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tombait sur la tête! Toutes leurs habitudes, leurs croyances, leur esthétique même se trouvaient subitement en échec! On apportait à la classe la partition d’une cantate de Bach ou celle de Lohcngrin , et l’on s’extasiait pendant des heures sur des procédés dont la plupart étaient officiellement interdits !
Les discussions, vives dès le commencement, tournèrent rapidement à l’aigre ; chez nous, chez Massé, il y eut des matinées particulièrement tumultueuses!
Vieille scène, connue de tous les temps, qui met aux prises la pondération de l’expérience avec l’intransigeance de la jeunesse! Il faut qu’il en soit ainsi; mais le conflit, pour être éternel, n’en est pas moins pénible aux anciens qui reçoivent le choc comme aux nouveaux qui le provoquent!
La tète bretonne de Massé apportait dans tout cela la ferme conviction de combattre le bon combat! Cependant, lui-même était trop intelligent pour ne pas se prendre à douter un peu de l’inamovibilité de ses dieux; et c’est ainsi que je pus, un jour, le surprendre à la bibliothèque du Conservatoire si complètement absorbé dans
PARIS, SOUVENIRS l)’UN MUSICIEN.
la partition d’orchestre de Lohengrin — que je reconnus en passant derrière lui — qu’il ne s’aperçut même pas do la présence d’un rôdeur!
Nous traversions une période de transition nécessaire sans être encore parvenus à l’âge où l’on peut déchiffrer, au livre de sagesse, cette ligne première si profonde: Connais-toi toi-même ; où l’on n’a pas encore eu le temps de méditer sur le verre dont parle Alfred de Musset : verre dont la forme ou la contenance restent, certes, fort variables, mais dont la nette vision peut du moins nous épargner la noyade dans le hanap des deux maîtres allemands!
Ce coin de souvenirs pourra peut-être aider le lecteur que ces questions intéressent à se faire une opinion sur la mentalité des musiciens jeunes et vieux de ce temps.
A côté des deux grands maîtres qui viennent d’être cités, deux figures encore eurent une influence énorme sur la jeunesse musicale de l’époque : Chopin et Schumann.
Elles sont assez saillantes pour nous arrêter un moment.
CHOPIN
leur de serre chaude dégageant un parfum
JL plus subtil qu’aucune autre, Chopin est peut-être le plus personnel des musiciens.
A côté des géants de la musique, dont les vastes conceptions s’imposent à l’admiration, il apparaît semblable h ces frêles arbustes dont les racines délicates pénètrent, néanmoins, jusqu’au cœur des rocs les plus durs; car nul autre musicien, mieux que lui, ne sait éveiller en nous les plus intimes émotions.
Evocateur merveilleux de l’inconnu, Chopin est au nombre de ces artistes de génie qui ajoutent des ailes à nos rêves mêmes, et la poésie intense de sa musique est, pour celui qui a le bonheur de la sentir, la source inépuisable des plus exquises sensations.
La santé débile de Chopin est le secret de sa
force cl artiste. 11 est semblable à ces pauvres êtres que nous avons tous rencontrés, qu’un déplorable état physique tient en quelque sorte en dehors de l’humanité. Ne pouvant se mêler à elle, ils vivent en eux-mêmes, et le peu de sève qui circule en leurs veines ne trouvant pas à se dépenser dans un corps chétif, rend supérieure une intcllectualité restée peut-être ordinaire dans un état physique normal.
Chopin, mourant avant quarante ans après une lutte de quinze années contre le mal qui devait le tuer, a conté sa misère à son clavier, imprimant ainsi à son œuvre un caractère si particulier que quatre mesures suffisent à montrer la signature de l’auteur.
Qui peut dire si la surdité de Beethoven n’a pas été pour beaucoup dans la grandeur de ses dernières œuvres?
Et n est-il pas douloureux de songer que c’est au prix d un supplice de tous les instants que ces deux-là ont pu dégager le meilleur de leur génie.
louf le monde joue Chopin; quelques-uns seulement l interprètent. Il faut, pour l’aborder avec quelque chance de ne pas le trahir, une
CHOPIN
docilité des doigts dont Bach et Czerny sont les initiateurs indispensables.
Après, mais seulement après, ouvrons Chopin ; il se fondra merveilleusement avec notre état d'âme, pourvu que celui-ci ne soit pas exceptionnellement accordé sur un mode trop joyeux!
Mais là, franchement, la joie n’est-elle pas une visiteuse accidentelle pour le plus grand nombre? Chopin est donc le musicien de chevet qu’il faut avoir sous la main et qui saura d’autant mieux causer avec nous que nous aurons vécu, c’est-àdire pleuré.
