‹ ParisChapitre 49 sur 58 · A H T ET PÉDAGOGIE · texte numérisé non relu

A H T ET PÉDAGOGIE

moins à passer par le chemin des anciens; il vous restera même quelque gloire si vous parvenez à l’élargir un peu.

En résumé, la question de l'art et de la pédagogie ressemble h celle de l’oiseau et de laçage : vivre plantureusement à l'intérieur; mourir de faim peut-être, au dehors; mais avec cette suprême consolation qui décuple les énergies et s’appelle la liberté!

BERLIOZ

G kst en cette année 18(>8 que je Ils la connaissance de Berlioz. A cette époque la plupart des musiciens de ma génération étaient encore sur les bancs de l’école. Comme membre des Commissions d’examen ou des Jurys du Conservatoire, la sombre figure de Berlioz nous apparaissait taciturne et mélancolique au milieu de ses collègues. Alors que ceux-ci, rangés autour du tapis vert classique de ces sortes de séances, prenaient des notes ou se consultaient à voix basse, Berlioz, seul dans l’un des coins de la salle, le coude appuyé sur le dossier de son siège, écoutait indifférent, la main perdue dans sa chevelure, en cette attitude qui lui était familière et qu a consacrée 1 un de ses meilleurs portraits.

Nous avions classé nos juges en deux camps :

des uns, nous redoutions la sévérité bien connue; des autres, nous espérions toute l’indulgence. De Berlioz nous ne pouvions rien démêler; il nous semblait déterminé à rester neutre devant celte gymnastique scolaire par laquelle il avait dû cependant passer lui-même en 1830 pour obtenir le droit d’asile en cette Villa Médici de Rome d’où sont sorties les trois quarts de nos gloires françaises.

Mystérieux, énigmatique, il nous donnait 1 impression «lu sphynx attendant Œdipe! Lisionsnous ses partitions? Elles étaient en tel désaccord avec renseignement reçu chaque jour, (pie les esprits les plus larges s’en montraient déconcertés! Voulions-nous être renseignés auprès de nos maîtres? Ceux-ci se renfermaient dans la plus extrême réserve et se bornaient à ne pas nous recommander la lecture du Maître. Recherchions-nous enfin sa véritable signification auprès du public, c’est au Concert-Pasdeloup que nous nous rendions.

Pasdeloup, qui à une loyauté et une droiture sans bornes joignait un cœur tendre et un esprit ouvert à tout ce qui était élevé; Pasdeloup, qui a rendu à l’art musical de notre pays de France

BEUUOZ.

des services d une incalculable portée, seul et malgré tous osait de temps à autre risquer quel- <{ues notes de Berlioz à ses concerts.

Entre une symphonie d’Haydn et l’ouverture de Freischütz on entendait celle du Carnaval romain ou quelques fragments de Roméo et Juliette.

Le dernier accord s’enchaînait avec les plus violentes protestations du public; et si l’auteur venait à s’aventurer dans cette tempête, il était vite reconnu, et les huées décochées à l’œuvre se changeaient aussitôt pour sa personne en outrages les plus bas!

Debout dans le passage qui conduisait au parquet, mes camarades et moi, indignés, et avec toute la générosité de la jeunesse, avions tôt fait d établir une contre-manifestation; elle nous valait les quolibets des hauteurs du cirque; mais c’est du moins en écartant respectueusement nos rangs et au milieu de nos applaudissements que Berlioz pouvait quitter cette bagarre la tête baissée, retenant scs larmes, murmurant à notre adresse quelque vague remerciement et semblant s’enfuir comme un malfaiteur pris en flagrant délit!

Telle était la vie de Berlioz.

C’était alors un homme anéanti. Non pas que la vie eût été aussi dure pour lui qu’il se le figurât— car Berlioz, vivant, a pu faire entendre son œuvre et la faire apprécier à l’étranger, toujours précurseur pour nous d’une gloire musicale — mais parce qu’il n’avait pas la popularité accordée à d’autres, qu’à tort ou à raison il estimait ne pas le valoir.

