quelques-uns elle parut démodée! Je crois que l’expression est aussi impropre que celle de 1807 était injuste. Relisez cela-et vous y trouverez bien des pages charmantes — beaucoup même.
Ce qui a vieilli, c’est le livret, déjà vieux le jour de sa naissance! Enfin, ce qui a pu faire considérer la dernière reprise à l’Éden comme inutile, c’est que certains rôles étaient exécrablement chantés! En somme, l’œuvre a les rides d’une pièce démodée; mais la partition plaît encore par son mouvement, par ses pittoresques sonorités, et je persiste à croire que, bien exécutée, elle pourrait fournir une carrière, sinon brillante, du moins fort honorable.
Et Tartuffe?... El 1807?
paris, souvenirs d’un musicien.
Pardon, j’y reviens pour la seconde fois; mais je tiens à faire remarquer, en passant, qu’il y a des livres entiers où la digression tient la plus large place. Quand ce ne serait que l’étonnant Don Juan de lord Bryon !
Aux lentes répétitions de l’été vinrent s’ajouter plusieurs semaines d’un travail plus serré, et la direction fixa la première représentation de la Jolie Fille de Perth au 24 décembre.
Cette date projetée me plongea dans une très grosse inquiétude!
En ce temps-là, il n’y avait pas encore de matinée dans les théâtres; et les hommes du personnel choral de l’Opéra, de l’Opéra-Comique et du Théâtre-Lyrique étaient presque tous attachés aux maîtrises des églises de Paris ou de la banlieue.
Le 24 décembre... Une première représentation finissant très tard, comme toujours!... La messe de minuit à chanter!... C’était l’abomination de la désolation prédite par les prophètes!
Je ne pouvais songer à prévenir l’administra-
GEORGES BIZET
lion de l'impossibilité <|u’i 1 y avait, en la circonstance, à rapprocher ces deux forces ennemies : les maîtrises et le théâtre. La question était l’objet d’un conflit permanent et, à chaque discussion, le directeur jurait par tous les bémols de son théâtre qu’il n’avait pas à compter avec messieurs les curés de Paris!
L’argument pouvait être plaisant en la forme, mais il manquait absolument de solidité quant au fond, attendu que Féglise représente à peu près le double des appointements que le théâtre peut offrir à un bon choriste.
11 y avait donc un réel danger pour Bizet a voir maintenue cette date du 24 décembre. Vers onze heures du soir la désertion du choral, hommes, eût été infaillible.
Depuis deux mois, je voyais Bizet tous les jours au théâtre; il m’avait plusieurs fois témoigné sa satisfaction sur l’interprétation des chœurs; nous nous étions un peu liés, enfin.
Aussi n’hésitai-je pas à lui faire part, un soir, de mes craintes et de la fausse situation dans laquelle je me trouvais placé, entre un directeur absolument décidé à jouer et un personnel non moins décidé à lâcher pied !
Ce fut un trait de lumière pour Bizet! Flanqué de ses deux collaborateurs, il affronta la nuée menaçante de la direction, et déclara, avec la rude franchise qui lui était habituelle, qu’il s’opposait à ce que la première représentation fût donnée le 24. L’orage éclata. Je fus appelé dans l’antre administratif, et je ne pus que confirmer ce qu’avait dit Bizet. Le tonnerre tomba alors sous la forme d’un violent coup de poing sur la table et les mots vifs sifflèrent dans l’air!
Tout passe, même les directeurs de théâtre et leurs colères plus ou moins réelles. La première représentation de Ici Jolie Fille clc Perth eut lieu le 26 décembre. Le 24 on joua le Freischütz. On commença même un quart d’heure plus tôt; et je vous assure que jamais représentation ne fut plus lestement troussée! Les larmes d’Agathe, celles de son fiancé, les rires sataniques du traître, la fonte des balles elle-même, tout cela fut enlevé presto, prestissimo! A onze heures un quart tout était fini ; et une demi-heure après, on aurait pu voir les chasseurs de Weber chantant matines dans toutes les églises de Paris !...
r.EOUGES BIZET.
Hizet me sut toujours gré de l’aventure. U la considérait, avec raison, comme ayant écarté lin gros danger pour son œuvre, et plusieurs années après il m’en reparlait en riant et en me serrant les mains avec effusion.
Dans les trois années <jui suivirent, nos relations élaient devenues tout à fait cordiales, bien que nos entrevues fussent assez rares, pour cause de travail de part et d’autre.
