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Ce fut sur les fondemens de ces deux églises , et en lui donnant plus d’étendue, que l’on commença vers l’an iiGo, sous le règne de Louis-le- Jeune, la magnifique cathédrale gothique que nous admirons aujourd’hui. Il paraît , dit l’auteur que nous venons de citer, que les pasteurs de ce siècle, avaient un zèle moins ardent dans leurs entreprises , ou qu’il était moins fructueux que de nos jours; car la cathédrale ne fut achevée qu’au bout de près de deux cents ans.
En creusant sous le chœur , au mois de mars 1 7 1 1 , on trouva à quinze pieds de profondeur , neuf pierres, dont les bas-reliefs et les inscriptions ne manquèrent pas de faire beaucoup de bruit parmi tous les antiquaires de l’Europe. De toutes les explications qu’ils se sont efforcés de donner, et de toutes les conjectures qu’ils ont hasardées sur ces mon u mens, ce qui peut paraître le moins invraisemblable, c’est que, sous le règne de Tibère , une compagnie de commerçans par eau ( nautœ Parisiaci ) avait fait élever dans cet endroit, qui était alors apparemment Je port de Paris, un autel consacré à Esus, à Jupiter, à Vulcain , à Castor et Pollux,
Piganiol-de-la-Force , après avoir dit que, parmi ces pierres , celle qui servait de foyer à cet autel était aisée
à reconnaître à sa forme, et parce que le trou qui était au milieu fut trouvé , lors de sa découverte , rempli de charbons et d’encens, ajoute: il n’y a guère d’apparence que le lieu où ces pierres ont été trouvées fût celui de leur première assiette , et il est plus naturel de croire que cet autel consacré à Jupiter ayant été renversé par les chrétiens , les débris en furent dispersés, et abandonnés à ceux qui voulurent s’en servir.
Cette narration extravagante est bien digne de cet écrivain bavard et ne vivant que de la science ou de l’ignorance d’autrui, qu’il est fort incapable de discerner. Si cet autel était situé ailleurs, et si ses pierres en furent dispersées de côté et d’autre, cet encens et ces charbons n’auraient-iîs pas été également jetés au vent? Les aurait-on trouvés dans le creux de cette pierre, dont le milieuétait disposé pour servir de foyer ?
L’allégation de Saint-Foix, au sujet de l’origine de Notre-Dame, nous paraît assez fondée, d’autant plus que s’il existe des objections contre elle, on ne peut d’autre part nier une charte authentique du roi Childebert lui-même, laquelle donne la terre de Celles à V églisemère de Paris, qui est dédiée en Phonneur de sainte Marie ; par conséquent cette église devait être bâtie sous les rois de la première race. Du reste, on ne peut
avoir que des notions confuses sur les révolutions qu elle a pu subir, jusqu’au moment où elle fit place au monument que nous possédons actuellement.
A-t-elle été rebâtie depuis Childebert, par Erkenrad, évêque de Paris ? L’abbé Lebœuf est porté à le croire , et cette opinion n’a rien d’invraisemblable. 11 n’en est pas de même, au contraire, de celle qui veut établir que la basilique commencée par le roi Robert fut continuée par ses successeurs jusqu’à Philippe-Auguste, sous le règne duquel Maurice de Sully, autre évêque de Paris , eut la gloire de l’achever.
Non-seulement, dit Saint-Victor, l’architecture de cette église n’offre aucun caractère qui puisse la faire attribuer aux siècles qui ont précédé cet évêque, mais il existe encore plusieurs témoignages, qui prouvent évidemment qu’il le fit édifier de fond en comble. Il est toutefois assez probable, que les vieilles fondations avaient été conservées, et que ce fut sur celte base que s’éleva le chœur de l’église nouvelle. Il est en effet fort remarquable que cette partie, trop étroite pour la hauteur et la largeur du monument entier, n’est point dans l’alignement de la nef, et que celle-ci fait un coude léger. Cette irrégularité semble être le résultat d’un plan par lequel Maurice aurait voulu que le portail se trouvât en
face de la rue nouvelle qu’il avait fait ouvrir, et à laquelle il donna le nom de rue Notre-Dame.
Ce fut vers l’an m6o, que cet évêque fit réunir en une seule basilique les deux églises de Saint-Étienne et de Notre-Dame. Celle-ci fut tout d’abord entièrement démolie. Ce ne fut que près de cinquante ans plus tard , dit l’abbé Lebœuf, que la vieille église Saint-Étienne disparut à son tour. Le portail et les chapelles du côté du nord s’achevèrent dans le courant du xive siècle : ainsi cette immense construction absorba le travail de trois siècles.
La façade, qui date du règne de Philippe-Auguste, se termine par deux grosses tours carrées, qui communiquent de l’une à l’autre par deux galeries. Elle est percée de trois portes , au-dessus desquelles étaient rangées sur une seule ligne les statues de vingt-sept rois de de France, commençant à Childebert, jusqu’à Philippe- Auguste. Ces statues colossales avaient quatorze pieds de haut. Elles furent détruites en 1793.
La ferrure des deux portes latérales est composée d’enroulemens exécutés en fonte de fer , dans un style qui rappelle le goût grec du Bas-Empire ; ce qui pourrait faire présumer que ces pentures, travaillées en légères arabesques, ont pu être enlevées à quelque autre
monument, et appliquées à celui-ci. On les attribue à un célèbre serrurier nommé Biscornet.
Ce portail est de niveau avec la place. Saint-Foix prétend qu’on y montait, au temps de Louis XII, par plusieurs marches ; si cela est , ce serait une preuve de plus que les anciens édifices bâtis dans la plaine, s’enterrent progressivement par l’exhaussement du sol qui les environne , autant que par leur propre poids. Il arrive aussi que le temps, chaque année, vient déposer à leur pied une couche insensible de terre ou de matériaux étrangers , qui n’étant point enlevée lorsque l’on renouvelle le pavé des rues , surmonte insensiblement les socles et les degrés , de manière qu’on finit par descendre dans les édifices où l’on montait plusieurs siècles auparavant.
Nous nous abstiendrons de la description intérieure de la basilique de Notre-Dame , et des antiquités et magnificences qui la décorent. Ce travail serait long à détailler , et nous ne croyons pas d’ailleurs qu’il soit indispensable au plan du présent résumé. Nous renvoyons à cet égard aux ouvrages de Dulaure , de Saint- Victor, et aux Guides de l’étranger dans Paris. Quant à l’histore philosophique des monumens , les pages spirituelles de Charles Nodier fixeront dans la mémoire, après une
seule lecture, de piquantes observations critiques, que nul autre écrivain de nos jours n’aurait su présenter avec plus de charme et d’intérêt. Nous espérons que son talent si vivement apprécié , suppléera à ce que nos recherches pourraient avoir de trop aride, ou de trop imparfait, et qu’il nous sera ainsi tenu compte de nos efforts tentés pour ne pas rester trop en arrière du brillant cicérone des Promenades dans les rues de Paris.
Nous allons continuer cette étude, en parcourant quelques-uns des édifices de Paris , dont l’existence se rapporte à l’époque où régnaient les deux premières races. Nous la terminerons par un aperçu rapide de la forme politique qui a régi ces temps , et des mœurs qui les ont caractérisés.
A chaque pas que l’on s’efforce de faire dans l’histoire du vieux Paris , on se trouve arrêté par la profonde obscurité qui a si long-temps enveloppé ses temps an-' tiques , et l’on acquiert la conviction plus intime des difficultés qui surgissent de toute part, lorsqu’il s’agit de préciser quelque chose de satisfaisant et de clair, sur des origines pour la plupart indécises, et qui ne nous sont guère connues que par des traditions excessivement vagues, déposées dans des chroniques si éloignées des
sources, qu’elles ne sauraient se revêtir (lu moindre caractère d’autorité.
Ce serait un travail tout à-îa-fois fastidieux et sans fruit , que de chercher à discuter la valeur de ces vieux récits ; que d’entreprendre une critique sérieuse et raisonnée des chartes , des titres qui s’y rapportent ; et c’est évidemment pour s’être trop livrés à ces investigations stériles , que la plupart des écrivains qui ont écrit jusqu’ici sur l’histoire de Paris , ont privé de tout intérêt de curiosité leurs compilations confuses et volum meuses. Il vaut mieux faire un choix très sobre des seuls faits qui semblent les plus probables , et ne les présenter d’ailleurs que comme de simples probabilités.
Ainsi, par exemple, l’origine du palais que les premiers rois francs ont dû habiter dans Paris , nous est totalement inconnue. Aucun historien ou chroniqueur ne fait mention de l’époque et du genre de cet édifice, qui cependant doit avoir existé dès les temps les plus reculés.
Les auteurs qui ont précisé le séjour que firent à Paris quelques empereurs romains , sont d’accord sur ce seul point , que le palais des Thermes servit successivement d’habitation royale ; toutefois ne saurait-on
conclure d’après leur témoignage, que cet édifice fut le seul de ce genre qui ait existé dans Paris. Nous lisons dans les commentaires de César, que le conseil souverain des Gaules avait été, par ses ordres, transporté dans Lutèce : Summum Galliœ concilium in hutetiam Parisiorum transtulit . Le proconsul , gouverneur générai de toute la province de Gaule , avait sa résidence fixée dans cette ville; il serait d’ailleurs peu vraisemblable que ce chef militaire eût habité hors de son enceinte, forcé qu’il était de surveiller sans cesse les mouvernens d’un peuple qui n’était pas encore entièrement plié au joug romain , et dont l’insurrection , favorisée par une place fortifiée, pouvait devenir très difficile à réduire.
Ammien Marcellin (livre xv, chap. ‘i) dit positivement que la forteresse des Parisiens avait dès ce tempslà une place publique et un palais.
Une ancienne tradition , rapportée par le commissaire Delamarre , et qui paraît avoir été examinée sérieusement , rapporte qu’ aussitôt que les premiers chrétiens de la Gaule eurent obtenu des empereurs romains la liberté de pratiquer leur religion publiquement, une église fut érigée dans Paris, à la pointe orientale de f ile de la Cité qui renfermait alors toute la ville. On peut donc présumer, avec Ammien Marcellin, que le palais
était situé à l’autre extrémité de File, c’est-à-dire à la place qu’occupe encore aujourd’hui le Palais de Justice.
En recherchant d’ailleurs les documens de notre propre histoire, il est facile de recueillir des témoignages plausibles, d’où il résulte que, bien que les rois francs de la première race occupassent ordinairement le palais des Thermes , il existait néanmoins aussi une maison royale dans la Cité.,
Yoici à ce sujet ce que raconte Grégoire de Tours, au livre m de son histoire , chap. 1 8 , relativement à la mort tragique des petits-fils de Clovis :
« Tandis que la reine Clotilde, veuve de Clovis , habitait Paris, Childebert voyant que sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir , conçut de l’envie, et craignant que, parla faveur de la reine, ils n’eussent part au royaume , il envoya secrètement vers son frère, Clotaire, roi de Boissons, et lui fit dire; Notre mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut sans doute leur donner le royaume; il faut donc que tu viennes promptement à Paris , et que réunis tous deux en conseil , nous déterminions ce que nous devons faire d’eux , savoir : si on leur coupera les cheveux comme au reste du peuple; ou, si, les ayant tués, nous partage-
rons également entre nous le royaume de notre frère.
« Fort réjoui de ces paroles , le roi Clotaire vint à Paris , Childebert avait déjà répandu parmi le peuple que les deux rois étaient d’accord d’élever ces enfans au trône ; ils envoyèrent donc au nom de tous deux, à la reine qui demeurait dans la même ville , un messager pour lui dire: Envoie-nous les enfans, que nous les élevions au trône.
« La reine remplie de joie , et ne sachant leur artifice , après avoir fait boire et manger les enfans , les envoya, en disant: Je croirai n’avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume.
« Les enfans étant allés, furent pris aussitôt, et séparés de leurs serviteurs et de leur gouverneur , et on les enferma à part , d’un côté les serviteurs , et de l’autre, les enfans.
« Alors Childebert et Clotaire envoyèrent à la reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine , il les lui montra , disant : Tes fils, nos seigneurs, ô très glorieuse reine, attendent que tu leur fasses savoir ta volonté, sur la manière dont il faut traiter ces enfans ; ordonne qu’ils vivent, les cheveux coupés , ou qu’ils soient égorgés.
« Consternée à ce message, et en même temps émue
d’une grande colère en voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation ; et ne sachant dans sa douleur ce quelle disait, elle répondit imprudemment : Si on ne les élève pas sur le trône, j’aime mieux les voir morts que tondus,
« Arcadius s’inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce quelle penserait ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qm l’avaient envoyé , et leur dit : Vous pouvez continuer , avec l’approbation de la reine , ce que vous avez cornmencé, car elle veut que vous accomplissiez vos projets,
« Aussitôt Clotaire prenant par le bras l’aîné des enfans, le jeta par terre, et lui enfonçant son couteau dans l’aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frère se prosterna aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui disait avec larmes: Secours-moi mon très bon oncle , afin que je ne meurs pas comme mon frère !
« Alors, Childebert, le visage couvert de larmes, dît à Clotaire : Je te prie, mon très cher frère, aie la générosité de m’accorder sa vie, et si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai ce que tu voudras pour le racheter.
« Mais Clotaire, après l’avoir accablé d’injures, lui dit : Repousse-le loin de toi , ou tu mourras certaine-
ment à sa place. C’est toi qui m’as excité à cette affaire, et tu es si prompt à reprendre ta foi !
« Childebert , à ses mots, repoussa l’enfant , et le jeta à Clotaire , qui le recevant, lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua, comme il avait fait de son frère. Ils tiièrent ensuite les serviteurs et le gouverneur , et après qu’ils furent morts , Clotaire remontant à cheval , s’en alla, sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit avec Childebert dans les faubourgs.
« La reine ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les conduisit avec beaucoup de chants pieux et une immense douleur à l’église de Saint-Pierre , où on les enterra tous deux de la même manière: l’un d’eux avait dix ans, et l’autre, sept.»
Ce récit de Grégoire de Tours peut donner une idée de la barbarie des mœurs sous les rois de la première race. Il vient ensuite à l’appui de ce que nous avons rapporté , relativement à l’existence d’une habitation royale dans les murs de Paris, et d’un autre édifice ayant la même destination , mais situé hors de l’enceinte. Grégoire de Tours en parlant de la reine Clotilde , dit très positivement qu’elle demeurait dans Paris, in ipsâ urbe morahatur , Il ajoute plus loin, en parlant de Chil-
debert , qu’il se retira dans les faubourgs, in suburhana concessit. Il y avait donc dans la Cité un palais, où les petits-fils de Clovis étaient élevés , et cette demeure est bien clairement distinguée de celle qui s’élevait sur la rive méridionale de la Seine.
Le meme historien (Livre iv) nous apprend que le roi Caribert faisait aussi son séjour dans la ville , et qu’un prêtre de Bordeaux vint l’y trouver : — Presbyter , P a risiacœ urbis postas ingressus, regis prœsentiam adiit .
La demeure des rois fut successivement agrandie , réparée ou rebâtie par les maires du palais , qui s’emparèrent de l’autorité souveraine sous la première race ; et lorsque Hugues Capet succéda aux rois de la seconde race , il abandonna définitivement le séjour du palais des Thermes , pour établir sa résidence ordinaire dans celui de la ville. Robert, son fils, le fit reconstruire en entier; et quoique Philippe- Auguste ait depuis fait reconstruire le Louvre , il est prouvé que ses successeurs demeuraient au Palais. Saint Louis l’orna d’une magnifique chapelle, et en 1 3 1 3 , dans la vingt- huitième année du règne de Philippe-le-Bel , il fut reconstruit de fond en comble. Charles VIII , Louis XI et Louis XII y ajoutèrent encore de nouveaux bâtimens.
Le palais de l’évêque de Paris était situé de temps
immémorial, auprès de l’Église Saint-Étienne que nous avons déjà mentionnée. Il s’élevait vis-à-vis de la nef de l’église actuelle.