11 n’était pas riche; mais cela ne vaut guère qu’on s’y arrête, et je crois bien qu’il avait l’âme trop fière et trop haute pour en souffrir réellement. En somme, il ne connut la pauvreté que dans sa jeunesse, et il en sortit assez vite. Le journal les Débats , ses concerts, l’Institut, ses fonctions de bibliothécaire au Conservatoire lui assuraient la vie matérielle, pas très large sans doute, mais suffisante pour que sa dignité n’eût pas à en souffrir.

Combien d'autres, ayant aussi ( haleine assez longue pour gagner quelque honneur au « steeple-chase» de la carrière musicale, ont dû, toute leur vie, traîner le fiacre des labeurs misérables!

BERLIOZ

Cette absence de popularité n’eût peut-être pas atteint, si profondément Berlioz sans la forme brutale qu elle avait revêtue. De son temps, comme du nôtre, certains critiques croyaient devoir fortifier leur esthétique anémiée du cordial de l’injure; et les snobs — dont le nom nouveau sert d’étiquette à une race ancienne — croyaient, toujours comme aujourd’hui, donner le change sur la nullité de leurs jugements en prodiguant cette injure à l’homme lui-même qu’ils eussent volontiers battu.

Tout cela, je le répète, l’avait lentement tué; la mort de sou fils, survenue brusquement en E x trênie- O r ien t, 1 ’ache va.

Si étrange qu’apparut son œuvre aux musiciens d’alors, aucun, cependant, n’eût osé affirmer qu’il s’était trompé.

Je dis : aucun; je me souviens mal. 11 en était un, et celui-là c’était Berlioz lui-même!

Quinze ou dix-huit mois avant sa mort, et muni d’une lettre d’introduction d’Édouard Plouvicr, j’allai sonner chez lui, rue de Calais. 11

s’agissait d’un léger détail insignifiant à rappeler.

La cause qui m’amenait n’entraînait pas un long entretien; aussi fut-il très court; suffisant toutefois pour que je sortisse très frappé de l’accablement, de la tristesse profonde du Maître. Le geste était lent, la parole voilée et l’on se sentait en présence d’une poignante douleur.

Le soir de ce même jour fut inoubliable pour moi. C’était à l’Opéra-Comique; le premier acte allait être achevé lorsque Berlioz vint occuper le fauteuil voisin du mien.

Tout d’abord, il ne reconnut pas son visiteur de la journée; mais, à l’entr’acte, et nous levant tous les deux, il se souvint et, me tendant la main, il engagea la conversation; elle se prolongea dans le couloir du théâtre, sur la place Boïeldieu, enfin sur le boulevard des Italiens.

Nous étions au printemps, la soirée était calme et douce et cet entretien commencé vers neuf heures du soir ne prit fin qu’à plus d’une heure du matin à la porte de la maison de la rue de Calais où j’étais allé reconduire le Maître.

Nous marchions lentement, il s’appuyait sur

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mon bras. Des banalités du début on arriva vite à des sujets lui tenant plus à cœur; et sensible, sans doute, à la déférence respectueuse d’un conscrit dans l’armée dont il était l’un des chefs, ce tranquille et mélancolique vieillard, qui n’avait plus rien gardé du Berlioz combatif d’antan, s’engagea insensiblement dans une sorte de profession de foi, d’examen de conscience, de retour vers le passé dont pas un détail ne devait sortir de ma mémoire.