Les jeunes gens et les jeunes filles qui ne voient dans Chopin que le Maître pianistique choisi pour mettre en valeur les doigts ressemblent assez au singe de la fable qui prenait le Pirée pour un homme. Bien n’est plus insupportable que leur pluie de notes, lanterne magique où manque l’essentiel : la lumière d’une intime compréhension.
Les femmes, en général, paraissent être le préférable interprète de ce maître dont l’àme possédait tant des qualités de la leur! — L’imprévu, le charme, la grâce délicate, la fantaisie des mouvements lui conviennent mieux que la
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ferme précision indispensable à beaucoup d autres.
Aussi ne puis-je comprendre une édition de Chopin annotée au métronome!
Le métronome est un appareil orthopédique à l’usage des malheureux qu’une infirmité naturelle rend réfractaires à tout sentiment du rythme.
Ce ne sont pas des musiciens. — Si le métronome peut les guérir, tant mieux : chantons ses louanges ! Mais, en dehors de ce cas pathologique,
1 usage en parait plu tôt redoutable.
On peut, à ce propos, établir en principe que le mouvement absolu d’un morceau de musique n existe pas plus pour l’auteur que pour nul autre.
Cette manière d axiome faisait bondir un chef d orchestre qui, jadis, ne vous abordait jamais sans vous dire :
« Comprenez-vous que Un tel, hier, a conduit la Pastorale avec un soixante-douze à la noire?
U faut un soixante-seize! »
Qu’en savait-il?
On connaît 1 histoire de Beethoven envoyant à Londres le manuscrit d’un quatuor annoté de sa main au métronome. Le manuscrit se perd; il
CHOPIN
en envoie un second également annoté. Celui-ci arrive et, après lui, le premier; on compare les deux : pas un des mouvements, indiqués par Beethoven lui-même, ne se ressemblait!
Et Massé assistant à une répétition de Paul et Virginie , conduite sur une partition où tous les mouvements étaient écrits de sa main et arrêtant net l'exécution pour dire :
« Ces mouvements-là ne me conviennent plus! »
Je ne sais si Chopin a indiqué lui-même ses mouvements au métronome; mais cela me surprendrait. S il l’a fait, c’est sans doute pour céder a quelque contrainte; mais il devait haïrcetoutil si complètement réfractaire à toute musique, et surtout à la sienne.
George Sand, dans ses Mémoires , consacre de fort curieuses pages à Chopin. Dans son admira* tien pour le génie du maître, elle va jusqu a prédire que le jour viendra où sa musique sera orchestrée et livrée aux foules.
Cette prédiction prouve qu’un grand esprit comme celui de George Sand peut se tromper de toute la hauteur de cet esprit même!
Transporter à l’orchestre la musique de Chopin
serait une profanation dont un véritable artiste ne se rendra jamais complice.
Passe encore pour la Marche funèbre dont la conception a dû forcément accepter la prison d’un rythme précis.
Encore cet admirable morceau, exécuté même par un excellent orchestre, ou par une bonne « harmonie militaire » — et combien souvent!
— n’a-t-il pas la portée d’une interprétation au piano par quelqu’un n’ayant que des doigts médiocres, mais y mettant un peu de son âme.
Donner à Chopin le grand jour du concert d’orchestre serait encore lui enlever tout ce qui fait sa supériorité : le clair-obscur de l’intimité.
Ce grand artiste a enrichi l’admirable littérature du piano d’une œuvre incomparable; il est un des princes du clavier et sa conception si génialement établie sur un constant « Tempo rubato » ne peut convenir qu’à l’interprétation d un seul exécutant. Que deviendrait dans la collectivité de l’ensemble instrumental cette touche si personnelle du maître? Elle y perdrait ses' ailes et se pétrifierait en quelque sorte!
Allons, le jour où George Sand eut cette sin-
CHOPIN
gulière idée ne comptera pas parmi les meilleurs ! Mais, heureusement, ce n’est qu’une semence jetée en l’air et qui, on doit l’espérer, ne trouvera jamais un sol où prendre racine !
Jouons donc Chopin avec ce métronome intérieur qui s appelle le goût; et que le mouvement soit trop lent ou trop vif — ce dont personne ne peut faire la preuve — si nous y mettons quelque émotion et beaucoup de sensibilité, c’est que le poète exquis du piano que fut Chopin aura su faire vibrer en nous cette chanterelle de l’idéal, nécessaire comme le pain, en l’absence de laquelle nous pourrions aussi bien marcher à quatre pattes!
SCHUMANN
U n jour, un illustre compositeur qui me faisait 1 honneur de venir me voir, trouvant une partition de Schumann sur le piano, y posa l’index et laissa tomber cette sévère appréciation :
« Ceci est du poison. »
•h' fus d’autant plus surpris de l’apostrophe que, pas plus que bien d’autres; le musicien dont il s’agit ne semble avoir échappé à l'intoxication.