Pendant le siège, son bataillon alternait avec le mien à la garde des bastions de Saint-Ouen et de Clichy. La garde montante rencontrait la garde descendante (comme dans Carmen) à la hauteur de la place Clichy, et toutes deux défilaient l’arme au bras, devant la statue du maréchal Moncey. Nous nous cherchions des yeux, et notre énorme « bonjour » dominait parfois la voix des clairons.
Puis, en février 1871, je partis à mon tour pour Rome, et j’y restai plus de trois ans. Je ne revins à Paris qu’à la fin de 1871, et l'une de mes premières visites fut pour Rizet.
Rien ne rapproche les hommes plus étroitement que les communs souvenirs de la jeunesse. Les romains forment une famille comme les bar bistes, les polytechniciens , les centraux , etc. ; le fait d’avoir passé par le même chemin, d’avoir dormi sous le même toit, fait d’un vieillard le camarade d’un jeune homme et d’un arrivé l’ami d’un commençant. C'est pour cette raison qu’à mon retour de Rome, Bizet m’accueillit avec le plus affectueux empressement. Mille questions se succédaient. Et le Forum?... Et l’Académie?... Et la campagne romaine?... Et le Vatican?... On n’en finissait pas ! 11 voulut encore voir mon travail des dernières années, fait là-bas, sous les pins parasols, dans la quiétude de la chère Villa!... Bref, pour mettre un peu d'ordre dans tout cela, il fut convenu que j’irais déjeuner chez lui tous les dimanches. Je n’eus garde d’y manquer, et le souvenir de nos causeries d’alors, si franches et si amicales, m’est resté parmi les meilleurs.
Nous déjeunions gaiement; on se rappelait les aventures de celui-ci. les joyeusetés de celui-là; on se communiquait les impressions reçues, on racontait même des histoires de brigands... et
GEORGES BIZET
tout cela se ponctuait de rires sonores! Puis Bizet se mettait au piano et déchiffrait les manuscrits que j’avais apportés. C’était un merveilleux lecteur; il le savait et, s’abandonnant au sentiment si naturel qui pousse chacun de nous à goûter par-dessus tout ce qu’il sait le mieux faire, mon amphitryon s’en donnait à cœur joie, et réduisait instantanément la partition d’orchestre, au piano, avec une habileté qui tenait du prodige!
Le plus heureux, c’était moi, car son admirable talent me donnait la sensation de l’exécution véritable! Ici et là il plaçait une remarque, une critique très fine, dont je fis mon profit le plus souvent; après quoi nous allions dans son cabinet de travail; les pipes étaient allumées, et notre bavardage sur l’art, sur le public, se prolongeait jusqu’à une heure assez avancée de l’après-midi.
Parfois je l’accompagnais jusqu’aux Champs- Elysées, où il allait donner une leçon; car, à deux ou trois exceptions près, il n’est guère de compositeur qui puisse s’affranchir du harnais de l’enseignement !
Dans ces conversations je surprenais souvent
PARIS, SOUVENIRS iVUN MUSICIEN.
une larme prête à couler, mais qu'un rapide effort sur soi-même parvenait à refouler au profond du cœur. C’est qu’à ce moment Bizet était loin d’avoir été sacré par le succès! Les Pécheurs de Perles , la Jolie Fille de Perth avaient eu la vie assez courte; Djamileh , un acte représenté en 1872, avait passé comme une vague nébuleuse dans le ciel de l’Opéra-Comique, et VArtésienne avait été une chute complète au Vaudeville.
Beaucoup de gens commençaient à douter du musicien; il le sentait, et c’était un secret chagrin qui ne pouvait échappera ses amis. 11 parlait de tout cela en souriant, comme on sourit parfois lorsqu’on souffre... mais, sous le rire, la blessure restait apparente.
On préparait Carmen à l’Opéra-Comique, et les inquiétudes, qui précèdent toujours une grande bataille à livrer, devenaient chaque jour de plus en plus vives pour Bizet.
Enfin Carmen parut. Le succès fut évident pour les artistes; mais auprès du public il n’en fut pas de même; et, comme l'on dit dans le langage du théâtre, la pièce ne fit pas d’argent.
GEORGES BIZET
Deux ou trois semaines après la première représentation de Carmen je déjeunais chez Bizet, un dimanche, selon notre nouvelle habitude. Ce n'était plus comme auparavant. Oh!
pardieu, on était gai, à la surface! Mais on sentait que le coup avait été rude au compositeur. Après le déjeuner, on passa de suite dans le cabinet de travail; et je revois la scène d'alors comme si elle avait eu lieu hier. Une petite pièce, plus longue que large, toute tendue d'étoffe. En face, la fenêtre donnant sur la rue de Douai. Près de la fenêtre, une porte. Vers le milieu de la pièce, une cheminée; de chaque côté, un siège; en face, le piano-table d'Halévy
— dont Bizet, comme on le sait, était le gendre
— surchargé de papiers. Nous causions de tout... excepté de ce que nous voulions dire. Bizet tournait le dos à la fenêtre ; tout à coup il posa sa pipe sur la cheminée, et, se frappant fortement sur la cuisse, il me dit avec animation : « Ah! en voilà assez de faire de la musique pour épater trois ou quatre camarades qui se f...