Au cours de ce long entretien, je fis une ample moisson de philosophie et c’est avec une curiosité respectueuse que j’écoutais le grand artiste. Or, parmi toutes les choses dites, tous les souvenirs évoqués, j’ai toujours retenu ceci :

« Je me suis trompé! Ce n’est donc pas cela qu’il fallait faire! Ah! toute mon œuvre serait là, devant moi, empilée sur le boulevard, et l’on y mettrait le feu, que je n’irais pas chercher les pompiers! Je regretterais cependant mon Requiem . Mais il faut cinq orchestres pour l’exécuter, et l’on ne peut pas se payer cela tous les jours! »

Ces paroles, que je reproduis fidèlement, me frappèrent tellement alors que, toujours, lorsque

je me prends à songer à Berlioz, elles reviennent à ma mémoire avec le mélancolique sourire qui les accompagnait.

il est des heures dans la vie, et même des minutes, où toutes nos facultés de compréhension, de clairvoyance, de divination même se décuplent en quelque sorte; et de cet entretien de jadis s’est dégagée cette conviction que Berlioz est mort sans se douter qu’une réaction fut possible en faveur de sa musique.

Eh bien ! Nous l’avons entendu, ce « Requiem », plusieurs fois, ici ou là, dans ces salles de hasard où la musique émigre d’une année sur l’autre en attendant qu’elle possède un vrai domicile à Paris! Mais c’est à l’église, et avec la présence indispensable du grand orgue, qu’il peut seulement prendre sa très haute signification.

Je n’hésite pas à classer cette œuvre parmi les plus extraordinaires — et les plus admirables aussi — écrites en France depuis soixantedix ans. Elle date de 1837, et l’on demeure confondu de l’indépendance, sans exemple à

BERLIOZ

cette époque, d’un artiste qui ne subissait aucune des influences courantes.

Ce n’est pas le lieu d’entreprendre, môme résumée, l’histoire de l’oratorio; mais je ne crois pas qu’avant Berlioz il se soit trouvé un maître, même parmi les plus illustres, pour dégager de la sorte la musicalité du texte latin.

Ni Bach, ni liændel n’ont fait cela; ils ont procédé autrement — génialement, sans conteste — mais je ne vois guère que Cherubini — dont on ignore tout chez nous — qui ait entrepris, souvent avec bonheur, mais avec un horizon beaucoup [dus étroit, d’associer l’expression dramatique du texte à la coloration saisissante de l’orchestre. Je n’en excepte même pas le Requiem de Mozart, trop surchargé de formules scolastiques.

Dans le fameux Tuba mirum , les quatre orchestres de cuivre disséminés dans les chapelles et dans les tribunes de l’orgue donnent une impression profonde et l’effet est considérable!

Berlioz aura été le précurseur le plus tumultueux du xix e siècle. A l’envers des autres, ce

qu’il ne trouvait pas lion à chanter, il le disait, et l’on sait en quels termes!

Dès 1830, il emboucha la trompette chromatique des temps nouveaux; mais, venu si tôt, il devait être victime de l’implacable chevauchée qu il lit dans toutes les idées musicales de son temps.

Enchérissant encore sur le romantisme le plus échevelé, il commença par prendre le public à la gorge, et le public se fâcha!...

Il faut d ailleurs se figurer les dileltanti de ce temps, bercés par les aimables mélodies de la Dame Blanche ou de la Muette clc Portici , et voyant surgir tout à coup la cuivrerie formidable de ce diable d’homme qui donnait des noms si rudes à ses musiques : Les Francs Juges; Symphonie fantastique; Symphonie funèbre; Retour à la vie; Waverley; Rob-Roy! Tout cela devait sonner aux oreilles comme un bruit de squelettes emportés dans la danse macabre!

De plus, parmi la critique musicale du temps, 1 auteur avait pris, lui aussi, le rôle de saint Jean Douche d’or, et lorsqu’une partition lui déplaisait, il ne se contentait pas d’égratigner l’auteur, il le scalpait !

BERLIOZ

Berlioz ne pardonna jamais à la musique de son temps les parasites du succès dont il la voyait affublée; il tenta et réussit à ramener l’art à cette grandeur dont il prenait exemple dans Gluck au théâtre, dans Beethoven sur le domaine de la symphonie.