Le peu de séjour que firent dans leur capitale les premiers rois de France, fut cause que son siège épiscopal parut fort long-temps trop peu important pour être érigé en métropole. Paris qui ne commença à recevoir de no.tables accroissemens que sous les rois de la troisième race, ne devint guère qu’à cette époque un évêché de quelque valeur.
Dans les premiers temps de la conquête, les évêques ne possédèrent pas , sous les rois francs, des privilèges et une autorité plus étendue que sous les empereurs romains. L’unique prérogative qui leur fût dévolue se bornait à ne pouvoir être traduits que devant un tribunal ecclésiastique, composé de leurs pairs, et à être les juges naturels de leurs subalternes qui ne pouvaient être accusés que devant eux.
Les dignités de l’église ne devinrent des honneurs qu’à l’époque où les évêques et les abbés des monastères se faisant chefs de milice , vassaux des rois, et seigneurs suzerains, durent nécessairement participer à tous les avantages qu’assurait le métier des armes chez une nation qui n’estimait pas d’autre profession, et qui ne
comptait de nobles clans son sein que les hommes libres et armés.
Toutefois faut-il convenir que la conquête de la Gaule fut favorable à l’avenir du clergé; la situation des évêques en fit des médiateurs entre les vainqueurs et les vaincus, et leur donna pour cliens tout ce qu’il y avait de Romains désarmés. Ce patronage se changea peu-à-peuen une autorité réelle, que le pouvoir des rois francs trouva intérêt à légitimer.
Ils surent conserver ce précieux avantage dont ils devaient la jouissance aux formes simples et conciliantes de leurs vertus primitives. Les Francs, malgré la rudesse et la barbarie de leurs mœurs, malgré leur instinct pillard, et le dommage que leurs fréquentes spoliations causaient aux évêques, ne pouvaient se défendre de vénérer en eux le caractère sacré dont ils étaient revêtus . Au milieu des troubles qui accompagnèrent le premier changement de dynastie , les évêques ne perdirent rien de l’ascendant qu’ils avaient acquis ; et Pépin , le chef de la nouvelle famille régnante , ne crut pouvoir mieux assurer les fondemens de son autorité , qu’en accaparant ies suffrages des mêmes prélats que son père avait luimême dépouillés.
Après le sacre de Pépin , la puissance du clergé fit un
pas immense; elle s’environna de toutes les forces que donnent la gravité des mœurs et l’instruction. Tout ce qu’il y avait à cette époque de lumières et de sciences, tant sacrées que profanes, étant gardé comme un pré» cieux dépôt au sein de la société religieuse, la société politique, fort peu éclairée, mais qui avait la foi sans examen , sembla reconnaître que le principe de son existence n’était pas en elle, mais résidait plus réellement dans la partie de la population qui possédait l’intelligence Cette conviction instinctive agrandit progressivement le cercle des attributions ecclésiastiques. Le haut clergé reçut le dépôt d’une part assez considérable de la juridiction temporelle ; les évêques furent chargés de veiller à l’exécution des décrets souverains. Ils eurent une inspection particulière sur les comtes ou gouverneurs des provinces ; toutes les classes inférieures delà société se rangèrent sous leur protection. Ils devinrent en quel que sorte les commissaires des rois dans leurs diocèses , ayant le privilège d’adoucir les peines, et de surveillei l’autorité des agens de l’autorité temporelle , et de si gnaler au souverain les exactions dont ils pouvaient se rendre coupables. Dans les cas de rébellion, il y avait intervention de la puissance civile.
Mais , lorsque vers la fin de la seconde race, les
seigneurs, profitant de la faiblesse du gouvernement et du malheur des temps , s’arrogèrent dans leurs terres tous les droits de la souveraineté; lorsque plus tard, les rois de la troisième race cbnfirmèrent cette usurpation , les gens d’église, devenus possesseurs de terres inféodées, acquirent par cette situation nouvelle, un degré de puissance et de considération qu’ils n’avaient point eu jusque-là: les évêques de Pans, possédaient au couchant de la ville un terrain considérable sous le nom de Culture-FÉvêque. Cette concession dont on ne peut fixer l’origine, datait de quelque roi de la première race. Ces prélats jouissaient dans ce domaine de tous les droits seigneuriaux. C’était là qu’était leur maison de plaisance, et qu’ils avaient leurs greniers dans un lieu appelé Ville-F Évêque. Vis -à -vis était un port qui dépendait d’eux également , et qui portait le même nom.
Lors de l’agrandissement de Paris sur ce côté de son enceinte, on fut obligé d’empiéter sur le terrain des évêques. Ceux-ci résistèrent de tout leur pouvoir; il naquit entre eux et les rois une fouie de contestations et de transactions , dans lesquelles les rois furent longtemps obligés de céder et de faire la paix, jusqu’à ce que le progrès de la civilisation, accéléré par celui de
l’intelligence et des lumières , rendit peu-à-peu l’influence du clergé moins nécessaire au maintien de l’ordre dans l’état, et à l’existence du corps social.
Les monastères fondés dans les environs de la ville possédaient, comme les évêques , des propriétés dans les terrains ou cultures qui, de tous côtés, entouraient l’enceinte de Paris. Les abbés étaient, ainsi que les évêques, maîtres et seigneurs dans ces propriétés , et leur vasselage relevait immédiatement de la couronne. Ils donnaient les terres dépendantes de leurs abbayes à cens ou à rentes , sous la condition d’y faire des cultures ou d’y construire des habitations : c’est ainsi que s’étaient formés successivement les bourgs Saint-Germain-des-Près , Saint-Germain-l’Auxerrois , Saint-Marcel, etc. , etc.
Plusieurs de ces établissemens religieux remontent à une origine aussi obscure que les commencemens de Paris. Le plus ancien de tous était le couvent des Barnabites, dont l’église bâtie au fond d’une cour laisse encore quelques vestiges dans une maison de la rue de la Barillerie , entre la place du Palais de Justice et le pont Saint-Michel. La fondation de ce couvent date de saint Éloi , orfèvre et monétaire des rois Clotaire et Dagobert, c’est-à-dire de l’an 63s ou 633 ,
comme il est rapporté dans le livre de Gallia Christiana. Le terrain de ce monastère de Saint-Éloi occupait tout l’espace occupé aujourd’hui par les rues de la Barillerie, de la Calendre , aux Fèves , et de la Vieille-Draperie.
Il existait vis-à-vis le palais, une église royale dont l’origine devait, selon Jaillot et l’abbé Lebœuf, précéder l’avènement des rois delà seconde race, comme semblerait le prouver un fragment d’un auteur anonyme qui écrivait sous le roi Robert. Cette église dédiée sous l’invocation de saint Barthélemi , avait pris ce nom à l’occasion de quelques reliques de ce saint qui y avaient été apportées de l’Orient, sous le règne de Clovis ou de Childebert, ainsi qu’on peut le conjecturer, d’après un passage de Grégoire de Tours.
Quelques autres églises, telles que Saint-Denis-de-la- Chartre, Sainte-Madeleine, Saint-Landri, Sainte-Ma rine, Saint-Pierre-aux-Bœufs , Saint-Christophe, Sainte- Geneviève- des-Ardents , Saint-Jean-le-Rond , Saint-Denis-du-Pas, etc. , n’ont laissé de traces de leur existence que dans des titres anciens plus ou moins obscurs.
A côté de l’histoire si incertaine des monumens du vieux Paris , vient naturellement se placer une autre histoire , qu’enveloppent des traditions non moins con fuses, non moins embrouillées; c’esl l’histoire des rues/
Les plans de toutes sortes qui ont été exécutés à différentes époques, peuvent bien désigner avec précision la place qu’occupaient les monumens publics ; celle meme où surgissaient jadis des histoires de pierres que le temps a détruites ou déchirées par lambeaux; mais aucun d’eux ne saurait offrir une idée exacte des rues de Paris, qui, dans une si longue suite de temps, ont changé tant de fois de formes et de noms.
« Après les nombreux incendies qui consumèrent la Cité, dit Saint-Victor , et après les effroyables ravages que les invasions des Normands firent dans les faubourgs, on ne sait si les maisons détruites furent relevées sur leurs anciens alignemens , ou sur des plans nouveaux; et les traditions les plus anciennes qui nous en restent, datent de plus d’un siècle après le dernier incendie , en io34 , sous Henri Ier.
« Mais ce dont on ne peut douter, c’est que jusqu’au seizième siècle , elles étaient presque toutes étroites, sales, irrégulières ; plusieurs rues de la Cité et des quartiers environnans , où trois personnes peuvent à peine passer de front, et dont quelques maisons ont encore conservé l’ancien toit en forme de pignon, nous présentent une image assez juste et exacte de ce qu’était alors la ville entière. Sauvai, qui vivait dans le dix-
septième siècle, prétend que les rues larges qui existaient à cette époque , avaient été élargies de son temps , ou vers la fin du siècle précédent.
« Cependant , ces rues si étroites, si tortueuses, où la lumière pénétrait à peine, où l’air ne pouvait circuler librement, ne furent pavées, pour la première fois, que sous le règne de Philippe-Auguste.
c( Jusque-là elles n’avaient été que d’affreux chemins, inondés d’une houe noire et infecte, dont les exhalaisons rendaient le séjour de ia capitale désagréable et funeste à ses habitans. L’historiographe de Philippe- Auguste, qui était en meme temps son médecin, dit que la puanteur en était si insupportable , quelle pénétrait, malgré toutes les précautions, jusque dans le palais du roi , et le rendait presque inhabitable1. Il raconte à ce sujet , que le roi s’étant un jour approché des fenêtres qui donnaient sur la rivière, il arriva que des chariots qui dans ce moment traversaient la cité ,
1 Factum est autem postaliquot dies, quod Philippus rex ,Parisiis moram faciens, dùm sollicitas pro regni negotiis agendis, in aulam regiam deambularet, veniens adpalatii fenestras, undè lluvium Sæquanæ, pro recreationeanimi, quandoqueinspicere consueverat ; rhedæ , equis trahentibus, per civitatem transeuntes, fœtores intolerabiles lutum revolvendo procreaverunt, quod rex in aulâ deam » bulans, ferre non sustinuit.) (Rigord. Vita Philippi-Augusti .)
en ayant remué les houes, l’odeur qui s’en éleva fut si horrible, qu’à peine le roi put la supporter.
S’il faut en croire l’auteur que nous venons de citer, ce fut ce petit évènement qui détermina Philippe-Auguste à porter sur-le-champ remède à un mal aussi dangereux. Et sans être arrêté ni par la difficulté d’une entreprise aussi considérable, ni par une dépense qui avait effrayé tous ses prédécesseurs, il donna ordre en ji/j8, au prévôt de Paris, d’en faire paver toutes les rues et places publiques. Le séjour de celte ville devint , dès ce moment, plus sain et plus commode. Il paraît, toutefois, qu’on se contenta de paver ce qu’on appelait alors la croisée de Paris , c’est-à-dire deux rues qui se croisaient au centre de la ville, et dont l’une se dirigeait du midi au nord, et l’autre de l’est à l’ouest; ce pavé était composé de grosses dalles de grès, carrées, et de la dimension de trois pieds et demi environ sur toutes leurs faces. L’abbé Lebœuf dit avoir vu plusieurs pierres de cet ancien pavé, au bas de la rue Saint- Jacques , et à une profondeur de sept à huit pieds. Le même auteur ajoute qu’on apercevait , entre le pavé de Philippe-Auguste et le pavé actuel , des débris d’un pavé intermédiaire , preuve nouvelle et irrécusable de l’élévation successive du sol de la ville de Paris.
Malheureusement, le grand travail exécuté par Phi» lippe-Auguste, et dont Futilité s’était fait si vivement, apprécier, fut souvent négligé dans les âges suivans; quelquefois même totalement abandonné, et il fallut cpie des maladies contagieuses, qui suivaient presque toujours une si pernicieuse négligence , vinssent réveiller l’attention des magistrats , et faire reprendre des travaux qui restèrent presque toujours imparfaits jus qu’à Louis XIV. C’est à ce grand roi que l’on doit le bel ordre qui règne maintenant dans cette partie si essentielle de la police urbaine.
Ce que rapporte à ce sujet le commissaire Delamarre peut donner une grande idée de l’importance d’un pareil bienfait. « Ceux d’entre nous , dit-il , qui ont vu le commencement du règne de ce prince, se souviennent encore que les rues de Paris étaient si remplies de fange, que la nécessité la plus rigoureuse avait établi l’usage de ne sortir qu’en bottes ; et , quant à l’infection que cela causait dans l’air, le sieur Courtois, médecin, qui demeurait alors rue des Marmousets , a fait cette petite expérience , par laquelle on jugera du reste. Il avait dans une salle, sur la rue, de gros chenets à pomme de cuivre \ et il a dit plusieurs fois aux magistrats et à ses amis, que, tous les matins, il les trouvait couverts d’une tein-
ture assez épaisse de vert de gris , qu'il faisait nettoyer |)our faire l’expérience du jour suivant ; et que depuis l’an i663, que la police du nettoiement des rues a été rétablie, ces taches n’avaient plus paru. Il en tirait celte conséquence, que l’air corrompu que nous respirons continuellement, faisait d’autant plus d’impressions malignes sur les poumons et les autres viscères , que ces parties sont incomparablement plus délicates que le cuivre, et que c’était la cause immédiate de plusieurs maladies. Aussi est-il certain que, depuis ce rétablissement , il n’a plus paru à Paris de contagions , et beaucoup moins de ces maladies populaires dont la ville était si souvent affligée , pendant tout le temps que la propreté des rues a été négligée.
Ce n’est , observe dans un autre endroit, l’historien Saint-Victor, ce n’est qu’en 1728 que l’on commença à écrire aux coins des rues et des places publiques les noms qu’elles portaient, et ces noms n'ont pas varié depuis, jusqu’au moment de la révolution de 1789. Avant cette époque, il n’est presque pas une rue de Paris, qui à partir du douzième siècle , n’ait changé plusieurs fois de dénomination , et ces changemens se ressentaient de la barbarie de ces temps grossiers. Les origines en sont souvent frivoles ou bizarres, elles proviennent ou du
nom de quelque personnage distingué qui y possédait une habitation remarquable, ou de quelque enseigne singulière qui avait frappé les yeux du peuple , ou enfin de quelque évènement extraordinaire qui s’y était passé. Plusieurs devaient leur titre à leur malpropreté habituelle , d’autres aux vols et aux assassinats fréquens dont elles étaient le théâtre, quelques unes ont des noms dont le sens et l’origine sont entièrement inconnus, quoique ces noms soient encore aujourd’hui conservés.
Le savant abbé Lebœuf a mis au jour pour la première fois une pièce très singulière et véritablement unique dans son genre. C’est une description en lignes rimées des rues de Paris, faite par un poète du xiuc siècle, nommé Guillot. Ce petit ouvrage énumère la plus grande partie des noms des rues qui étaient renfermées dans l’enceinte construite par Philippe-Auguste; il indique celles qui sont les plus anciennes, et le nom qu’on leur donnait , quatre-vingts ans après que les travaux de cette enceinte furent achevés.
On mettait en vers auxmeet au xive siècle, certains sujets qui seraient à coup sur regardés aujourd’hui comme fort peu susceptibles de revêtir les formes poétiques. Aussi les poètes de ces temps-là se gênaient-ils assez peu sur la rime , et sur les autres règles de la versification. Leur
licence était telle, que , pour remplir la mesure , ils se permettaient de fabriquer des termes nouveaux ; ajoutaient des circonstances bizarres et étrangères à leur sujet, et même y inséraient dessermens au nom de tel ou tel saint , qui souvent n’avait jamais existé que dans leur fantasque imagination; mais dont le nom, créé sur-le-champ , achevait leur vers , soit pour la rime , soit pour la quantité de syllabes nécessaire.
Dans cette nomenclature fort peu connue, Guillot n’oublie pas de dire qu’il a exclu de son poème les rues sans chiefs, c’est-à-dire qu’il ne fait aucune mention des culs-de-sac ou impasses, de manière que si les noms de quelques-uns de ceux qui existent aujourd’hui se trouvent dans sa liste, c’est qu’ils auront dû être formés depuis par la construction de quelque édifice , ce qui est arrivé quelquefois , même dans le siècle dernier.