PARIS, SOUVENIRS d’üN MUSICIEN.
de vous par derrière! Je vois mantenant ce que le public demande; eli bien! je lui en ferai, de ce qu’il demande ! »
Je reproduis, dans sa rudesse, cette exclamation, qui donne la note juste de ce qui se passait dans rame du musicien! L’entretien devenait pénible; il était préférable de ne pas le prolonger. Je pris congé. Bizet m’annonça alors qu’il allait s’installer aux environs de Paris pour se reposer, et il me fit promettre de venir le voir pendant l’été.
Nous nous séparâmes sur une vigoureuse poignée de main et... je ne devais jamais le revoir!
Le soir du 4 juin 1875, vers huit heures et demie, j’entrai à l'église de la Madeleine, où, coiïime on sait, Saint-Saëns était organiste. 11 y avait un office. Ainsi que je le faisais assez fréquemment, je montai le petit escalier qui aboutit à la tribune de l'orgue, lorsque, au moment de franchir les dernières marches, je vis Saint- Saëns assis dans l’escalier même et la tête
GEORGES BIZET
plongée dans ses mains. Entendant du bruit, il leva les yeux et, me reconnaissant, ce rapide dialogue s’échangea brusquement entre nous :
« Vous savez?...
— Non, quoi?...
— L’un de nous est mort?
— Qui?
— Bizet! »
... Un court silence suivit. Saint-Saëns remonta à son clavier et termina l’office. Nous descendîmes tous deux sur le boulevard. On n’avait pas de détails; nous allions en chercher à l’Opéra-Comique, auprès du directeur Camille du Locle, très intimement lié avec Bizet. 11 était justement à sa fenêtre, du côté de la rue Marivaux. Dès qu’il nous aperçut il nous héla.
« Est-ce vrai? dit Saint-Saëns.
— Hélas !
— Mais comment?
— Montez, nous allons causer... »
Comment, pourquoi cette mort inattendue?
Peu importent les détails; le fait brutal l’emportait sur la vraisemblance, et ce coin photographié de souvenirs montrera combien l’événe-
ment était impossible à prévoir aux plus intimes du compositeur.
C’était un artiste de tempérament vigoureux; il avait, poussé très loin, le sentiment de la couleur et du pittoresque. Sa trame harmonique, toute personnelle, d’une grande audace, eut probablement fait hurler vingt années auparavant; elle est devenue une jouissance pour les oreilles d’aujourd'hui. Son instrumentation neuve, chatoyante, remarquablement ingénieuse, est celle d’un grand musicien doué d’une intelligence très vive. Mourant à trente-sept ans, il n’a pas eu le temps de dégager la formule définitive qu’il portait probablement en lui.
Si l’on considère la marche ascensionnelle de son talent, après Carmen l’évolution qui s’opère dans les idées de tous les artistes était accomplie. 11 avait fait la preuve des rêves stériles, des illusions mensongères; l’expérience était venue donner à sa vive intelligence la lumière véritable qui devait éclairer le travail à venir; il était prêt enfin pour nous donner un chefd’œuvre de plus, marqué d’une originalité absolument supérieu rc.
GEORGES BIZET
La mort ne l’a pas permis.
Quoi qu’il en soit, Bizet, avec Carmen seulement, est une gloire nationale, de même que Carmen est une gloire de notre théâtre; car depuis Prosper Mérimée jusqu’à Bizet, en passant par IL Meilhac et L. llalévy, tout est bien français dans l’œuvre. Elle a fait le tour du monde; partout on la chante; et si, devant le monument qui s’élève au Père-Lachaise, il se trouve quelqu’un pour demander : « Qui est ce Bizet? » On répondra Carmen , et celui-là continuera son chemin en fredonnant l’air du toréador?
Car l’aile d'une chanson suffit, parfois, à porter le nom d’un musicien jusqu’au bout du monde; et dans la fumée qui s’échappe de la cigarette de Carmen pour monter, fantasque, dans l’azur, on retrouvera toujours l’esprit, la vigueur, la coloration de cet artiste accompli qui fut Georges Bizet!