A côté de ces géants il plaçait deux poètes devenus ses auteurs de chevet : Virgile et Shakespeare « qu’il eut tant aimés » ainsi qu’il l’écrivait lui-meme.

C’est à ces sources vives qu’il puisait des facultés de production d’une profonde originalité cependant.

Contemporain des plus importantes découvertes de la facture instrumentale, Berlioz fut l’un des premiers à enrichir la palette de l’orchestre des tons les plus vigoureux; et, novateur à ce point dans le domaine orchestral, qu’il n’est pour ainsi dire pas de musiciens français qui puissent se flatter d’avoir échappé à sa géniale influence.

Comme critique, Berlioz combattit le bon combat; et, d’un coup de plume, renversa parfois des préjugés qui menaçaient de s’implanter avec toute la force d’une doctrine.

Mais ils n’étaient pas de relation facile, les

artistes de cette époque! Ils devaient avant tout e\ itoi d etre confondus avec les « Philistins ».

Gelait le temps des cheveux hérissés, des filets rouges, des souliers à la poulaine, des colères « géantes », des enthousiasmes « inouïs », des passions « surhumaines », avec accompagnement obligé de poison ou de poignard; le temps où il était du dernier « Jeune France » de reproduire dans la vie réelle les « effets » du théâtre le plus extravagant.

Jhéophile Gautier, dans un charmant conte, nous représente un homme de cette période,

1 étiré en province, pour mieux s'appliquer à vivre en pur romantique. II n’habite pas une maison, mais un manoir; il ne boit pas du vin, mais de I hydromel; il ne porte pas un habit, mais un pourpoint; s’il lit enfin, c’est dans quelque bouquin de chevalerie,.grand comme un antiphonaire, et dont il coupe les pages avec sa bonne lame... de Tolède, bien entendu! Cette époque nous fait sourire aujourd hui; mais quels services immenses elle a rendus! Partant en guerre contre les « néo-grecs », elle les pourfendit sur les marches du palais Mazarin ! Frappant d estoc et de taille a travers les croyances

BERLIOZ

dites académiques, elle les réduisit en lambeaux! Puis, allant toujours, et son point de départ ayant été le superlatif de tout, elle disparut un beau jour dans un bruit de trémolo prolongé !

Berlioz n’avait pas trente ans lorsque le romantisme éclata comme une bombe; il l’avait donc en quelque sorte respiré dans l’air ambiant; aussi en fut-il un des apôtres les plus fervents dans son art comme dans sa vie propre.

Un vieillard, que j’ai connu jadis à l’Académie de France à Rome, m’a souvent conté, que, pendant son séjour à la Villa Médici, Berlioz, déjeunant à la table commune, s’isolait volontiers de ses camarades avec un Homère ouvert devant lui, pendant qu’il buvait dans un crâne! On le rencontrait aussi dans les jardins, tète nue, les cheveux au vent et jouant de la guitare dans des poses extraordinaires!

Ces petits faits, joints à beaucoup d’autres, une bizarrerie naturelle ou voulue, des aventures privées et rendues publiques, contribuèrent à dégager autour de Berlioz une atmosphère de légende qui l’enveloppa toute sa vie. Comme il frappait fort dans son feuilleton musical, on ne

le ménageait guère lui-même, et beaucoup d'artistes, qui pourtant n’avaient rien à craindre de lui, le redoutaient néanmoins et cherchaient volontiers l’occasion de le rendre ridicule.

Un célèbre pianiste étranger, Brassyn, m’avoua à ce propos qu’il avait « définitivement rompu » avec Berlioz, depuis le jour où il l’avait surpris se faisant friser les cheveux chez un coiffeur du passage de l’Opéra!