Il résulte du calcul de Guillot que Paris au xiuc siècle ne comptait que trois cent dix rues.
Gilles Corrozet, le plus ancien des écrivains qui aient écrit un ouvrage spécial sur la description de Paris, et qui vivait au seizième siècle , ne compte encore dans cette ville que quatre cents rues ou ruelles .
On peut juger de là combien Paris a reçu d’énormes accroissemens, pour arriver à l’aspect, qu’il présente
aujourd’hui, et dont nous avons esquissé plus haut les principaux traits.
Le Dit des rues de Paris , du poète Guillot, est un écliantillon, fort curieux par son originalité, de l’époque où cette œuvre fut composée; c’est en même temps un monument précieux comme type de vieux langage , et comme document statistique.
Une opinion dominante, dit Chateaubriand, fait des Francs une ligue de quelques tribus germaniques, associées pou r la défense de leur liberté. Mais c’est là une de ces mille opinions sans preuves, et qu’aucun document sérieux n’éclaircit dans les origines ténébreuses qui enveloppent l’histoire des nations. Les Francs étaient tout simplement des Germains , comme le témoignent des écrivains antiques respectables par leur autorité , entre antres saint Jérôme.
Libanius, cherchant au nom de Franc une étymologie grecque, veut le faire dériver de yp°tXT habiles à se fortifier; d’autres prétendent qu’il signifie indomptables, et qu’il appartient à une vieille langue nommée attica ou hattica, dont il n’existe plus aucun vestige.
Le savant et judicieux Du Tillet avance que le nom de Frank vient des deux mots teutons freien ausen (libres jeunes hommes, ou libres compagnies), prononcés par synérèsc fransen. M. Thierry suppose au mot tudesque frank ou frak la puissance du mot latin ferox. Un autre savant, Gibert, l’explique du mot /ram ou /ramée, arme en usage chez les Germains.
Quoi qu’il en soit, les Francs habitaient de l’autre coté du Rhin, sur le territoire qui comprend aujourd'hui la Franconie, laThuringe, la Hesse et la Westphalie. Ils ravagèrent la Gaule sous Galien, et pénétrèrent en Espagne, d’où ils revinrent dans la Gaule sous les règnes de Probus, de Constance, et sous Constan tin. Ils paraissent s’y être fixés pendant le règne d’Honorius, vers l’an 420, et on leur donne pour chef un certain Pharamond que beaucoup d’auteurs, qui ont écrit sur l’histoire de France, s’accordent à appeler le premier roi de France.
L’existence de ce Pharamond est loin d’être prouvée.
On en a fait le père de Clodion-le-Chevelu , roi des Francs, qui mourut en 44$* Le successeur de Clodion fut Mérovée, dont le père est aussi inconnu; à Mérovée succéda Childéric 1er, son fils, en 4 56. Childéric donna le jour à Clovis , le premier roi franc qui ait choisi Paris pour capitale. Il y mourut en 5 1 i , la meme année que sainte Geneviève. La bergère gauloise et le roi franc furent inhumés dans l’église de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qui prit dans la suite le nom de la patronne de Paris.
Toute la puissance qu’avait acquise Clovis se perdit après sa mort entre les mains de ses enfans. Il laissa quatre fils, Thierry, fils d’une concubine; Clodomir, Childebert et Clotaire , fils de sa femme Clotilde. Le royaume fut partagé comme un bien de famille, en quatre lots qu’ils tirèrent au sort.
La France s’étendait alors du Rhin aux Pyrénées, et de l’Océan aux Alpes. Elle possédait de plus la terre natale des Francs, au-delà du Rhin, jusqu’à la Westphalie; mais ces limites changeaient à tout moment. Une section géographique mieux marquée avait lieu : le pays situé en-deçà de la Loire, par rapport à Paris, .se divi sait en oriental et occidental; l’Austrasie comprenait le pays entre le Rhin, la Meuse et la Moselle; la Neustrie
était bornée parla Meuse, la Loire et l’Océan. Au-delà de la Saône et de la Loire , était la Gaule conquise sur les Burgondes ou Bourguignons et les Wisigoths.
Le partage du royaume entre les fils de Clovis fut si irrégulier, qu’il serait assez difficile de déterminer précisément la part qui échut à chacun d’eux. Paris devint la propriété des quatre frères, de manière qu’un d’eux pouvait y entrer sans la permission des autres. Les Francs, qui n’entendaient rien aux compensations, voulaient tout partager avec une égale justice. Il n’y avait d’ailleurs rien de politique dans les partages qui se faisaient à la mort des rois francs. Avant d’expirer, dit le savant Augustin Thierry, ils divisaient paternellement entre tous leurs fils Yal-od (le bien) qu’ils avaient reçu de leurs ancêtres, et tout ce qu’ils y avaient eux-mêmes ajouté par la conquête. Ces fils vivaient et mouraient comme eux , et à chaque génération successive, se renouvelait une semblable distribution de meubles, de champs et de villes , et sans qu’il y eût là-dessous autre chose que le soin du père de famille, occupé à concilier d’avance les intérêts et les prétentions de ses fils.
Clodomir mourut en 5^4, laissant trois enfans, dont deux furent égorgés par leurs oncles; le troisième finit ses jours dans un cloître.
Childebert eut en partage Paris, Meaux, Seul is, Beauvais, et prit le titre de roi de Paris , quil conserva jusqu’à sa mort , en 558.
Clotaire lui succéda dans le royaume de Paris, et devint peu d’années après maître unique de tous les royaumes de la Gaule , et ne prit plus que le titre de roi de Paris.
Nous ne suivrons point dans cette rapide esquisse l’énumération des quatre ou cinq répartitions successives des cantonnemens et du territoire, sous les rois de la première race. Une remarque digne d’attention est celle-ci, que les Francs s’étaient corrompus dès qu’ils avaient commencé à jouir de leurs conquêtes, ei que, dès la seconde ou la troisième génération ils furent hors d’état de défendre contre de nouvelles invasions des peuplades germaniques, le territoire que la valeur de leurs ancêtres avait conquis. Quelques hommes seulement , tels que le roi Dagobert , se distinguèrent dans cette foule obscure de petits souverains; mais comme la barbarie littéraire était arrivée à son comble, vers la fin du vne siècle, on ne sait pas même l’histoire de la vie de ce chef, qui a pourtant laissé après lui plusieurs monumens remarquables de ses efforts, pour introduire la civilisation parmi ses sujets. Dagobert a jeté les fon-
demens de la basilique de Saint-Denis , ce Capitole des, Français, où se conservaient leurs chroniques auprès des cendres royales, comme les pièces à l’appui des laits.
Rien n’est plus défectueux, plus fécond en dissensions civiles et en crimes de toute espèce, que l’histoire du gouvernement primitif des Francs. Incapables de créer une constitution politique, ils laissèrent subsister les coutumes qu’ils trouvèrent à leur arrivée dans la Gaule, en tout ce qui ne contrariait pas leurs propres habitudes. Ils conservèrent les titres de ducs, de comtes, etc., et en approprièrent les fonctions à leurs coutumes. Chaque duc, vers la fin de la domination romaine, commandait une province; chaque comte, commandait une ville. Le duc exerçait dans la province un empire sans contrôle , levait des troupes , les dirigeait contre ses voisins , avait le droit absolu de vie et de mort, de paix et de guerre. Le comte , sous ses ordres, conduisait son contingent de soldats , levait des contributions et rendait la justice. 11 . agissait en souverain dans la cité. Ces deux chefs , exempts de toute responsabilité, sûrs d’une entière impunité, exploitaient à leur gré des populations plutôt esclaves que sujettes.
Les institutions préexistantes, fondées dans la Gaule
par la civilisation romaine, ne purent résister long» temps à l’envahissement de la barbarie.
11 y avait parmi les Francs une autre race d’hommes puissans, appelés fondes ou antrustions , c’est-à-dire fidèles y compagnons d’armes du chef, ils partageaient avec lui les dépouilles des vaincus et les terres conquises; ils s’introduisirent peu-à-peu dans le gouvernement. Le chef qu’ils entouraient ne pouvait entreprendre une expédition guerrière sans les consulter, et sans qu’ils y consentissent. Ils exercèrent une sorte d’autorité jusque dans les conseils des rois; ils avaient droit à leur tutelle pendant leur minorité, et souvent ils étaient chargés de remplir les fonctions des ducs.
Le pouvoir du roi, dans les terres qui lui étaient tombées en partage, ne différait de celui des fondes ou fidèles , qu’en ce que ceux-ci lui devaient services, secours, une obéissance réglée par certains cas conditionnels, et des présens à titre d’hommage en quelques circonstances. Le roi était le chef des leudes , comme avant l’établissement des Francs dans la Gaule, le chef de guerre était à la tête de ses compagnons de pillage, et comme plus tard, dans les commencemens de la troisième race, il devint le chef de ses princes, le premier entre ses égaux.
Les anciens monumens historiques fournissent la preuve de la puissance que les leudes pouvaient mettre en lutte contre celle des rois.
Ainsi, nous lisons , dans Grégoire de Tours, livre II, chap. 12, que Childéric , père de Clovis, fut chassé de ses états par ses leudes ou compagnons d’armes , parce qu’il abusait violemment de leurs filles. Après un exil de huit ans, ils le rappelèrent.
Clovis, après le pillage de l’église de Reims ^ voulut s’emparer d’un vase précieux qui faisait partie du butin; ses compagnons ne s’y opposaient point, lorsqu’un d’eux se ravisant, décharge un coup de sa hache ou framée sur ce vase, en disant au roi, «tu n’auras rien, hormis ce que le sort t’accordera comme à tous ceux d’entre nous » (Grég. de Tours, liv. II, ch. 27).
Plus tard, lorsqu’il voulut marcher contre les Wisigoths , ce même prince employa près des Francs , non l’autorité, mais la persuasion, pour les engager à le suivre dans son expédition (Liv. II, ch. 37).
Lorsque fut conclu le mariage de Rigonthe avec un prince espagnol, Frédégonde , mère de cette jeune princesse, lui donna une quantité considérable d’or, d’argent et de vêtemens précieux. Chilpéric en fut étonné; mais Frédégonde se tournant vers les leudes
qui assistaient à la cérémonie , leur dit : « Ne pensez pas que ces richesses proviennent du trésor des anciens rois francs; elles résultent de mes revenus, des dons du roi et de ma bonne administration. Je n’ai rien pris dans le trésor public» (Grég. de Tours, liv. VI, ch. 45). On voit par ce passage, que Frédégonde prévient adroitement les reproches que les leudes auraient pu ou étaient en droit de lui faire.
Le patronage qu’exerçait le roi sur ses compagnons d’armes ou leudes était héréditaire dans sa famille ; mais ce patronage, exercé arbitrairement, et dépourvu de limites certaines, donnait naissance à des animosités, et à une continuelle réciprocité d’attentats entre les chefs et leurs compagnons. La tyrannie des uns était sans cesse aux prises contre la tyrannie des autres. Le roi n’intervenait nullement dans l’exercice du pouvoir de ses leudes sur les hommes qui leur étaient soumis.
Les atteintes portées à la royauté, à la personne royale étaient les seules punies par les rois. On condamnait le coupable à des peines arbitraires, et le plus souvent, sans formes de procès, le roi l’attirait dans des pièges, et le faisait assassiner. Pour échapper au supplice ou à l’assassinat, l’accusé avait deux ressources: il cherchait à se réfugier dans un royaume voisin, ou profitait
du droit d’asile accordé aux églises. Toutefois, ce dernier parti n’était pas le plus sûr; le sanctuaire, malgré les superstitions du temps , était souvent violé par les rois ; quelquefois ils chargeaient des affidés secrets d’employer la séduction et la perfidie pour attirer le réfugié hors de son asile, et pour le poignarder ensuite.
A coté des rois et des ducs ces deux pouvoirs essentiellement ennemis , parce qu’ils étaient rivaux , on vit, après l’envahissement de la Gaule par les Francs, surgir une troisième puissance, celle des évêques, qui possédèrent des terres, et furent comptés parmi les leudes. Comme eux ils exerçaient sur les territoires qui leur furent concédés une juridiction souveraine.
Leur pouvoir temporel était soutenu par l’autorité spirituelle qui jouissait d’une influence presque absolue sur les masses. Les évêques avaient d’ailleurs la prédominance naturelle de l’instruction ; ils rédigeaient les lois , et appliquaient à l’ordre civil les lois canoniques dont le respect puisait sa force dans ce prestige mystérieux , dont s’enveloppaient alors les croyances des peuples barbares. Nous voyons cependant, à plusieurs reprises, les évêques en rivalités et en luttes avec les pouvoirs politiques, et malgré leur résistance, ils furent plus d’une fois victimes de la férocité des Francs.
Cette confusion du spirituel et du temporel qui fut à toutes les époques une cause principale des désordres et des malheurs publics , a été admirablement expliquée par le plus profond de nos historiens modernes qui a creusé dans ses fortes études sur les civilisations , le secret de cette logique des faits qui devait préparer rillustration de l’homme d’état. — Avant l’invasion , dit M. Guizot dans sa xne leçon sur l’histoire de la civilisation en France, lorsque l’empire romain était encore debout, quoique les deux sociétés, la société civile et la société religieuse fussent déjà fort enlacées l’une dans l’autre , cependant la distinction était profonde. L’indépendance de l’église, dans ce qui la concernait directement, était assez grande; et en matière temporelle, quoiqu’elle eût beaucoup d’influence, elle n’avait guère d’action directe que sur le régime municipal et au sein des cités. Pour le gouvernement général de l’état, l’empereur avait sa machine toute montée, ses conseils, ses magistrats, ses armées; en un mot, l’ordre politique était complet et régulier, à part de la société religieuse et de son gouvernement. Après l’invasion des barbares, au milieu de la dissolution de l’ordre politique et du trouble universel, les limites des deux gouvernemens disparurent ; ils vécurent l’un et l’autre au jour le jour,
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sans principes, sans conditions arrêtées , se rencontrant partout, se heurtant, se confondant , se disputant les moyens d’action, luttant et transigeant dans les ténèbres, au hasard. Cette co-existence déréglée du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, cet enchevêtrement bizarre de leurs attributions, ces usurpations réciproques, cette incertitude de leurs limites, tout ce chaos de l’église et de l’état qui joue un si grand rôle dans notre histoire, quia enfanté tant d’évènemens et de théories, était surtout du vie au vme siècle, le trait le plus saillant de notre histoire. La première cause de ces usurpations mutuelles naquit de la force même des choses, et de la barbarie de l’époque.
Il y eut rarement un seul roi Franc dans la Gaule; souvent il s’en trouva deux, trois, et même quatre ; plus ces maîtres de petits royaumes étaient nombreux , et plus se multipliaient les germes des dissensions et des guerres civiles. Ces divers rois appartenaient ordinairement à la même famille , et plus les liens de leur parenté étaient étroits , plus aussi leurs rivalités et les guerres qui en étaient le résultat, devenaient sanglantes, acharnées , interminables. Pendant près de deux siècles que dura la première race, elle offrit continuellement •le triste spectacle, de cousins armés contre cousins, de
neveux rivaux de leurs oncles, de frères ennemis de leurs frères* de fils même en révolte ouverte vis-à-vis leurs pères; et plus d^une fois , lassés des chances, des longueurs et des incertitudes de la guerre , ils eurent recours à l’assassinat.
Cet ordre de choses , ou plutôt ce chaos qu’on ne saurait appeler du nom de gouvernement, parce que ceux qui possédaient le pouvoir exploitaient le peuple et ne gouvernaient pas; cet ordre de choses où l’arbitraire de la force matérielle tenait lieu de la loi morale fondée sur la justice, la vérité et la religion de l’intelligence, — pouvait être subi par les hordes germaines, à l’état sauvage, vivant de rapines et de violences; mais il devait replonger dans la fange de la barbarie une contrée qui pendant 5oo ans s’était façonnée aux lois , aux arts et à la civilisation des Romains.
