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LE MARRONNIER DU CONSERVATOIRE

pot de terre cuite on mit un marron qu’on recouvrit avec soin de bon terreau, et prière fut adressée au surveillant de guetter la floraison attendue.

L'histoire (ou du moins celle du marronnier) a conservé le nom de ces élèves épris de verdure dans cette cour étouffante. Us étaient jeunes et charmants alors dans la gaîté de leurs vingt ans! L’année suivante, plusieurs d’entre eux quittaient l’École et s’en allaient dans la vie avec une couronne de lauriers sur la tète, le .cœur plein d’illusions et de foi; tandis que le marron enfoui poussait au ciel son premier brin vert !

L’arbre grandit d’abord puis ceux qui l’avaient planté. Au départ on est gai toujours, et tout d’une traite on fait du chemin. En cinq ou six ans le marronnier arrivait à son développement normal; d’autre part le nom des musiciens se faisait peu à peu. De l’un comme des autres on attendait des fruits et l’on se promettait de griller les marrons comme d’applaudir les œuvres.

La destinée ne le voulut pas.

C’est, comme on sait, une personne taquine,

fantasque; et, sans qu’ils y puissent rien, les arbres ou les hommes restent arbustes ou ignorés en dépit de leur ambition.

Pendant vingt-cinq ans le marronnier du Conservatoire demeura stationnaire. La caisse jaune qui jadis lui avait assuré la vie le tua lentement. De tous ses congénères il était le dernier qui donnât des feuilles; et quelles feuilles! Les élèves qui rentraient des vacances de Pâques se montraient surpris d’en trouver quelques-unes furtivement écloses pendant les jours saints! Juin commençait à les dessécher, juillet les brûlait; et quand arrivaient les grandes vacances, elles étaient déjà loin, tout là-bas, dans la rue où le premier orage d’aout les poussait avec un bruit sec, sous le balai du cantonnier.

Les autres, ceux qui l’ont voulu cet arbre, qui Pont semé, qui l’ont soigné et suivi à l’origine, où sont-ils? Leurs cheveux sont loin; leur barbe a blanchi, leurs espoirs se sont desséchés, comme leur jeunesse, dans l’attente longue et stérile. Graves maintenant, avec un portefeuille en cuir noir sous le bras, ils combattent le schisme et l’erreur dans un savant enseignement. Ils sourient encore mais ne savent plus rire. Si l’on

le marronnier du conservatoire.

regardait au-dedans de leur cœur meurtri, que de pauvres illusions mortes on y trouverait!

IjC rêve des premiers jours n’a jamais pu devenir une réalité; le seuil de la vieillesse franchi, ils espèrent toujours.... comme leur marronnier, presque au bord de 1 àtre, attendait encore son premier fruit mûr!

Cependant tout n'est pas que misères en ce monde, et si les nombreux aspirants compositeurs formés par le Conservatoire ne sont pas devenus des maîtres, ce qui eût été vraiment bien encombrant, plusieurs sont cependant classés aujourd’hui comme des artistes fort distingués; parmi ceux-là il faut citer notamment les musiciens qui ont eu le bonheur d aller a Rome, puisque tout chemin y mène, même celui de la musique !

Dans l’humus fécondant de ce sol antique les arbres et les hommes trouvent des forces vives qui font les uns centenaires et les autres supérieurs; ce qui prouve, en manière de moralité, que l’indépendance est le premier des biens pour la vie végétale comme pour la vie intellectuelle.

Henri Chollet me donna encore quelques leçons de piano, les meilleures que j’aie reçues de ma vie. C’est un artiste taciturne, d’un grand savoir, qui a beaucoup travaillé, beaucoup écrit, beaucoup lutté, et qui a fini par se réfugier presque exclusivement dans le professorat où il excelle.

Batiste, lui, était un brave homme qui remplissait ses fonctions avec conscience; ayant passé sa vie à enseigner l’alphabet de son art, il a laissé des ouvrages fort utiles et très estimés dans les écoles.

Batiste était aussi organiste du grand orgue de Saint-Eustacbe et connaissait bien son métier; je me souviens qu’un jour, dans une inauguration d’orgue chez un facteur réputé, Rossini étant présent, Batiste le régala d’une fugue improvisée sur un thème de Moïse. Rossini en parut touché et, s’approchant de l’improvisateur, lui pinça familièrement l’oreille en lui disant amicalement : « Alors, tu joues la fugue, toi? Bravo, Batiste, et merci de l’intention! »

C’était bien un peu à deux faces, comme tout

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