I out cela paraît bien misérable, aujourd’hui que le maître plane du haut de la Damnation de Faust acclamée! Mais les hommes nés vers la moitié du dernier siècle peuvent se rappeler en quels termes on accueillait le nom de Berlioz pendant sa vie. On ne se bornait pas à la raillerie, on allait volontiers jusqu’à l’injure, et les épithètes de « fou », de « farceur baroque » ou de « saltimbanque » étaient la monnaie courante dans la bonne compagnie des musiciens « bien pensants ».

Mais ne nous attardons pas à des histoires tristes; aussi bien n en finit-on plus lorsqu’on s’abandonne à cette vision de la mode dans l’art, de cette balance dont 1 un des plateaux élève tout à coup des morts ressuscités, tandis que

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l’autre entraîne sournoisement des vivants trop tôt ensevelis!

En 18G3, par exemple, les Troyens passèrent pour une œuvre incohérente; aujourd’hui elle apparaît oomme ultra-classique à côté de ce qui s écrit journellement.

« C’est le triomphe posthume d’une formule d’art venue trop tôt, dira l’un.

— Non pas, répliquera l’autre; car Berlioz, du moins en ses écrits, combattait presque tous les procédés qu il emploie lui-même dans ses œuvres : répétitions sans mesure des mêmes mots, reprises fréquentes, ritournelles, airs de facture, couplets épisodiques, etc.

— Alors?

— Alors je crois que c'est précisément parce quel’auteur nous ramène... à Carthage, c’est-à-dire au passé, que le public se montre si empressé?

— Donc, l’œuvre dans son ensemble est, pour vous, rétrograde?

— Je n’ai pas dit cela. C’est une œuvre de foi, où un grand artiste a mis le meilleur de soimême; dans ce cas, je ne cherche pas à décomposer les éléments du procédé, je salue toujours et j’admire quand je peux. »

Aujourd hui Berlioz et son œuvre sont hors de toute discussion ; qu’on l’admire sans réserves ou que l’on en garde quelques-unes, l’apothéose est venue indéniable, évidente; et l’on ne peut que s’y associer chaleureusement au nom du grand effort d’art accompli d’abord, et des dédains subis ensuite.

Il n’était pas inutile de rappeler ceux-ci au pied de la statue qui s’élève maintenant à Grenoble, ainsi qu’on lit d’abord en inaugurant celle de Paris, car il serait vraiment trop facile, après avoir abreuvé un grand artiste des plus cruelles amertumes, de nous supposer quittes envers lui avec un peu de marbre ou de bronze. Mais comme rien ne sert de protester contre les faits accomplis ou les choses vécues, tirons-en du moins cet enseignement d’être plus réservés dans nos jugements lorsque parmi nous surgit un homme de génie qui, ainsi que Berlioz, brise tous les moules de la routine et de la convention pour affirmer la liberté dans la conception d’une œuvre d’art.

Il arrive souvent que dans la première pierre d un monument on dépose quelque parchemin destiné à éclairer les générations futures; en pensée, et avec tous nos cœurs, imitons cet

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exemple : déposons au pied de ces statues l’expression émue de notre repentir.

Si la grande âme qui animait ces images daigne encore s’intéresser aux choses de ce monde, elle ne pourra qu’en être consolée et nous absoudre d un déplorable aveuglement envers ce poète ardent, ce noble artiste, cette pure gloire française que fut Hector Berlioz.

STATUES DE MUSICIENS

akmi les hommes célèbres dont la postérité

JT perpétue le souvenir par le bronze ou le marbre, il faut reconnaître que les musiciens sont le moins bien partagés. Même dans les théâtres dont ils firent jadis la gloire et la fortune, c’est à peine si de rares bustes de compositeurs se rencontrent parmi ceux de beaucoup de chanteurs, auteurs, décorateurs ou danseurs.

Le buste, c’est l’apothéose arrêtée à michemin.

Encore ces bustes se trompent-ils parfois de porte et vont-ils s’échouer ici ou là, selon que soufflent les vents alizés de l’administration.