Ce n’est que plus tard, en y songeant encore, que je compris exactement ce que mon visiteur avait voulu dire.
Il déplorait l’influence dangereuse que Schumann peut exercer sur un jeune compositeur et, considérée à ce point de vue, son opinion parait juste.
Or, apprécier d’une manière favorable ou non l’influence d’un maître sur la jeunesse est déjà faire l’éloge de ce maître, car beaucoup plus °rand est le nombre des compositeurs qui ne seront jamais contagieux!
Il est de toute évidence que la manière, le « faire » habituels de Schumann ne doivent être étudiés qu’après les classiques sur qui tout repose encore au commencement du xx c siècle et sur qui Schumann lui-même s’appuie en dépit de son grand souci de les éviter.
Avec Mendelssohn et Chopin, Schumann représente ce qu’on appelle le romantisme en musique. Parmi ces trois contemporains de la Renaissance de 1830, au moment où carillonnait l ’Alléluia de leur vingtième année, Schumann surtout paraît tout d’abord déterminé à jeter pardessus bord tout ce qui l’a précédé. C’est le propre de la jeunesse et il est excellent qu’il en oits ainsi.
Chaque génération qui s’élève éprouve 1 impérieux besoin d’ouvrir les fenêtres et de changer l’air dans la Maison des Anciens. Il en est d’impatientes au point de ne pas même prendre cette peine et de casser les vitres!
SCHUMANN
De ceci encore il ne faut prendre souci. Ces iconoclastes farouches ou sont des imbéciles et le resteront, ou sont des gens de valeur et seront les premiers à remettre les carreaux cassés. #
Mendelssolin surtout est de ces derniers; et son romantisme, réel pourtant, est d’une telle prudence qu’aujourd’hui nous lui donnons rang volontiers à côté des grands classiques dont il possède si hautement l’habileté d’écriture dans la pureté de la forme.
Chopin, lui, s’est fait une place bien à part entre les touches noires et blanches du clavier.
C’est donc Schumann qui a été certainement le plus loin dans le domaine du romantisme et cela nous amène tout droit à nous demander quel est le sens exact de ce mot appliqué à la musique.
Le romantisme, c’est l’indépendance après la prison. C’est la liberté dans la formule, rompant enfin avec les menottes que les pédants de tous les temps prétendent imposer à un artiste au nom des exemples de génie laissés par les anciens; c’est enfin la langue avant la grainmaire.
L’avantage du romantisme est de ne rogner les ailes à personne.
Son danger est de laisser croire à tous que l’absurde même est une forme d’art; car, sur son terrain le sublime et le grotesque se coudoient si étroitement qu’il faut énormément de savoir, d’études, de tact et de goût pour ne pas franchir la frontière à peine visible qui les sépare tout de même.
Or, sous une apparence révolutionnaire, le romantisme aboutit exactement aux mêmes résultats que le classicisme : chez un artiste d’élite chacun des points de départ, leur fusion même, peut fournir une admirable floraison ; dans les natures moins douées, tous deux, isolés ou réunis, donneront souvent un même fruit inutile.
Schumann, malgré le manque d’équilibre de ses belles facultés, a pu se garder, néanmoins, de franchir la dangereuse frontière. — Reniant les classiques, il en était beaucoup trop pénétré pour échapper à leur influence avec la candide désinvolture d’un ignorant; et c'est à cette influence, peut-être inconsciente, qu’il faut sans doute attribuer l’hésitation que révèle la lecture de son œuvre considérable.
SCHUMANN
Il croit toujours les combattre; souvent il les paraphrase!
Le piano occupe un grand rôle dans le bagage de Schumann; et, malgré les qualités géniales qu’on rencontre en ses partitions d’orchestre, c est peut-être dans l’œuvre pianistique, dans la musique de chambre et dans des mélodies que se trouve le plus pur de ce génie inégal et fantasque dont la haute personnalité est un enchantement quand elle n’est pas une déception!
Jamais l’aphorisme célèbre : « Le style c’est 1 homme », ne s’est appliqué plus exactement à un musicien qu’à Schumann; et l’histoire de sa vie, qui se lit dans tous les dictionnaires, donne la clef de bien des pages énigmatiques.
11 devait mourir tou; et le dérangement de ses facultés, constaté longtemps avant sa mort tragique, explique le caractère « Montagne Russe » de l’œuvre. Ici, elle atteint à de lumineux sommets; là, elle plonge en d’obscurs abîmes.