Un travail lent et difficile de régénération pouvait seul ramener les peuples de la Gaule dans une voie d’avenir. Ce fut l’œuvre du christianisme.
Les idoles romaines existaient encore à Paris, au temps du roi Childebert; une de ses lois qui le prouve évidemment, est datée de l’an 554- — « Nous ordonnons, y est-il dit, à tous ceux qui auront dans leur champ
ou dans tout autre lieu, des simulacres ou idoles dédiées au démon , de les renverser aussitôt qu’ils en seront avertis. Nous leur défendons de s’opposer à ce que les évêques les détruisent; et si après s’être engagés par cautions à les détruire, ils les conservent encore , nous voulons qu’iis soient traduits en notre présence; nous défendons aussi les désordres qui se commettent pendant la nuit à la veille des fêtes, même celles de Pâques et de Noël , veillées où l’on ne s’occupe qu’à chanter , boire et s’enivrer, et où l’on se livre à d’autres débauches. Nous ordonnons aussi aux femmes qui, le jour de dimanche, parcourent les campagnes en dansant, de cesser cette pratique qui offense Dieu. » ( Capitular* Baluziiy tom. i,pag. i.)
Lorsque l’église chrétienne fut fondée , on vit une partie des habitans de la Gaule assister aux cérémonies de son culte, sans renoncer aux pratiques païennes usitées dans leur vie privée. En 568 , le souverain pontife Grégoire écrit àBrunehaut, reine des Francs : — « Yous devez aussi, avec modération, contraindre vos sujets à se soumettre à la discipline de l’église , de sorte qu’ils n’immolent plus aux idoles, qu’ils n’étalent plus en public les têtes des animaux dont ils ont fait des sacrifices impies , et qu’ils n’adorent plus des arbres ; car nous
sommes informé que plusieurs chrétiens qui accourent aux églises, continuent cependant, chose abominable! à rendre au démon le culte qui n’est dû qu’à Dieu [Recueil des historiens de France , tome vi).
A l’idolâtrie romaine et aux superstitions gauloises étaient venues se mêler les croyances barbares des Francs. Le christianisme traversa ainsi plusieurs siècles, défiguré jusque dans ses rites par des observances mythologiques. A la fin de la première race, dit Saint-Foix, il y avait encore plus d’un tiers des Francs plongés dans les ténèbres du paganisme; ils croyaient que certaines filles, Druidesses, à force de méditations avaient pénétré dans les secrets de la nature ; que par le bien quelles avaient fait dans le monde elles avaient mérité la faveur de ne point mourir ; on présumait que ces étranges créatures divinisées par les légendes, habitaient au fond des puits, au bord des torrens, ou dans des cavernes; qu’elles avaient le pouvoir d’accorder aux hommes le don de se métamorphoser en toute sorte d’animaux, et que leur haine ou leur amitié décidaient du bonheur ou du malheur des familles. On avait grande attention, à certains jours de l’année, et à la naissance des enfans, de dresser une table dans une chambre écartée , et de la garnir d’alimens et de vins^
avec trois couverts et de petits présens , afin d’engager les Maires (ainsi s’appelaient ces puissances subalternes) à honorer de leur visite , et à protéger les maisons qui leur payaient fidèlement ce tribut.
Cette croyance naïve est une des poétiques origines de nos contes de fées.
Les Francs pensaient aussi que les dieux étant des êtres immenses, on ne devait pas leur bâtir des temples; que leur divinité remplissait les forêts , et qu’elle était empreinte sur l’écorce sillonnée de rides et la mousse jaunâtre des vieux chênes; ils n’approchaient qu’en tremblant des bois qu’ils avaient choisi pour célébrer leurs mystères ; le silence et l’obscurité qui les remplissaient leur inspiraient une crainte, une espèce d’horreur religieuse qu’ils regardaient comme un signe de la présence du dieu qu’ils venaient adorer; ils redoutaient à chaque pas de le voir apparaître. Pour marquer leur dépendance, ils n’entraient dans les bois sacrés , que chargés de liens qu’ils s’imposaient volontairement , et s’ils tombaient il ne leur était pas permis de se relever; il fallait qu’ils se traînassent à genoux , ou bien qu’ils se roulassent sur la terre jusqu’au dehors de l’enceinte mystérieuse. On peut juger combien des hommes pénétrés d’une
pareille vénération pour les lieux qu’ils croyaient habités par les dieux, devaient se trouver scandalisés en voyant les chrétiens entrer avec des armes dans les églises , se saluer, faire la conversation, et changer de place et d’attitude comme ils auraient pu faire dans un amphithéâtre; mais si le clergé de ces temps-là n’était pas assez puissant pour réprimer sévèrement ces irrévérences , il savait du moins par une assez bizarre contradiction faire respecter la personne de ses membres. On remarque dans les décrets d’un Concile du temps, que tout laïque rencontrant en chemin un prêtre ou un diacre, devait lui présenter le cou pour s’appuyer ; que si le laïque et le prêtre étaient tous deux à cheval, le laïque était obligé de s’arrêter pour saluer le prêtre ; et enfin si le prêtre était à pied et le laïque à cheval , le laïque descendait , et ne remontait que lorsque l’ecclésiastique l’avait dépassé; le tout sous peine d’être banni de l’église aussi long-temps qu’il plairait à l’évêque.
Les évêques étaient chargés de nourrir les pauvres , les prisonniers, et de racheter les esclaves chrétiens , ce qui augmentait leur crédit et quelquefois leurs richesses, lorsque la somme des aumônes qu’ils recueillaient dépassait les dépenses faites en bonnes œuvres.
Il importe de reconnaître que , malgré l’ignorance
et la grossièreté des mœurs du temps , la vérité religieuse, en se faisant jour lentement et avec effort, creusa les fondemens sur lesquels devait s’asseoir l’édifice social de l’avenir. La vérité religieuse a fait, dans l’histoire de tous les peuples, le mouvement principal de l’espèce humaine; elle se trouve au berceau de toutes les sociétés; elle en fut la loi première, car elle renfermait dans son sein la vérité politique. Le christianisme dont lere ne commence qu’au milieu des temps , est né avec le monde. Entre les traditions de l’Éden et celles du Calvaire, s’agite la chaîne des révolutions humaines, sur lesquelles la croix s’est étendue , — comme un sceau fermant le passé , — à l’heure de l’avenir.
Lorsque l’apostolat chrétien eut conquis la Gaule , les lumières qu’il avait apportées firent ressortir les maux que la barbarie avait mis à la place de la civilisation païenne écrasée. Les rois carlovingiens, en succédant à ceux de la première race, essayèrent d’y porter remède. On avait vu les derniers descendans de Clovis dégénérés de cette rudesse guerrière qui avait fondé la puissance des rois Francs, livrer aux maires du palais majores domûs ) l’exercice de la prérogative souveraine , et se contenter du titre et des stériles honneurs attachés à la dignité royale. Les maires gouvernèrent en
réalité sous le nom de ces princes, que l’histoire a flétris du titre de fainéans ; tandis que le roi , assis sur son trône , orgueilleux de sa longue barbe et de sa chevelure flottante, représentait le rôle de souverain. Sa cour n’était composée que d’un nombre borné de serviteurs privés. Un revenu modique formait tout son avoir; et il ne sortait de son palais que dans un chariot traîné par des bœufs, pour se promener rarement dans l’enceinte de Paris, ou pour se rendre aux assemblées du peuple, qui se tenaient une fois l’an.
Pépin d’Héristal, maire du palais, gouverna pendant vingt-sept ans toute la monarchie; son fils Charles Martel s’illustra par la destruction desSarrazins sortis d’Espagne , et qui avaient envahi la terre de France jusqu’à la Loire. — Pépin-le-Bref, fils de Charles Martel, fit prononcer dans une assemblée des nobles et du clergé tenue à Soissons, la déchéance de Childéric III, dernier roi de la première race , et le fit enfermer dans un monastère pour le reste de ses jours; puis, assuré de la faveur et de l’appui des grands, il se fit donner Ponction royale par Boniface archevêque de Mayence, et le pape Zacharie confirma son avènement au trône.
Chef de la dynastie carlovingienne et père de Charlemagne, Pépin se fit plus tard sacrer solennellement par
le pape Etienne II, dans l’Eglise de Saint-Denis, avec sa femmes et ses deux fils. Le souverain pontife dans cette cérémonie prononça l’excommunication contre ceux qui entreprendraient plus tard d’élire un roi qui ne descendrait pas de la famille que la bonté divine venait d’élever à cette dignité suprême.
Mais , après la mort de Charlemagne, la plus grande figure de cette période de l’histoire, la faiblesse de ses successeurs, et surtout le partage fait par lui-même entre ses enfans, du pouvoir royal qu’il avait étendu sur des bases si vastes, si imposantes, et dont il craignait qu’aucun d’eux ne put porter seul tout le poids, amenèrent une nouvelle confusion dans l’état.
A ces calamités domestiques vinrent se joindre les incursions terribles des Normands qui , pendant près d’un siècle , ne cessèrent de parcourir la France dans tous les sens , ravageant les campagnes , dévastant les villes et les bourgades, passant au fil de l’épée, ou traînant en esclavage leurs habitans. L’incapacité des descendans de Charlemagne, plus grande encore que n’avait été celle de la postérité de Clovis, les renversa à leur tour d’un trône dont ils s’étaient rendus indignes, et leur chute fut saluée par la nation tout entière comme une chance de salut. En ces temps où l’hérédité légitime
n était pas encore un principe que depuis l’usage a consacré, ce n’était pas un droit suffisant pour occuper le trône que d’étre du sang royal; il fallait être utile à la nation pour aspirer au droit de la gouverner.
C’était le peuple assemblé qui proclamait par ses suffrages le roi, qu’il choisissait ordinairement dans la race ou dans la succession des rois derniers morts; et par peuple, il faut entendre ici tout ce qui avait la noblesse ou du moins V ingénuité , depuis les grands vassaux de la couronne , jusqu’aux simples propriétaires et aux bourgeois des cités: les serfs ou esclaves, et les colons attachés à la glèbe, ne faisaient point partie du peuple : c’est cette classe nombreuse dont le christianisme a , plus tard , obtenu l’affranchissement.
Les Romains, pour le service de leurs personnes, avaient des esclaves; lorsque les Francs s’établirent dans les Gaules, ils trouvèrent cet usage indigne deleur orgueil d’hommes libres; ils continuèrent suivant leurs vieilles coutumes, à se faire servir par des hommes d’une naissance illustre, par les fils de leurs parens, de leurs leudes ou fidèles . Ils renvoyèrent à l’agriculture et aux travaux mécaniques les esclaves romains, et les serviles emplois de ces derniers furent remplis par des fils de nobles, jeunes gens que Grégoire de Tours qualifie du nom de pueri ,
employés aux services domestiques, et chargés souvent d’exécuter les meurtres que leurs maîtres ou leurs maîtresses leur commandaient.
Ne pourrait-on pas dire que de cette coutume barbare est résultée l’espèce d’illustration accordée en France à des emplois de domesticité ? Ainsi, celui qui , chez les Francs, était chargé de la surveillance des chevaux , des écuries et des étables , devint le premier dignitaire de la monarchie française, sous le titre de cornes stabuli , comte de l’étable, ou connétable . Le titre de maréchal désignait originairement, et désigne encore aujourd’hui un homme qui pansait et ferrait les chevaux ; le nom de ce métier est devenu le titre le plus éminent dans la hiérarchie militaire. — Le sénéchal n’était qu’un domestique qui veillait à la sûreté de la maison , qui percevait les redevances du maître , et qui le servait à table; on en fit depuis un grand- officier de justice. — Le grand-pannetier , qui dans l’origine n’était qu’un boulanger, est devenu un officier de la couronne. Il en fut de meme du grandbouteillier qui surveillait les caves, les tonneaux et les bouteilles; du grandveneur et du grand -louvetier , qui n’étaient que des domestiques chasseurs. Combien de familles se sont enorgueillies dans la suite, jusqu’à des temps qui ne sont pas
encore bien éloignés de nous, de compter parmi leurs aïeux des membres chargés de titres qui rappellent des professions serviles? Les nobles, depuis la première race jusqu’à nos jours, ont continué d’envoyer leurs enfans dans les maisons des princes, sous le titre de pages, et sous d’autres dénominations qui, dans des temps plus polis, ont été changées en titres de gentilshommes et de filles ou dames d’honneur .
En renvoyant les esclaves aux travaux de l’agriculture , sous le titre de se?fis , les Francs les assimilèrent aux colons romains ; et ce genre de servitude en perdant son cachet d’humiliation , fut bien différent de l’esclavage antique. Tacite nous apprend [de mor. Germanique les peuples du Nord, beaucoup plus humains que les Grecs et les Romains, si fiers de leurs institutions, de leurs lois et de leur police, ne condamnaient point leurs captifs aux pénibles travaux de la domesticité. Ils leur distribuaient des terres, exigeant seulement d’eux une redevance en blé, en étoffes, en bétail; cette redevance faisait des vaincus des espèces des fermiers dont on n’exigeait rien au-delà du tribut fixé. Tels avaient été les colons chez les Romains, attachés, il est vrai, à la glèbe, mais protégés par des lois infiniment plus douces que celles qui régissaient les esclaves , et vivant à l’abri
des caprices ou des violences de leurs maîtres. De même que les colons romains, les serfs des Germains pouvaient posséder quelque chose en propre , et acquérir un pécule. La loi des Lombards les appelaient serfs rustiques, par opposition aux serfs ministériaax , qui étaient des espèces d’esclaves , mais en fort petit nombre chez les Francs. Après la conquête des Gaules, ils remplacèrent le servage par le vasselage , qui, sans détruire la liberté, et en conservant même au vassal une sorte d’égalité , entraînait avec lui certains devoirs de domesticité.
La féodalité effaça la servitude et ouvrit le moyen âge, qui fut l’œuvre du christianisme mêlé au tempérament des barbares et aux institutions germaniques. Le monde féodal fut un monde militaire. Le vassal de la féodalité ne fut plus qu’un soldat armé, et les armes délivrent tôt ou tard ceux qui savent les manier.
Le vasselage perfectionna la police des fiefs. Les fiefs, comme bénéfices, étaient la récompense des anciens services ; comme terre frontière , ils imposaient l’obligation de défendre une tour , un château, ou un poste quelconque. Le vasselage faisait d’un barbare libre l’homme de son seigneur, et comme il était établi sous les rois francs, qu’on ne pouvait obtenir un fief sans devenir vassal , il s’ensuivait que tout propriétaire de
bénéfice avait à défendre et sa terre qu’il était de son intérêt de conserver, et son prince que l’honneur ,1e serment , la reconnaissance du bienfait l’obligaient à assister en toute circonstance. Tous les nobles n’étaient pas vassaux dès l’origine des fiefs. Les ordonnances des rois carlovingiens distinguent le cantonnier ou possesseur d’un bénéfice militaire, et le libre propriétaire.
Le noble franc qui avait renoncé à joindre de grands fiefs à l’héritage que lui avaient transmis ses ancêtres, et qui ne voulait point déroger à la liberté qui était son droit de naissance, n’était obligé de prendre les armes que pour la défense de la patrie, et ne devait au prince ni aide, ni concours dans ses affaires particulières. Lorsque Clovis embrassa le christianisme, et se fit baptiser, la plupart des hommes libres qui l’avaient suivi, se séparèrent de lui. Ses vassaux seuls crurent que le devoir du vasselage leur faisait une obligation d’embrasser aussi la religion de leur prince. Ce fut à ces fidèles , qu’il distribua après la conquête, de grandes propriétés dont la possession fut déclarée par lui indépendante du vasselage : telle fut l’origine de la haute noblesse qui partageait avec les rois l’exercice de la royauté souveraine, et d’où sortirent plus tard les maires du palais , et les
comtes de Paris, qui furent les souches de la deuxième et de la troisième race.