A l’Opéra, par exemple, nous pouvons contempler la sévère image de Niedermeyer. Il est vrai qu’on y voit aussi le singulier « Gounod » de Carpeaux — œuvre d’art, certes, mais qui

représente le charmeur délicat et fin sous un masque crispé et de violente expression qui ne lui était guère familier, ou qu’il prenait tout à coup, lorsque, par hasard, on venait à lui parler de certains chanteurs!

On peut voir aussi beaucoup de bustes de musiciens dans la bibliothèque du Conservatoire; on n’a pu encore leur trouver une place définitive; ils sont là par terre racontant leur misère au balai quotidien du garçon de salle!

De statues proprement dites, il n’en existe donc que fort peu. A Paris, un « Gounod » avec un « Ambroise Thomas » de marbre s’élèvent au parc Monceau, tandis qu’un « Berlioz » de bronze se dresse dans le petit square de la place Vintimille. A signaler en outre quelques bustes ou médaillons au Père-Lachaise : Chopin, Bizet, deux ou trois autres; mais dans la ville proprement dite, si l’on peut citer encore un buste de Benjamin Godard, je crois bien que c’est tout.

En province, même rareté.

Les journaux ont annoncé il y a quelques années un Dalayrac à Muret, près de Toulouse.

A Caen, un Auber de marbre blanc, en cos-

STATUES l)E MUSICIENS.

tume d’académicien, d’une ressemblance absolue, regarde le kiosque à musique et semble s’ennuyer énormément. Cette belle œuvre du sculpteur Delaplanche paraît souffrir beaucoup déjà du sans-gène des saisons, et le vaste musée de la \illc ferait bien de lui accorder l’hospitalité avec une place d’honneur. Pourquoi ne pas avoir une fidèle copie de cette œuvre d’art dans le vestibule de l’Opéra-Comique?

Doïeldicu y serait mieux aussi qu’à Rouen, où son image de bronze semble devoir servir de cible à tous les gamins du port! Je le vis plusieurs fois, tenant sur ses genoux tout un assortiment de casquettes en loques!

A Dijon, près du théâtre, Rameau semble écouter si, à l'intérieur, on ne jouerait pas Castor cl Pollux!... Vaine attente!

A Lorient, un Victor Massé de marbre eut peu de chance : un imbécile, un jour, lui cassa deux doigts.

Mais, dans le monde des statues, la palme revient certainement à celle de llossini, le cvgne

de Pcsaro — comme eût dit Mme de Genlis

cygne à la manière de son ancien, Virgile, qui jouait aussi les cygnes, jadis, à Mantoue.

Je lis autrefois un pèlerinage musical à Pesaro, et j’y pus contempler, à une très grande hauteur, dans une niche pratiquée au mur du « Municipe », une statue de llossini en marbre blanc. H est déguisé en Polonais, avec un justaucorps garni de brandebourgs et ourlé de fourrures. Debout et les yeux au ciel il écrit : Il Barbiere di Siviglia.

Pourquoi donc un costume à ce point hivernal dans un pays si chaud? Mystère!

Mais le comble, toujours à Pesaro, est dans un autre llossini de bronze, reproduction, je crois, du marbre qui se voyait dans le vestibule de l’ancien Opéra. Le maître est assis, velu d’un pantalon à pied et d’une redingote; garrotté dans une immense cravate, il regarde passer les trains de la ligne d’Ancône à Bologne, car on l’a placé dans le jardin du chef de gare, lui qui avait horreur des chemins de fer et qui n’a jamais consenti à mettre le pied dans un wagon!

Ce sont là hasards municipaux où se retrouve l’ironie des choses dont nous sommes inconsciemment enveloppés.

Buste ou statue, la vraie glorification, au fond, n’est guère là pour un musicien.

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Malgré le monument de Muret, Dalayrac dort bien le sommeil sans réveil au fond des bibliothèques. Auber et Boïeldieu chantent dans beaucoup de mémoires et y chanteront longtemps encore en dépit des intempéries ou des irrévérencieuses casquettes. Rossini tient bon; et la seule ouverture de Guillaume Tell gardera son souvenir [dus chaudement parmi nous que les étonnantes fourrures de Pesaro!