La postérité, égoïste au fond, n’a pas à se soucier des années de souffrance de l’homme, si, à ce prix, il a pu lui donner quelques heures de joie; elle le glorifie et se tient quitte envers lui.
A considérer quelques maîtres musiciens il
semble que leur souffrance physique affine encore leur talent; cependant la douleur n’est pas l’indispensable condiment du génie, et beaucoup de musiciens, heureusement, ont joui d’un état physique normal sans qu’on ait à les incorporer dans la « garde nationale », comme disait Emmanuel Chabrier!
La santé de l’esprit, jointe à celle du corps, donne au contraire à un homme supérieur une plénitude, un équilibre, une harmonie des facultés indéniables; Baclr, Haydn, Mozart, Beethoven, dans la première moitié de sa vie, l’ont bien prouvé.
C’est sans doute à l’état particulier de Schumann que son œuvre d’ensemble doit detre celle d’un très grand Maître... de second plan.
Son aversion des classiques lui permit de donner libre cours à sa fantaisie en des œuvres de peu d’étendue. — Dans celles-ci il est exquis. — Mais quand il s’aventure en de vastes conceptions comme Faust, Le Paradis et la Péri , sans le viatique dont se munissaient les Maîtres, il semble parfois perdre pied.
Ici et là, certes, un éclair traverse ces ténèbres volontaires, mais ne suffit pas à donner à
SCHUMANN
l’ensemble la portée obtenue par des modèles reniés si témérairement.
Dans la facture d’orchestre memes qualités, mêmes défauts; et ceux-ci semblent trop souvent remporter. — A côté de beaucoup de trouvailles heureuses, l'instrumentation de Schumann n’a ni la limpidité de Mozart, ni la plénitude de Beethoven, ni l’élégance pittoresque deMendelssohn, ni surtout l’éclat de Weber, un pur romantique aussi celui-là pourtant!
Cependant, lorsque par exception, Schumann songe aux classiques et à l’étude qu’il en fit avec une si réelle supériorité, l’hommage involontaire qu’il leur rend ne semble pas lui porter malheur. Témoin ce délicieux canon que tous les musiciens connaissent, que les pianistes et les organistes, surtout, ont sous les doigts et qui est une merveille d’ingéniosité.
Témoins encore ces petites fugues qu’on rencontre dans l’œuvre pianistique comme une toull'e de violettes apportée à la mémoire de Bach.
Mais la personnalité du Maître s’affirme dans une invention mélodique abondante dont le tour lui est propre le plus souvent, bien qu’évoquant
parfois le souvenir de Mendelssohn; dans la trame harmonique, toujours inattendue et si neuve en son temps qu'il passa pour un fou aux yeux de bien des sages d'alors.
Car au milieu du xix R siècle on avait si bien oublié le grand ancêtre Sébastien Bach qu’on ne se souvenait plus qu'il a tout inventé, et que revenir à lui passait pour une nouveauté.
Schumann est vraiment créateur dans la manière dont il traite les rythmes. — Avec lui, temps forts ou faibles se confondent en un parti pris de syncopes si fréquentes qu elles finissent par donner naissance à un troisième type à côté lu « binaire » et du « ternaire » d’antan!
Cela paraît tout simple aujourd’hui — nous en avons entendu bien d’autres — mais, il y a cinquante ans, 1 oreille privée de son point d’appui accoutumé en était horripilée!
C est pourtant bien par là, cependant, que Schumann, si légitimement admiré de nos jours, se montre réellement novateur et que sa musique se reconnaît entre toutes.
11 fallait beaucoup de talent pour écrire le Quintette , il fallait du génie pour en concevoir 1 Adagio si poignant et si dramatique!
SCHUMANN
Il fallait une très grande sensibilité pour écrire ces Mélodies dont plus de la moitié sont de véritables chefs-d’œuvre.
Il fallait enfin une àme d artiste et de penseur pour écrire dans la Symphonie Rhénane ce curieux morceau où des tenues en grandes valeurs peignent musicalement, et avec tant de bonheur, l’audacieuse architecture de la cathédrale de Cologne!
Comme pour Chopin, comme pour Mendelssohn, on interprétera d’autant mieux Schumann qu’on y mettra de soi-même.
Ceci paraît être une de ces vérités à la La Palice applicable à tous les maîtres de la musique.
Cependant il en est qui gagnent plutôt à être joués selon la lettre écrite, et dont on dénaturerait le style en y apportant d’autres qualités que la sérénité de la notation rigoureuse.
11 en va tout différemment avec Schumann; comme pour ses frères en romantisme, l’exactitude absolue des mouvements passe au second plan; et, si l’on ressent quelque émotion en 1 interprétant, on a de grandes chances de le traduire fidèlement.
Si l’œuvre de Schumann est un poison, il était