Cette noblesse enorgueillie de ses privilèges , s’habitua à ne rien voir au-dessus d’elle , pas meme la famille des rois. Rempli de mépris pour la race de Charlemagne, dit le moine de Saint-Gall, chacun de ces nobles de la première classe, tâchait de s’emparer du gouvernement, et ne prétendait à rien moins qu’à mettre la couronne sur sa tète. Ceci se passait immédiatement après la mort de Charlemagne. On peut juger des dispositions dans lesquelles ils durent se trouver, lorsque, après deux siècles de règne , la race de ce grand homme eut donné des preuves si multipliées de son abaissement.
Charlemagne avait élevé la monarchie des Francs au plus haut degré de splendeur ; à l’audace, à l’énergie de Pépin-le-Bref, il alliait un génie plus vaste et plus entreprenant. Ses conquêtes étonnèrent l’Europe, qui ne put lui refuser le titre d’empereur d’Occident. Malheureusement son génie était plus propre à réparer qu’à construire l’édifice social. Il comprit les vices de l’état qu’il avait à gouverner. Il s’appliqua à l’améliorer ; mais au lieu de changer les choses, il ne changea que les hommes , et ses efforts n’obtinrent qu’un succès éphémère. Son œuvre tomba avec le bras qui la soutenait seul.
La destinée des grands hommes n’est-elle donc que de peser sur le genre humain , et de l’éblouir par les éclairs de leur intelligence? leur activité si brillante, si hardie, ne doit-elle produire que des résultats toujours incomplets? faut-il ne voir dans ces chefs glorieux des siècles qui les font surgir, que des fléaux stériles, ou un luxe onéreux pour les nations qui s’agitent dans leur ombre de géant ?
Question capitale dans l’histoire des civilisations , et d’où sort un haut enseignement, dicté comme tous les jugemens de l’histoire, par l’éloquence des faits. Il y a dans la vie des grands hommes que leur siècle a immortalisés, deux parts bien distinctes, deux grandes époques qui contrastent : ils ont tous joué deux rôles. Le grand homme comprend mieux que tout autre les besoins de son temps , les besoins réels, actuels, les élémens nécessaires à la vie et au développement normal de la société qu’il domine mieux que tout autre ; il sait s’emparer de toutes les forces sociales, et les diriger vers ce but naturel. De là, son pouvoir qu’il exerce sans rivaux, et qu’il impose à tout ce qui tente de lui faire obstacle dans sa voie; de là, sa gloire qui resplendit et fait baisser tous les fronts. C’est là ce qui fait qu’il est, dès son apparition , compris, accepté, suivi, et que tous se pré-
tent spontanément, et concourent à l’action qu’il exerce au profit de tous. Mais il ne s’en tient point là; les besoins réels et généraux satisfaits , la pensée et la volonté du grand homme vont plus loin. Sa mission était noblement accomplie , il la dépasse ; la force va faillir à l’effort : le grand homme s’efface , l’ambitieux reste. Il s’élance hors des faits actuels, il se livre avec enthousiasme à des vues qui lui sont personnelles, il veut étendre indéfiniment son action, et posséder l’avenir comme il a possédé le présent. Ici commencent l’égoïsme et le rêve dont la chute sera le réveil ; pendant quelque temps encore, et sur la foi de son passé, on suit le grand homme dans la voie nouvelle qu’il veut envahir, on croit en lui, on lui obéit. Mais la comète s’éteint; il ne reste qu’une trace lumineuse et qui n’existe bientôt plus que par le souvenir. Ainsi Charlemagne, au lieu d’appliquer son génie à chercher à l’intérieur les sources du mal et du désordre, afin de les tarir, a dépensé en conquêtes, le temps elles forces qui lui avaient été confiées pour une œuvre de régénération et non d’agrandissement. Tandis qu’il créait des lois nouvelles , il laissait subsister des coutumes barbares dont l’expérience avait déjà multiplié les funestes effets. Le mal dont il sut contenir les développemens, devait éclater avec plus
de violence après sa mort. Son règne et sa vie s’achevèrent par cette faute immense qui avait entretenu le feu des guerres civiles entre les rois de la première race: l’empire fut partagé de nouveau, selon l’ancienne coutume des Francs, entre les fils du défunt; Louis-le-Débonnaire et Charles-le-Chauve , incapables de créer audedanset déconsolider des institutions nationales, restèrent sans force pour repousser au-dehors les invasions des Normands , qui ravagèrent trois fois le territoire , pillèrent deux fois Paris, et l’incendièrent en 86 1.
Pendant une grande partie du règne de la seconde race , après Charlemagne, Paris ne figura dans l’empire agrandi par la conquête, que comme une province; il cessa d’être la résidence des rois , la capitale d’un royaume , le centre des affaires politiques, et ne fut plus considéré que comme une simple cité. 11 devint la résidence d’un comte, le chef-lieu d’un comté et du duché de France.
L’autorité des comtes de Paris , secondée par la faiblesse des rois de la seconde race, s’accrut par des usurpations progressives. Sous Charlemagne, et même sous son fils, Louis-le-Débonnaire, les comtes occupaient dans l’état un rang inférieur ; ils devaient leur titre à des fonctions temporaires qui n’étaient pas irrévocables ;
les souverains leur accordaient même, à ce qu’il parait assez peu de considération , car on lit dans divers capitulaires, qu’il leur était ordonné spécialement d’étre à jeun , lorsqu’ils allaient rendre la justice ( nec placitum cornes Jiabeat , nisi jejunus . — Baluzii, Capitul. , tom. i, col. 353, 393, 764, etc.)
Mais leur adresse à profiter des circonstances, les fit sortir graduellement de cet état d’abjection pour s’élever peu-à-peu jusqu’à la toute puissance, sur le tombeau de la seconde race, vers la fin du dixième siècle.
Nul n’a tracé avec plus d’éloquence que M. Guizot, la physionomie politique des deux premières races. Nous ne pouvons mieux clore cette période , qu’en reproduisant quelques traits du tableau si brillamment esquissé dans ses leçons sur l’histoire de la civilisation française.
La race mérovingienne, y est-il dit, peut être considérée sous un quadruple aspect. Elle avait en effet quatre origines , elle dérivait et se composait de quatre principes différens : sa première origine était la royauté militaire, barbare, c’est-à-dire , la suprématie d’abord mobile, accidentelle, d’un chef de guerriers; suprématie qui , bien que limitée et chancelante , devint l’une des bases sur lesquelles s’éleva la royauté, après l’invasion et l’établissement territorial. 4 côté de ce premier prin-
cipe,il est facile d’en apercevoir un autre, tout religieux. Dans les différentes tribus ou confédérations germaniques , chez les Francs entre autres , nous trouvons certaines familles issues des anciens héros nationaux, et investies à ce titre d’un caractère religieux , et d’une prééminence héréditaire, qui devint bientôt un pouvoir. Il faut reconnaître de plus à la royauté moderne une double origine romaine. D’une part, c’est en quelque sorte un reflet de la royauté impériale , ou la souveraineté nationale personnifiée dans un seul homme; et, d’autre part, c’est la royauté chrétienne , ou l’image de la divinité, et la représentation dans une personne humaine , de son pouvoir et de ses droits.
Telle était la royauté , du sixième au dixième siècle.
Mais à la fin du dixième siècle , un de ces quatre caractères avait complètement disparu. Les Carlovingiens ne prétendaient plus descendre des anciens héros germains ; ils ne se regardaient pas, pour ainsi dire, comme des demi-dieux ; ils ne croyaient pas être investis d’une prééminence religieuse, nationale; ils n’étaient point, comme les Mérovingiens une famille à part, distinguée par sa longue chevelure . Ils ne conservaient plus que trois des principes primitifs de la royauté; ils étaient chefs de guerriers, successeurs des empereurs romains.
et représentans de la divinité. Toutefois le caractère impérial domina dans la royauté carlovingienne ; car Charlemagne avait rêvé le rétablissement de l’empire, et avait sans cesse consacré ses efforts et sa puissance à la réalisation de cette pensée gigantesque. Tant qu’il vécut les trois principes restèrent intacts; mais après lui , ils s’altérèrent. Ses faibles successeurs perdirent peu-à-peu l’ascendant attaché au titre de chefs militaires , titre qu’ils semblèrent abdiquer. Leur trône ne s’appuya plus dès-lors que sur deux bases, le pouvoir impérial et l’influence chrétienne; mais ces derniers soutiens devaient même bientôt leur manquer. Héritière des empereurs, et alliée du clergé chrétien, la royauté carlovingienne était dans une situation fausse et faible. L’empire de Charlemagne était démembré, le pouvoir central était détruit. Ce qui constituait essentiellement la royauté impériale, cette toute puissance, cette présence universelle, cette administration unique et partout active, avaient complément disparu. Le clergé chrétien lui-même avait perdu une partie de son ancienne puissance. L’unité de l’église et l’unité de l’état avaient été ensevelies dans un même naufrage. Cet échec n’était que passager pour l’église ; mais, dans sa détresse elle ne pouvait venir en aide à la royauté chancelante. Miné d’ailleurs par les pouvoirs
locaux qui avaient remplacé l’unité gouvernementale , et dont les besoins nouveaux ne pouvaient être satisfaits par la royauté ancienne, le trône des Carlovingiens de» vait s’écrouler, par sa nature, son titre, ses habitudes , ses souvenirs. La royauté des successeurs de Charlemagne était antipathique au régime féodal: vaincue par lui elle l’accusait et l’inquiétait encore par sa présence: elle devait disparaître.
C’est alors que Hugues Capet, comte de Paris, duc de France, abbé de Saint-Germain-des-Prés, abbé de Saint-Martin de Tours, abbé de Saint-Denis près de Paris , s’empara du trône en 987. Son élévation n’alarma point les seigneurs féodaux, parce que le titre de roi, en passant sur sa tête , perdit ce qu’il avait encore pour eux d’hostile et de suspect. Hugues , le comte de Paris, n’était point dans la même situation que les successeurs de Charlemagne; ses ancêtres n’avaient point été rois, ni empereurs, ni souverains de tout le territoire ; il était l’un d’entre eux , sorti de leurs rangs, jusque-là leur égal ; le nom de roi pouvait leur déplaire , mais non leur porter sérieusement ombrage. Ce qui les effrayait dans la royauté carlovingienne, c’étaient ses souvenirs , son passé.
Hugues Capet n’avait , lui, ni souvenirs, ni passé : —
c’était un roi parvenu , en harmonie avec la société renouvelée.
Dans sa personne s’opéra une révolution importante : la monarchie élective devint héréditaire. Les pompes religieuses du sacre remplacèrent l’élection politique. Seulement le souvenir de ce droit public se perpétuait dans une des formules du sacre : on y demandait au peuple présent s’il consentait à recevoir le nouveau souverain. — Il faut ajouter que la même formule répondait aussi pour le peuple.
L’hérédité mâle constituée dans la troisième race fut le principe générateur de la monarchie absolue.
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Cljapitrc troisième.
Commerce de Paris avant Hugues Capet. — Féodalité , berceau du moyen âge. «— Aspect de Paris jusqu’à la fin du règne de Philippe-Auguste.
Je ne puis ici qu’indiqeur les travaux sans les décrire ; tant de considérations élevées se pressent dans mou âme , en perspective d’un avenir possible , dont les résultats me dominent , que je ne trouve pas le moment de me livrer à ces considérations graphiques qui doivent les préposer.
AUGÜSTB DE GASPABIN.
Une compagnie de marchands ( nantae parisiaci ), parmi lesquels figuraient des Juifs, des Syriens, des hommes du midi de la Gaule , avait formé sous la domination romaine le commerce de Paris, et se maintint sans obstacle sous les Francs. La navigation commode sur la Seine favorisait les relations de cette industrie dont
les produits se composaient en grande partie d’objets de luxe, tels que riches vêtemens, armes de prix, et bijoux de toute sorte, dont les barbares se montraient fort curieux.
Les désordres qui accompagnèrent les invasions du cinquième siècle durent causer d’abord de grandes pertes aux marchands; un peu plus tard, lorsque le calme se rétablit, et que l’état politique parut se consolider, le commerce des mêmes produits revint avec les goûts du luxe. Quelques-uns des marchands de Paris amassèrent une fortune considérable. Grégoire de Tours nous apprend qu’un Juif, nommé Salomon, devint l’intendant général des revenus du fisc sous le roi Dagobert. Un Syrien nommé Eusèbe acquit assez de richesses pour acheter l’épiscopat, et fut en 5g i le successeur de Ragnemode , évêque de Paris ( lib . jo, cap. 26).
Les guerres civiles et les brigandages qui désolèrent la Gaule sous le règne de la première race exposèrent les marchands à une foule de périls. Les transports se faisaient par eau. Sur mer, ils avaient à redouter les pirates , et la navigation de la Seine était sans cesse menacée par les riverains ; des bandes organisées, et sous les ordres de chefs francs des plus illustres familles, parcouraient les routes à main armée, vivant
de pillage, et 11e reculant devant aucun excès pour assouvir leur cupidité.
Ajoutez à ces dangers de tous les instans , les exactions des agens du fisc, les péages, les avanies, les énormes contributions qui grevaient les marchandises, avant qu’elles fussent emmagasinées dans Paris. Le roi Dagobert en 629 avait fondé un marché , au lieu nommé le Petit-Pas ou le Petit-Pont de Saint-Martin ( pa cellus Sancti Martini), non loin de l’endroit où se trouve la porte actuelle de Saint-Martin, et sur un ruisseau qui descendait autrefois de Ménilmontant ; ruisseau tari par l’exploitation des carrières , et dont le lit servait et sert encore d’égout dans cette partie de Paris ; il est aujourd’hui couvert par une voûte, et porte le nom de grand égout. Le marché fondé par Dagobert était le seul où les marchands parisiens eussent le droit d’étaler leurs marchandises ; le seul aussi où il fût permis au commerce étranger de se rendre, en payant de gros droits dont le revenu était cédé à l’abbaye de Saint- Denis.
Le commerce extérieur consistait en objets de luxe, bijoux, ornemens, armes, baudriers ou ceintures, garnis d’or et de pierreries ; — et en objets utiles, vins, huile, miel, garance, etc. Les étoffes destinées aux
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vêtemens se confectionnaient dans le pays. Les rois et les hommes puissans avaient chez eux des fabriques , où des femmes esclaves filaient et tissaient le lin et la laine. C’étaient les gynécées des Romains que les Francs trouvèrent établis dans la Gaule, et dont ils conservèrent l’usage (Ducange, Glossaire , au mot Gynecaeum).
Le papyrus était la matière employée pour écrire ; on l’importait d’Egypte par Marseille.
Après la mort de Charlemagne, le commerce qui s’était soutenu malgré les entraves du fisc, fut détruit par les ravages des Normands. Les annales de Saint- Bertin [ad annum 86 1) rapportent que ces barbares après avoir, en 86 1, incendié l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés , mirent en fuite les négocians et les navigateurs sur la Seine.
Depuis cette époque jusqu’au xme siècle , on ne trouve plus de vestiges d’un commerce régulièrement établi. Les Juifs restèrent encore à Paris ; les marchands Syriens l’abandonnèrent pour toujours.
Sous le règne de Philippe-Auguste, qui prépara par de si grandes choses Paris et la France au beau siècle dont Louis IX devait être le chef, il existait à Paris une association nommée Hanse parisienne, liguée contre les déprédations des seigneurs. Cette hanse jouissait de
quelques privilèges dont, les avantages pouvaient être partagés par les marchands d’un autre pays qui s’y faisaient associer , ou qui ,fselon l’expression du temps étaient hanses ; mais ces privilèges n’excluaient pas de la liberté de commercer par eau , les marchands étrangers à la hanse parisienne; nous en trouvons un exemple dans le recueil des ordonnances du Louvre (tome xi , page 290). — Une querelle d’intérêt s’étant élevée entre les marchands de Bourgogne et les marchands hanses de Paris, au sujet des limites contestées de leurs privilèges respectifs, Philippe-Auguste intervint et les mit d’accord; des lettres datées de i^o/j et signées de ce prince, attribuent aux marchands bourguignons ou autres , le droit de commercer par eau, sans être hansés avec ceux de Paris; ce droit est borné à certaines localités, qu’il leur est interdit de franchir sous peine d’amende.