De ceux-là qui viennent d’être cités deux paraissent réellement éveiller de mélancoliques méditations : Berlioz et Victor Massé.

Je rapproche à dessein le nom de ces deux maîtres, dont le génie fut bien différent sans doute; mais qui, par la tristesse de leur destinée, se rattachent étroitement à l’importante révolution que Part musical traverse en ce moment.

Massé, venant trop tard au déclin d’une école toute spéciale, meurt presque oublié sous l’indifférence du public.

Berlioz, venant trop tôt, sans aucune école, à l’aurore du mouvement actuel, meurt bafoué sous la risée de ses contemporains.

Des amitiés pieuses ont élevé ces deux monuments où, comme en tant d’autres, le bronze ou le marbre qui perpétuent la mémoire d’une grande inteltigence, rappellent souvent aussi la sombre existence d’un martyr!

Ce fut le cas de Massé, et ses déceptions justifient pleinement ce qu’il disait souvent de luimême : « Un compositeur a dans l’àme une somme de musique à dépenser : aidé ou contrarié par les circonstances, il peut tout donner de suite ou tout garder pour une certaine heure. Mozart avait fini à trente-cinq ans; Gluck commençait à soixante ».

Ce qui est certain, c’est que, en dépit de tentatives plusieurs fois renouvelées, Massé est mort l’auteur des Noces de Jeannette.

Les détails biographiques donnés sur Berlioz ont été beaucoup plus nombreux et beaucoup plus fréquents que ceux donnés sur Massé; aussi n’y reviendrai-je pas.

Le passant qui, à Paris ou à Lorient, voit le monument élevé à leur mémoire ne sait souvent rien de leur vie. Et d’ailleurs que lui importerait de la connaître? Si c’est un homme des villes, il quittera le piédestal en fredonnant le motif de

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la jolie romance : Cours mon aiguille dans la laine! ou le charmant thème de la valse des sylphes; n’est-ce donc rien cela?

« Oui, je sais....; mais être populaire dans le bon sens du mot; se dire que le premier venu, rencontrant votre nom sur son chemin, peut le rattacher tout de suite à une inspiration, à un cri, à un accent sorti de votre cœur, et jeté aux quatre vents par des milliers d’exécutions!.... Combien ont poursuivi ce rêve pendant toute leur vie sans pouvoir le réaliser. »

Il faut d’abord à nos musiciens des théâtres et des concerts nombreux, pour triompher ici avec ce qui a été étranglé là, par hasard, sans qu’on sache pourquoi. 11 leur faut, il nous faut enfin des théâtres et des concerts nombreux pour combattre victorieusement l’influence déprimante du café-concert ou de la niaise opérette.

Après cela élevons-leur une statue; elle ne sera pas du moins la banale formule d’une admiration passive.

Il y a quelques années c’est à peine si l’on est parvenu à recueillir la somme nécessaire à l’érection de la stalue de Weber. Mais on joue le Freischutz partout.

Meyerbeer à Paris n’a pas de statue à 1 Opéra; mais il alimente le répertoire avec trois ouvrages! Lorsqu’on voulut ériger un monument à Mozart, on ne put môme pas retrouver sa cendre; quant à la souscription, ce u’est que péniblement qu’elle fut couverte! Mais on joue Mozart dans le monde entier!

C’est là qu’est l’apothéose.

C’est la postérité qui la donne, sans s’en rendre compte; et le bronze comme le marbre sont décidément bien lourds pour glorifier la pensée ailée d’un compositeur.

Sommes-nous quittes envers lui quand, après l’avoir laissé mourir de chagrin (ou de faim quelquefois), nous allons, à la suite de quelques discours, déposer sur sa tôte la couronne triomphale du martyr?

11 est bien temps!

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