Les marchands de la hanse parisienne comprirent la nécessité de construire à Paris un port destiné au débarquement et au dépôt de leurs marchandises. Pour subvenir aux frais de ces travaux, ils sollicitèrent l’autorisation de lever, pendant un an , sur diverses marchandises, les contributions suivantes: — sur chaque bateau de vins, chargé à Paris sous le Pont , deux
sous; sur chaque bateau de vin, descendant à Paris, cinq sous ; — sur chaque bateau de sel, qui monterait à Paris, cinq sous ; — sur chaque bateau de harengs, cinq sous; — de merrain, trois sous; —de bois, douze deniers; — de foin, deux deniers; — et de blé, trois deniers ( Ordonn . du Louvre , tome xi, page 3o3).
Cette hanse de marchands aspirait comme toute autre corporation à exercer une part d’autorité; elle acheta en j 220 de Philippe-Auguste, moyennant une rente annuelle de trois cent vingt livres , les criages de Paris ou le droit de crier l’arrivée des marchandises à vendre dans cette ville; ainsi que le droit de placer ou de déplacer les crieurs , et de régler les mesures ; elle acquit de plus la propriété d’un emplacement qui faisait partie de la ferme des criages. La même transaction lui céda la petite justice et les lots, et ventes, excepté les amendes pour fausse monnaie, et la juridiction en matière criminelle , dont le roi se réserva l’exercice.
Voilà la première puissance acquise par la corporation des marchands de Paris. Quoique faible encore elle commençait sa fortune , et devait dans la suite acquérir un vaste développement.
Nous en examinerons plus tard, avec détails, la situation curieuse pendant le xme siècle , cette belle
époque du moyen âge dont saint Louis est la plus imposante figure ; car, dit Chateaubriand, chaque époque historique a un homme qui la représente , et saint Louis fut l’homme modèle du moyen âge. Soit qu’il combatte sur le pont de Taillebourg ou à la Massoure; soit que dans une bibliothèque il rende compte de la matière d’un livre à ceux qui le viennent demander ; soit qu’il donne des audiences publiques , ou juge des différends aux Plaids de la Porte et sous le chêne de Yincennes, sans huissiers et sans gardes; soit que des princes étrangers le choisissent pour arbitre , soit qu’il meure sur les ruines de Carthage, partout il commande l’admiration.
Le premier des Capétiens , observe M. Guizot , arriva d’autant plus facilement au trône, que la race carlovingienne , ainsi que nous l’avons prouvé , n’était plus en harmonie avec le nouvel état et les nouveaux pouvoirs de la société; sorti d’ailleurs du rang des seigneurs féodaux, il devait porter moins d’ombrage à ceux dont il avait été l’égal, puisqu’en lui se trouvait en quelque sorte personnifié le triomphe de la féodalité sur le pouvoir royal.
Cependant il rencontra tout d’abord un premier obstacle , ce fut le principe de la légitimité; ce principe lui suscita quelques difficultés, mais qui ne furent ni longues, ni sérieuses. Ce qui était beaucoup plus grave et plus embarrassant, était de trouver une base solide pour soutenir le pouvoir nouveau.
Roi parvenu , Hugues Capet ne pouvait se dire ni le descendant des anciens héros germains, ni le successeur des empereurs romains ; sa royauté était d’origine nouvelle, elle datait de lui; il lui fallait un nouvel appui. Il rechercha d’abord l’alliance du clergé ; c’est pourquoi il combla de faveurs et de richesses les ecclésiastiques, leur prodigua sans mesure les donations et les privilèges. Ce fut donc sur la base chrétienne que s’affermit la royauté des Capétiens; et quoiqu’on ait exagéré l’insignifiance des rois Robert, Henri Ier et Philippe Pc, c’est à cette servilité envers le clergé que la plupart des historiens modernes, et entre autres M. de Sismondi , attribuent l’inertie et la mollesse de ces princes. En vain , autour d’eux , l’esprit guerrier se développait, en vain s’agitaient la féodalité et la chevalerie, ils étaient les rois des prêtres, soutenus et gouvernés par leur influence.
Louis-le-Gros changea cet état de choses; il comprit
que la royauté devait prendre une autre attitude, et se conquérir une position plus indépendante; la féodalité commençait à mesurer la royauté sortie de son sein : il songea à la défendre et à la faire respecter. Pour arriver à ce but, il fallut, non pas attaquer de front les seigneurs féodaux dans leurs droits, mais placer le pouvoir royal au-dessus des autres pouvoirs, etle faire accepter comme médiateur et comme pondérateur entre tous les autres. Ce fut à cette tâche que se livra Louis YI, sans peutêtre la définir bien exactement, sans se formuler à l’avance , un système bien arrêté ; mais en devinant , comme par instinct, que c’était là le besoin de l’époque. Aussi le caractère religieux commence-t-il un peu à s’effacer sous son règne; l’influence du clergé diminue : le roi est l’ami de l’église, mais il n’en est plus le vassal ; et Louis-le-Gros avait si bien compris en cela l’esprit de son siècle, que le pouvoir royal suivit cette route nouvelle, sous le règne de son fils, prince faible et indolent, et même entre les mains de l’abbé Suger, qui pendant la longue croisade de Louis VII, porta vraiment tout le poids de la couronne.
A compter de cette époque, il n’y a plus en France ni de royauté impériale , telle que la rêvait Charlemagne, ni de royauté ecclésiastique, telle que la voulait
le clergé. Il y a un pouvoir public, distinct, indépendant; toutefois ce pouvoir est à sa naissance, il faut qu’il grandisse et se fortifie. C’est un germe qui n’a pas encore poussé de profondes racines et que le moindre accident peut étouffer. Mais il se développa sous Philippe-Auguste, et ne tarda pas à porter ses fruits.
Philippe II , surnommé Dieudonné , puis Auguste , monta sur le trône en 1 180.
Les monumens historiques sont moins rares pendant cette période. Les établissemens d’utilité publique se multiplièrent et nousont gardé des souvenirs. Philippe- Auguste embellit et fortifia Paris. Il bâtit le Louvre, qui n’était dans l’origine qu’une forteresse ou grosse tour élevée hors de Paris, et que les lettres et ordonnances du temps , appellent Lupara prope Parisios.
On ignore l’époque précise de cette construction mais on a la preuve écrite qu’elle était achevée en 1 204. Le Louvre eut comme la plupart des châteaux de ce temps, une triple destination; il servit de résidence aux rois, de forteresse et de prison d’état. Il reçut aussi le dépôt des trésors de la couronne ; Louis VIII, dans son testament de l’an 1 22 5, parle de la tour du Louvre, laquelle contenait, dit-il, son or, son argent, etc. [Ordonnances des Bois, tome xr, page 324).
Nous avons tracé dans le deuxieme chapitre de cette introduction, les lignes occupées par les diverses enceintes élevées autour de Paris à des époques successives; celle qui fut érigée par Philippe- Auguste donna a cette ville une extension quelle n avait jamais eue. Mais les dépenses qu’elle occasiona ne furent point supportées par le trésor royal. Philippe, avant de partir pour la croisade en 1 1 88 , avait ordonné aux bourgeois de Paris, de faire , sans délai, travailler à une enceinte de la ville , composée d’une muraille solide garnie de tourelles et de portes. L’espace renfermé entre les murs d’enceinte et les maisons se composait, en grande partie, de champs en culture , de vignes , de prés et d’enclos.
Les premières écoles de quelque importance qui furent fondées à Paris sont dues au règne de Louis-le- Gros. L’ignorance à cette époque était profonde, ses ténèbres depuis plus de trois siècles n’avaient pas été sondées par un rayon de lumière; les monumens du génie des anciens, cachés au fond de quelques monastères, n’étaient accessibles qu’à un très petit nombre d’hommes; presque toutes les parties de la population occupées à s’attaquer, à se défendre sans cesse contre des brigandages continuels, désolées par des famines fréquentes, et des épidémies plus redoutables encore ,
ne pouvaient guère songer à l’étude; mais vers la fin du xie siècle, des circonstances fortuites firent jaillir quelques lueurs de savoir, faibles, incertaines , et souvent fausses.
Les églises cathédrales et les monastères étaient ordinairement pourvus d’écoles, consacrées uniquement à l’instruction de ceux qui se destinaient à l’état ecclésiastique. Les plus connues sont celles de l’Église Épiscopale, de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève, de Saint-V ictor . On y enseignait la rhétorique et la théologie.
Outre ces écoles générales, il y en eut d’autres particulières. En 1 i 1 8 , Pierre Abélard fondait à Paris sa renommée de savant, aussi grande que fut celle de ses malheureuses amours. Il enseignait la dialectique à un auditoire immense , et eut la gloire de voir plus de cinquante de ses écoliers parvenir aux premières dignités de l’église : l’un deux fut pape sous le nom de Célestin II , tandis que le maître allait mourir dans une abbaye obscure de Bretagne. — On peut dire sans exagération que Pierre Abélard fut un homme extraordinaire, eu égard au temps où il vécut. Ses disciples conservèrent et propagèrent sa méthode; et après lui, c’est-à-dire au xne siècle, le nombre des écoliers attirés, dans Paris surpassa celui des habita ns.
Ce fut la première conquête véritable delà civilisation sur la barbarie.
Nous devons passer rapidement sur les premiers temps de l’histoire de la troisième race , parce que l’histoire physique de Paris y offre un tableau de longues souffrances que les chroniqueurs de l’époque attribuaient à des comètes, ou à d’autres causes fantastiques, mais qui ne furent en réalité que les déplorables résultats des guerres continuelles, et des désordres qui bouleversaient l’état sans relâche. De 987 à 994, diverses famines accompagnées ou suivies de pestes, font périr dans Paris plus de cinquante mille habitans. En 1 oo3 la mortalité reparaît et ne cesse qu’en 1008. Les hommes furent réduits alors , dit Raoul Glaber ( Recueil des Historiens de France , tome x, pages 21 et 229), à se nourrir de reptiles, d’animaux immondes; et, ce qui est plus horrible encore, à se nourrir de la chair des hommes, des femmes et des enfans; de jeunes garçons dévorèrent leurs mères , et les mères, étouffant tout sentiment naturel , dévoraient leurs enfans. — De joio à 101 4 ? les mêmes malheurs se renouvelèrent; de 1021 à 1029, la contagion se répandit suc toute la surface de la France.
En 1 o3 1 ( Recueil des Historiens de France , tome x,
pag. 2 16, 276, 284; et tome xir, pag. 79$), les habitans de Paris furent réduits à manger des chiens, des souris; les hommes forcés de se nourrir de charognes , de cadavres, de racines des forêts, d’herbes des rivières , ne tardèrent pas à mourir.... Ceux qui survécurent à cet affreux état se portèrent, dit un autre écrivain, aux excès les plusrévoltans; on arrêtait les voyageurs sur les routes, on les égorgeait ; on se partageait leurs membres que l’on faisait cuire pour assouvir une faim devenue furieuse. Les personnes qui s’expatriaient pour aller chercher au loin un asile contre tant de maux , étaient massacrées pendant la nuit dans les hôtelleries où elles recevaient l’hospitalité. Plusieurs attiraient par de petits présens les enfans de leurs voisins ; et si ces enfans se laissaient prendre à ce piège, ils étaient tués aussitôt pour servir de nourriture. La rage produite par la famine était arrivée à ce point, qu’on trouvait plus de sûreté dans un désert, au milieu des bêtes fauves, que dans la société des hommes. On mit en vente , au marché de Tournus, de la chair humaine cuite !...
La plume se refuse à continuer de si effrayans tableaux.
La chronique de Verdun ( bibliotheca Labbei , tom. 1, pag. 182, 1 83) raconte les mêmes faits.
En io35, la famine et l’épidémie recommencèrent leurs ravages jusqu’en 1042; en io45 et 1046; de io53 à io58; de 10 5q à io65, le fléau dévora des milliers de victimes.
Ainsi pendant un espace d’environ soixante-treize ans que remplirent les règnes de Hugues Capet , Robert et Henri 1er , on compte quarante-huit années de famine ou d’épidémie.
Sous les règnes suivans, de Philippe Ier, de Louis VI et de Louis VII, — c’est-à-dire pendant cent vingt ans, les chroniques comptent encore trente-trois années de famine.
Louis VI fut le premier des princes de la troisième race qui ait essayé avec quelque succès d’étendre les prérogatives de la couronne, et de réprimer les excès des vassaux. C’est de son règne que datent, ainsi que nous l’avons dit plus haut , les premiers établissemens qui servirent d’asile aux lettres presque ignorées. L’école épiscopale s’ouvrit dans le cloître de Notre-Dame, elles rois eux-mèmes ne dédaignèrent point d’y envoy er leurs enfans, pour y apprendre la grammaire, et tout ce qu’il était possible alors de recevoir d’instruction sur les diverses branches des connaissances humaines.
Des monumens religieux s’élevèrent dans la cité,
tels que les églises de Saint-Pierre- -aux-Bœufs, Sainte- Geneviève-des-Ardens, Saint-Denis-du-Pas , la chapelle Saint-Agnan ; au nord, Saint-Jacques-de-la-Boucherie, l’église des Saints-Innocens; la chapelle Saint-Bon, Saint- Nicolas-des-Champs; au midi la petite église de Saint- Martin; et ces édifices consacrés à la piété, si rapidement construits, attestèrent le calme dont Paris commençait à jouir, et la renaissance de sa population décimée tant de fois par les fléaux qui avaient frappé les règnes précédons.
Des fortifications plus régulières remplacent aussi à cette époque, sous le nom de grand et petit Châtelet , les remparts trop faibles qui avaient jusqu’alors entouré la Cité; la première enceinte de Paris qui existait en dehors de la Cité , et qui protégeait la ville au nord , tandis que le midi était encore couvert de bourgs et de cultures, se trouve terminée.
L’administration vigoureuse de l’abbé Suger, qui gouverna la France sous Louis-le-Gros et sous son fils Louis YII , est encore une des choses notables de cette époque. Suger, simple moine de Saint-Denis , dit le président Hénault, en était devenu abbé par ses grands talens. Louis-le-Gros avait été élevé dans cette abbaye ; ce fut là que Suger fut connu de lui , et ce qui donna
occasion au prince devenu roi , de se souvenir du religieux de Saint-Denis pour i’appeler dans la suite auprès de lui , et lui confier le maniement des plus grandes affaires. C’est l’abbé Suger qui a construit l’église de Saint-Denis, telle que nous la possédons encore aujourd’hui, à l’exception du portail et des deux tours qui l’accompagnent, monument vénérable de l’ancienne église fondée par Dagobert , continuée par Pépin et Charlemagne. Un fait qui honore également la mémoire de Suger , c’est qu’on croit , avec beaucoup de vraisemblance , que le projet de la compilation des grands travaux historiques , connu sous le nom de Chroniques de Saint-Denis , fut l’ouvrage de ce célèbre ministre.
Louis YII , au retour de la seconde croisade , trouva son royaume tranquille et florissant. L’ambition turbu- ]ente des seigneurs avait été comprimée par la main ferme de Suger. Sous ce règne, le roi s’efface derrière le ministre. I] fut heureux pour la France que Philippe- Auguste succédât à Suger ; car, outre les conquêtes qui l’ont illustré, on peut le regarder en quelque sorte comme le second fondateur de Paris.
Une des singularités de son gouvernement , fut de persécuter tour-à-tour et de rappeler autour de lui les Juifs. — Les rois de la première race les avaient déjà
trouvés établis à Paris, et exerçant ouvertement l’usure. Un édit de Dagobert, de l’an 633, les fit sortir de France ; on les y voit reparaître sous Charles-le-Chauve, et le concile de Paris de 85o, renouvela toutes les lois de police portées précédemment contre eux. En 1 096 , Philippe Ier , et tous les souverains de l’Europe, les chassèrent de nouveau de leurs états; mais ils y rentrèrent peu d’années après, sous des conditions qui , en garantissant davantage leur sûreté, aggravèrent le poids de leur servitude. Ils se rendirent tributaires du prince, qui les partagea, comme un bétail, entre les grands seigneurs de sa cour; de même que les serfs ils firent partie de leur héritage, et demeuraient attachés à la glèbe. Ils continuèrent ainsi leur trafic, et les choses, dit le commissaire Delamarre , demeurèrent en cet état, sous les règnes de Louis-le-Gros et de Louis VII.
Philippe-Auguste irrité contre eux par les récits faux et vrais qu’on lui avait faits des usures et des profanations auxquelles ils se livraient, les chassa, en confisquant tous leurs biens immeubles , et déchargea tous ses sujets des obligations qu’ils avaient contractées envers ces malheureux. Action injuste, contraire au droit naturel , et par conséquent à la religion ; c’est ainsi quelle fut jugée par Grégoire-le-Grand , un des
plus illustres pontifes qui se soient assis sur la chaire de Saint-Pierre.
Les Juifs habitaient, sous le règne de Philippe-Auguste , une rue dans la Cité qui de leur nom s’est appelée rue de la Juiverie, et quelques ruelles adjacentes; c’est dans ce quartier qu’on les trouve groupés dès les temps les plus reculés de l’histoire de Paris. Mais ils en avaient été chassés et n’y étaient revenus que depuis peu, car sous Louis-le-Gros et Louis VII, on les voit relégués hors de la ville, dans un lieu appelé Ghampeaux. De petites maisons, hautes et mal construites, y avaient été bâties exprès pour eux , et composaient un certain nombre de rues étroites , tortueuses et obscures qui étaient fermées de portes de tous les côtés. Ce sont aujourd’hui les rues de la Poterie, de la Friperie, de la Chaussetterie, de Jean-de-Bausse et de la Cordonnerie. Quelques-unes n’existent plus , grâce aux travaux d’assainissement qui se poursuivent avec activité dans toutes les directions.
Toutefois , Philippe-Auguste ne tarda pas à rappeler les Juifs , comme l’avaient fait ses prédécesseurs ; le besoin qu’il avait d’argent pour soutenir la guerre contre les Flamands et les Anglais, fut un prétexte excellent pour justifier ce rappel que les Juifs sollicitaient,
offrant de l’acheter au prix de sommes très considérables. Ils rentrèrent dans Paris, et leur condition fut plus heureuse , parce qu’on leur permit d’acquérir le droit de se fixer partout où ils voudraient , excepté dans le milieu de la ville.
Quelques-uns allèrent demeurer derrière le lieu qui est aujourd’hui le Petit-Saint -Antoine ; d’autres dans le cul-de-sac de la rue de laTisseranderie, d’autres à la montagne de Sainte-Geneviève. Ils se logèrent aussi rue des Lombards, rue Quinquampoix , et rue des Jardins qui est actuellement la rue des Billettes. La rue de la Harpe et la rue Saint-Bon en furent tellement remplies que , dans le grand Pastoral de l’église de Paris, on trouve ces deux rues désignées sous le nom de Juiverie . Il n’y eut que les artisans et les plus pauvres d’entre eux qui retournèrent dans leur ancienne demeure de Champeaux.
La police de Paris était dans un grand désordre; la surveillance et la sûreté de la ville n’étaient confiées qu’à un seul magistrat : c’était la continuation du vieil usage romain. L’empereur Auguste avait établi dans Rome un préfet ( prœfectus urbis ) ; cette institution passa ensuite , par une loi expresse , dans toutes les provinces de l’empire. Les ordonnances
des premiers rois francs sont remplies de dispositions qui font connaître que les comtes ou premiers magistrats de^chaque ville étaient seuls chargés de ces importantes fonctions. Aussi voit-on le prévôt de Paris , qui était entré dans tous les droits des anciens comtes, chargé d’abord de la police entière de cette capitale; et jusqu’au règne de Philippe- Auguste, la ville étant encore renfermée dans ses anciennes limites , et tout son terrain appartenant au domaine du roi , la justice n’avait point cessé d’y être rendue en son nom. Mais depuis la nouvelle enceinte, plusieurs portions de territoire ayant été enclavées dans la ville, les seigneurs qui y avaient droit de justice réclamèrent aussitôt la conservation de leur privilège, et l’on ne put alors les en priver. Les terrains enfermés par la nouvelle muraille étaient les bourgs de Saint-Germain-l’Auxerrois , appartenant à l’évêque de Paris ; une partie du Bourg-l’Abbé, dépendant de l’abbaye de Saint-Germain-des-Champs; tout le Beau-Bourg, qui était sur les terres du Temple; le bourg Thiboust, dont était propriétaire une famille parisienne de ce nom ; toute la terre ou le bourg de Saint-Eloi ; tout le bourg de Sainte-Geneviève; une partie du bourg de Saint-Germain-des-Prés ; et la plus grande partie des terres, des vignes et des prés, qui étaient dans la
dépendance des seigneurs de ces bourgs , et les avaient jusqu’alors séparés de la ville.
Le maintien des juridictions particulières exercées par ces seigneurs, priva cette partie de l’administration publique de toute sa force en divisant son unité. Aussi Paris était-il au dire des auteurs du temps , une ville si peu sûre, que le séjour en devenait ruineux et insupportable.
Philippe-Auguste créa les sergens d’armes, qu’on peut regarder comme la première garde dont s’entourèrent les rois de la troisième race. Ces sergens d’armes étaient des gentilshommes armés de massues d’airain, d’arcs et de carquois garnis de flèches. Ils ne devaient jamais quitter le prince , ni laisser approcher de sa personne aucun inconnu. Dans la suite, on les employa aussi à porter les ordres du roi, lorsqu’il voulait faire paraître quelqu’un en sa présence. Leur office était à vie, et ils n’avaient d’autre juge que le roi lui-même , ou le connétable.
Remarquons en passant que le connétable ou comte des écuries (cornes stabuli ), qui sous la deuxième race ne marchait qu’après le comte du palais , devint le premier dignitaire de l’état, sous les rois de la troisième.
Philippe-Auguste institua aussi les B \ib auds , espèce
de soldats déterminés, et plutôt aventuriers que soldats, que l’on sacrifiait à la tête des assauts , et dont on se servait dans toutes les occasions où il fallait déployer de l’audace et faire un coup de main. Le libertinage outré auquel ils se livrèrent impunément a rendu dans la suite leur nom honteux et infâme. Les Ribauds avaient un chef qu’ils appelaient zm, suivant un usage qui existait encore de donner ce titre à tous ceux qui avaient quelque espèce de commandement. Ce chef était l’intendant, le régisseur de tous les jeux de hasard ou autres qui se jouaient pendant les voyages du prince et de sa cour. Il levait un impôt fixe sur tous les mauvais lieux; chaque femme convaincue d’adultère lui devait cinq sous. Le nom de roi des Ribauds fut supprimé sous le règne de Charles YII , mais l’office resta , et ses fonctions furent transportées au grand prévôt , charge qui a subsisté jusqu’au xvie siècle.
Avec la troisième race, dit Chateaubriand, dans ïa savante préface de ses Études historiques, se constitue la féodalité, et sous le règne de Philippe 1er, paraît le moyen âge dans l’énergie de sa jeunesse: — l’âme toute religieuse, le corps tout barbare, l’esprit aussi vigoureux que le bras.
L’hérédité et le droit de primogéniture s’établissent dans la personne de Hugues Capet par la cérémonie du sacre. Le sacre ou l’élection religieuse a usurpé Fé-
lection politique; les Francs, à partir de cette époque, furent définitivement appelés du nom de Français.
Dans la monarchie féodale, c’est le titre qui convient à celle des premiers princes de la troisième race, il n’y avait que des nobles et des esclaves. C’était une aristocratie isolée; car au-dessous d’elle il n’y avait point de peuple, il n’y avait point de sujets, mais des serfs. Le nom de peuple n’est point employé par les chroniqueurs de cette époque, parce qu’en réalité il n’existait point alors. Le peuple commence à naître sous le règne de Louis-le-Gros , dans les villes par les bourgeois , dans les campagnes par les serfs affranchis, et par la recomposition successive de la petite et de la moyenne propriété.
Vainement chercherait-on dans la féodalité un régime politique régulier ; aucune époque du moyen âge ne nous montre cet état de choses constitué sur des bases complètes , existant tout entier et sans aucune trace d’altération. Enfanté par une longue série de concessions et d’usurpations, fondé par la violence dans des siècles d’ignorance et d’anarchie , le droit féodal n’a pu d’abord subsister que par la force ; ce ne fut qu’à la longue qu’il put se constituer et recevoir en quelque sorte la sanction du temps; mais alors il s’était déjà modifié singulièrement.
La plus belle époque de la féodalité fut le xie siècle , après la chute des dernières entraves qui gênaient sa croissance , et avant que le pouvoir royal n’eût commencé de saper ses fondemens. Lorsque Hugues Capet monta sur le trône, la haute justice et l’administration morcelées étaient descendues par lambeaux jusqu’aux plus petits possesseurs de fiefs , dont chacun reconnaissait avant tout son suzerain, quand il se voyait forcé de reconnaître quelque autorité; et, remarquons-le bien, ce n’était là le résultat d’aucune combinaison politique ; c’était tout simplement le triomphe universel delà force sur la faiblesse. Les grands barons avaient atteint le plus haut degré possible de pouvoir; non-seulement ils guerroyaient entre eux, mais ils n’hésitaient même point à s’insurger contre le pouvoir royal; car le roi n’était à leurs yeux qu’un suzerain. Il y avait bien un droit d’hommage, trop souvent vaine formalité, qu’ils lui redevaient comme relevant de lui. Mais Hugues Capet, et ses premiers successeurs , rois féodaux élevés sur le trône pour maintenir l’équilibre entre les principaux vassaux, ne pouvaient faire reconnaître leur autorité que par ceux qui y trouvaient intérêt, ou par les moins puissans. Au xie siècle , la féodalité exista donc dans toute la plénitude de sa vigueur ; mais elle
ne forma pas un corps, une confédération réelle; car pour arriver à cette union, seul principe d’une force durable, il faudra la démolir pièce à pièce : chaque pas vers la civilisation sera un coup mortel porté au régime féodal.
Les croisades offrirent aux rois de France la première occasion d étendre leur pouvoir; les préparatifs de ces expéditions gigantesques créées par le fanatisme religieux, contraignirent les croisés à des dépenses excessives; les emprunts ne pouvaient se faire sans donner des gages; dans leur enthousiasme aveugle , beaucoup de nobles engagèrent à des voisins mieux avisés de vastes propriétés, et souvent même leurs fiefs tout entiers, pour de modiques sommes. Il y eut alors, sans faire la part des usurpations, plus d’une contrée qui changea de maître ; bien des croisés trouvèrent une tombe au lieu de la gloire qu’ils étaient allés chercher en Orient ; les autres revinrent les mains vides, et incapables de payer leurs dettes; quelques-uns devinrent misérables, ou n’eurent d’autre ressource que de mendier un asile aux monastères.
Le roi Philippe Ier, qui ne s’était pas croisé, profita de ces circonstances pour augmenter son domaine. Pendant ce temps, son fils Louis-le-Gros prenait les armes
pour réduire les vassaux mutinés; trop faible encore pour attaquer les plus puissans, il se contentait de soumettre ceux qui ne pouvaient offr ir qu’une courte résistance. Louis-le-Jeune eût peut-être , après lui , fait faire un grand pas à la domination royale, s’il ne s’était engagé dans la croisade prêchée par saint Bernard.
Cependant Louis-le-Gros, aidé par la marche du temps, avait ravivé une vieille institution romaine, tout-à-fait opposée à l’esprit de la féodalité. Depuis plusieurs siècles, les villes étaient tombées dans un état de servitude peu différent de celui des bourgades seigneuriales; à peine restait-il quelques vestiges des anciennes franchises. Louis-le-Gros octroya à plusieurs villes de ses domaines des chartes de communauté, contenant des privilèges qui les délivraient de tout assujétissement féodal; ces privilèges leur donnaient le droit de se constituer en corps politique, et d’élire des magistrats de leur choix. Ils établissaient aussi des milices communales, qui donnèrent au roi un corps de troupes indépendant de ses vassaux. A la vérité , ces troupes , composées généralement de fantassins, n’étaient pas une bien forte ressource à cette époque , mais c’était déjà un progrès dont l’avenir allait s’emparer.
La brèche était ouverte; une nouvelle puissance se
jetait au travers de la féodalité qui doit dater sa décadence du jour où les communes furent affranchies. A l’exemple de Louis -le- Gros, des ducs et des comtes ne tardèrent pas à accorder des immunités à quelques parties de leurs domaines. Ce n’était pas leur intérêt d’agir de la sorte, mais toutes ces concessions se faisaient à prix d’argent ; chez les uns l’épuisement causé par la croisade , et la cupidité chez les autres , triomphaient de toute considération politique. Quelques cités importantes, apprenant à connaître leurs propres forces, montrèrent bientôt quelles sauraient conquérir ce qu’on serait disposé à leur refuser.
L’esprit de liberté soufflait de loin sur la terre de France; le pouvoir cédait graduellement à l’opinion publique , qui commençait à se révéler ; les immunités se multiplièrent. Tandis que certaines villes se constituaient déjà comme des états séparés, les autres ne possédaient encore que les droits de simple administration municipale ; toutefois l’élection de magistrats populaires frappait de langueur l’aristocratie.
Le génie de Philippe-Auguste profita de ce qu’avait ébauché Louis-ie-Gros. La création de troupes à sa solde particulière, et celles des baillis et des sénéchaux royaux furent deux conquêtes importantes sur la féodalité.
Ces baillis ou sénéchaux remplacèrent les ducs et les comtes; investis du meme pouvoir, au lieu d’être comme eux de petits souverains héréditaires, ce n’était plus que de simples officiers, révocables à la volonté du roi. Philippe-Auguste revenait habilement au gouvernement absolu des rois de la première race. Pour empêcher que les baillis et les sénéchaux ne se fissent plus tard indépendans , la loi qui les avait créés contenait de rigoureuses précautions; nul ne pouvait occuper cette charge dans la province où il était né, ni se marier ou acquérir un héritage dans celle qu’il avait administrée. Il était tenu d’y demeurer quarante jours après sa révocation ou l’expiration de ses pouvoirs, afin de répondre aux plaintes qui pourraient s’élever contre lui. A mesure que des territoires ou des villes furent réunis à la couronne , des baillis ou sénéchaux y remplacèrent les vassaux. Aucun duché ou comté ne fut plus séparé du domaine royal que pour former l’apanage des princes de la famille souveraine. Les baillis jugeaient en dernier ressort, et s’efforcaient de revendiquer la connaissance des cas appelés royaux dans les ferres des hauts barons voisins, et de s’approprier le dernier ressort des causes jugées par ces seigneurs; mais à mesure que leur autorité s’étendit, ils en abusèrent et sou-
levèrent contre eux tant de plaintes que vers la fin du xnf siècle, Philippe-le-Bel en prit occasion d’établir un Parlement sédentaire à Paris, lequel devait s’assembler deux fois par an , aux octaves de Pâques et de la Toussaint,
Le Parlement de Paris fut un des leviers les plus forts qui servirent à renverser le pouvoir féodal. La noblesse d’épée s’altérait. De l’engagement des fiefs à leur aliénation, il n’y avait qu’un pas; ce pas fut franchi. Dès le temps de Louis IX , plusieurs étaient devenus la propriété de roturiers. Il est vrai que ces derniers n’en acquéraient aucune qualité ; on distinguait par le nom d e francs fiefs , ceux dont les propriétaires étaient ainsi exempts, comme inhabiles, du service militaire, et payaient en échange un impôt. Néanmoins il est aisé de comprendre combien cet usage, un fois introduit et multiplié, dut amener d’anoblissemens, au moins de fait; cela explique aussi les progrès rapides de la bourgeoisie, qui commença, sous Philippe-le-Bel, à faire partie des états généraux. Yinrent plus tard les fiefs anobhssans, puis les anoblissemens conférés par simples lettres du prince, qui achevèrent de dissoudre les débris de l’aristocratie féodale, dont les droits jusque-là se transmettaient en héritage, avec l’épée des ancêtres.
Née de la force des choses, elle devait passer comme elles; elle s’usa comme tous les abus, au contact du temps; et, sur les ruines éparses de ce pouvoir déchu , l’intelligence fonda le sien.
€l)itpitrf quatrième.
Paris au xme siècle. — Commerce, industrie, monumens. — La Féodalité meurt avec Charles VII. — Période de transition : Louis XI. — Renaissance.
Quand le temps est Tenu pour une grande idée, il se trouve en avant des siècles, un homme qui la recueille dans sa pensée, qui lui marque des limites, qui lui élève un monument; après quoi, il faut qu’il meure. Mais après lui , au-dessous de lui, arrive le monde qui poursuit sa carrière-...
Edgab Qüinet.
Il a fallu les lumières du svme siècle pour éclairer enfin la nation sur la nécessité d’abolir ces restrictions de l’industrie, devenues plus nuisibles qu’elles n’étaient utiles.
Depping.
Le xme siècle ouvre à l’histoire de Paris une voie nouvelle. Philippe-Auguste avait dit en mourant : les gens d’église engageront mon fils à faire la guerre aux
hérétiques , il ruinera sa santé dans cette expédition ; il mourra , et le royaume restera livré à une femme et à un enfant.
La prévision se vérifia. Louis VIII, doué d’un grand courage mais d’une santé chancelante , se livra avec activité à une persécution sanglante contre les hérétiques Albigeois; mais après quelques déplorables succès , il tomba malade et vint mourir dans un château d’Auvergne, en 1226.
Aucune institution, aucun établissement n’a conservé dans Paris le souvenir de son règne. Louis IX, son fils, monta sur le trône à l’âge de douze ans, mais Blanche de Castille, sa mère, gouverna pendant sa minorité.
Pour bien comprendre l’histoire politique de ce règne , il faut d’abord bien étudier l’homme dans le roi. Rarement le caractère et les dispositions personnelles ont exercé sur le cours général des choses , une aussi remarquable influence.
Louis IX que l’église a placé parmi les saints dont elle honore la mémoire, était par-dessus tout un homme consciencieux ; un homme qui, avant d’agir, se posait à lui-même la question du bien et du mal moral qui pourrait résulter de ce qu’il allait ordonner; il examinait avec une religieuse prudence la question de savoir
si ce qu il était près de faire, engagerait sa conscience , indépendamment de toute utilité ou de toute conséquence. Des hommes d’un tel caractère sont rarement montés, et plus rarement encore sont demeurés tels au faîte du pouvoir. A vrai dire , il n’en existe guère dans toute l’histoire que deux exemples véritablement incontestables , l’un au sein de l’antiquité , l’autre parmi les temps modernes, — Marc-Aurèle et saint Louis.
Marc-Aurèle et saint Louis sont peut-être les deux seuls souverains qui , en toute occasion , aient fait de leurs croyances morales, la base unique de toutes leurs actions, le mobile de leur conduite; Marc-Aurèle était stoïcien; saint Louis fut chrétien: l’un et l’autre sont restés inébranlables. Quiconque perdrait de vue ce fait fondamental , se ferait une idée fausse des évènemens qui se sont accomplis sous le règne de saint Louis, et du tour qu’il a voulu donner au pouvoir royal. L’homme explique seul la marche de l’institution. Indépendamment de la rigoureuse droiture de sa conscience, saint Louis était un homme d’une immense activité ; d’une activité non -seulement guerrière, chevaleresque, mais politique, intellectuelle même. Il pensait à beaucoup de choses; il était fortement préoccupé de l’état de son pays, du sort des hommes. Il avait constamment
besoin de régler, d’introduire des réformes; il s’inquiétait du mai partout où il l’apercevait, partout où il le soupçonnait , et voulait appliquer à tous les abus, à tous les maux leur remède efficace. Le besoin de faire, et le besoin de bien faire le possédaient au même degré. Que faut-il de plus, à toutes les époques de l’histoire , pour assurer l’influence d’un grand homme, et faire à son individualité , dans les résultats les plus généraux, une large part ?
Malgré son antipathie scrupuleuse pour les conquêtes, saint Louis est un des princes qui ont le plus efficacement travaillé à étendre le royaume de France. En même temps qu’il se refusait à la violence et à la fraude , il était d’une vigilance extrême; on le trouve sans cesse attentif à ne jamais manquer l’occasion de conclure des traités avantageux, et d’acquérir à des conditions amiables telle ou telle portion de territoire. C’est ainsi que, malgré la profonde différence des moyens , l’œuvre commencée par Philippe-Auguste trouva dans saint Louis un habile et heureux continuateur.
Dans ses domaines , il établit partout l’ordre et la régularité par des lois nouvelles , ou par de sages réglemens d’administration intérieure, qu’il chercha toujours à harmoniser selon l’état actuel des choses et des esprits.
Quant à ses rapports avec les possesseurs de fiefs, sa conduite n’a rien de systématique, rien qui semble partir d’un principe général , et tendre vers un but unique, longuement prémédité. Il n’a entrepris ni de constituer ni d’abolir la féodalité. Il ne croyait pas pouvoir empiéter sur les privilèges féodaux ; selon sa manière de voir , il ne pouvait qu’en régler l’exercice. 11 respectait la féodalité, comme il voulait aussi qu’on respectât le pouvoir royal; seulement, il se reconnaissait le droit, en sa qualité de seigneur suzerain , de faire des réglemens d’utilité générale. Ainsi, par exemple, il prononça l’abolition définitive des duels judiciaires dans toute l’étendue de ses domaines, parce que là il était le maître; mais il ne les abolit pas dans les domaines de ses barons, parce qu’il pensait n’en avoir pas le droit. Toutefois il usa de toute son influence auprès des seigneurs, pour obtenir , par la persuasion , ce qu’il ne voulait point leur ordonner, et quelques-uns cédant à ses instances renoncèrent en effet à cette coutume des temps barbares. Puis comme il ne pouvait arriver ainsi à une abolition générale des duels dans tout le royaume , il fit divers réglemens pour régulariser et limiter cette étrange procédure, et en rendre l’application moins fréquente. En abolissant les duels dans ses propres do-
mairies, il en circonscrivit l’usage dans les domaines féodaux : c’était là le seul moyen d’arriver à un résultat utile et durable; car la tentative de les interdire dans tous les fiefs indistinctement était impraticable, les seigneurs n’auraient pas manqué de contester au roi le droit de bouleverser ainsi leurs institutions et leurs pratiques. Et si cette coutume, profondément enracinée dans les mœurs françaises se conserva long-temps encore après saint Louis, il faut avouer cependant que les ordonnances réformatrices de ce prince lui portèrent un rude coup.
Le code de lois, qui a pour titre les Etablissements de saint Louis , et dans lequel sont réglés et définis les transactions particulières, l’état des personnes fixant les privilèges et les servitudes, et les procédures juridiques, nous révèle une foule de désordres, de confusions et d’iniquités de toutes sortes. Saint Louis n’avait pas assez de force pour détruire le mal; mais du moins en le découvrant, il en prépara le remède. Dulaure lui reproche d’avoir fondé en France une foule de monastères; il ajoute que le clergé régulier, multipliant à l’excès le nombre des hommes oisifs et inutiles, ne fit que surcharger le peuple, en levant sur lui de nouvelles dîmes. Peut-être fût-ce une faute; mais à côté du mal, il faut
toujours peser le bien; sans les communautés religieuses, sans les travaux des cloîtres, où irions-nous aujourdhui chercher les matériaux de notre histoire ? et qui donc eût aussi pour nous conservé et reproduit les héritages littéraires des temps anciens ?
Si l’on doit reconnaître desfaiblessesdansle caractère de saint Louis, si l’empire de sa dévotion put l’égarer quelquefois, c’était dans la pratique de la vie, un esprit remarquablement sensé et libre , qui voyait les choses comme elles étaient. Il allait sans tergiverser au fait actuel, présent; il respectait le droit partout où il croyait le reconnaître ; mais quand derrière le droit il voyait un mal, il l’attaquait directement, sans calculer d’avance ce qu’il pourrait trouver d’opposition ni de résistance ; et il attaquait , non pour se faire de cette attaque un moyen d’envahir le droit, mais pour supprimer réellement le mal meme. Un ferme bon sens, une extrême équité, une bonne intention morale, le goût de l’ordre , le désir du bien commun , sans dessein systématique et sans arrière pensée, tels furent les véritables caractères du gouvernement de saint Louis. C’est par là que la féodalité fut sous son règne, prodigieusement affaiblie, et que la puissance royale fit un progrès notable.
Si dans sa vie on trouve quelques actes à blâmer , c’est qu’il sacrifia involontairement et à son insu, aux préjugés qui dominaient son époque.
La réforme de la prévôté de Paris favorisa l’essor de l’industrie en donnant au commerce des formes régulières et distinctes. Cette prévôté consistait , comme la plupart des magistratures féodales ? bien plus dans l’exercice de droits souvent arbitraires et toujours fort onéreux pour le peuple, que dans la protection quelle devait lui accorder. C’était d’ailleurs une fonction qui se vendait alors à l’enchère, et pouvait servir d’arnorce à la cupidité, puisqu’elle se partageait quelquefois entre
deux bourgeois , lorsqu’il 11e se trouvait pas un seul concurrent assez riche pour l’acquérir. — Saint Louis nomma vers l’an 1^58, Etienne Boileau prévôt de Paris, et lui assigna un traitement fixe.
Etienne Boileau était honnête homme, il apporta du zèle dans l’exercice de sa magistrature, et divisa les marchands et les artisans en différens corps qui reçurent le nom de confréries; il fit ensuite, sous la direction du roi, des réglemens de police applicables à ces diverses associations; ces réglemens qui portent le titre de registre des Mestiers , ont été conservés manuscrits dans les archives du royaume. Un savant historiographe , M. Depping , en a donné récemment une édition in-4°* précédée d’une dissertation remplie de faits et de recherches du plus curieux intérêt. Ce travail nous a été fort utile pour tracer d’une manière exacte et précise cette partie importante du tableau que nous avons entrepris.
La cité de Paris , toute remplie de vieux édifices, de chapelles , d’églises , de maisons peu élevées et d’une structure grossière , bizarre , resserrées dans des rues sombres, étroites et fangeuses , communiquait au xme siècle, par deux ponts seulement, avec les deux rives de la Seine : le Grand-Pont au nord, fortifié parle Châtelet,
résidence du prévôt de Paris, et le Petit-Pont au sud, par lequel arrivaient toutes les marchandises du midi , qui, là , subissaient un péage avant d’entrer dans la ville. A l’extrémité du Petit-Pont, s’élevait une porte fortifiée qui défendait de ce côté l’abord de la Cité ; au centre de l’île, il y avait un marché appelé la halle de Beauce; on y vendait les grains.
Depuis long-temps les deux rives de la Seine, vis-à-vis l’ancienne Cité, s’étaient peuplées de familles laborieuses, dont les habitations groupées autour des chapelles, des églises et des monastères, formaient des bourgs et des villages nombreux. Ces deux appendices de la vieille Lutèce, tendaient par leur accroissement rapide à devenir le véritable Paris ; déjà le marché de Champeaux, à l’extrémité septentrionale, qui plus tard prit le nom des halles, était le principal entrepôt ouvert aux denrées qui affluaient à Paris. Un autre marché avait existé à la Grève; les bourgeois achetèrent cette place au roi, moyennant 70 livres, et en firent un entrepôt pour les céréales, le sel et les vins qu’on débarquait sur cette rive du fleuve.
Depuis que Philippe- Auguste avait enfermé dans l’enceinte de Paris plusieurs bourgs et villages, tels que le bourg Thiboust, le Beau-Bourg, le Bourg-l’Abbé ,
cette enceinte fermait, d’une part, tout ce qui environnait le Châtelet : et , de l’autre, les terrains qui avoisinaient le palais des Thermes , et les murailles hérissées de tours qui défendaient la ville nouvelle, formant un demi-cercle qui de chaque côté venait finir à la Seine , touchaient aux riches abbayes de Saint-Martin-des- Champs, de Saint-Germain~des-Prés, de Sainte-Geneviève et de Saint-Marcel ; et de même, une partie des terres dépendant de ces monastères se trouvait enclavée dans les murs construits par Philippe-Auguste , sans toutefois cesser d’être soumises à la juridiction des abbés ; de même que les terres qui appartenaient à l’évêque de Paris ou aux chanoines de la cathédrale , dans l’intérieur de la ville , ne reconnaissaient d’autre autorité que celle de leur seigneur spirituel. Il y avait donc dans cette enceinte bien des différences à observer quant à ce qui touchait l’exercice des droits juridiques : on distinguait les terres du roi, celles de l’évêque, du chapitre, des abbés; ces distinctions ne furent pas sans influence sur l’industrie.
D’autres bourgs s’étaient formés de nouveau à l’entour des abbayes laissées en dehors de la ville ; en ne cessant de s’agrandir, ils étaient devenus des faubourgs im portails.
Les deux parties de la ville commençaient sur le bord de la Seine, dont les eaux baignaient une foule de petits établissemens industriels. Le fleuve entrait dans Paris , un peu au delà de Saint-Gervais d'une part, et du port Saint-Bernard de l’autre , et il en sortait un peu avant le Louvre qui s’élevait alors vers la limite occidentalede Paris. Une rangée de pieux marquait le port de la Grève où régnait le principal mouvement de navigation, et où débarquaient les arrivages de vins, bois, grains et fruits. Un autre port, celui de Saint-Landri , approvisionnait la Cité; il existait un troisième port non loin du Petit-Pont , sur la rive gauche. Mais comme la rive droite était le lieu de rendez* vous principal où se traitaient les affaires de commerce , le port de la Grève ne pouvant plus suffire aux besoins , on en construisit un nouveau à l’extrémité occidentale de la ville , vis-à-vis l’école Saint-Germain , aujourd’hui quaide l’Ecole. Un impôt levé sur les denrées importées par eau servit à couvrir les frais de ce travail.
La navigation de la Seine eut des effets remarquables sur le sort du commerce et même du régime municipal. Il devait en être ainsi. Que l’on consulte l’histoire du moyen âge : on trouvera que toutes les villes puissantes assises sur des fleuves, abusèrent de leur position pour
s’emparer de la navigation exclusive , et pour attirer à elles seules le commerce fluvial; la bourgeoisie à cet égard se permit des usurpations aussi manifestes que les seigneurs temporels et spirituels en exerçaient dans leurs domaines. Cologne et Mayence, au moyen âge, s’étaient arrogés le droit de forcer tous les bateaux chargés de marchandises qui montaient le cours du Rhin, à s’arrêter pour être déchargés pendant trois jours, afin de donner aux bourgeois le temps de choisir les marchandises à leur convenance ; en sorte que les riverains du Rhin, au-delà de ces villes, ne pouvaient recevoir que les denrées et les marchandises laissées par les bourgeois de Mayence ou de Cologne.
On ne fut, à Paris, ni moins habile ni moins prompt à profiter des ressources qu’offrait la Seine, pour réserver aux habitans les principaux avantages de la navigation.
Nous avons déjà parlé ailleurs de cette compagnie de marchands ( nautœ Parisiaci) , dont l’origine est restée cachée dans l’obscurité des temps anciens, et dont l’e xistence légale ne date guère que du règne de Louis VI (i).
(i) Il y avait dans l’empire romain une institution analogue, celle des mercatores aquœ ; peut-être, dit M. Depping, est-ce depuis le règne des empereurs qu’il se forma aussi dans la Gaule des associations pareilles. Les nautœ Parisiaci paraîtraient s’y rattacher.
Il nous manque bien des documens pour expliquer l’histoire de cette institution qui parvint à s’emparer peu-à-peu de toutes les affaires de la commune, et à devenir, pour ainsi dire, la commune elle-même. La hanse parisienne ne songea qu’à s’assurer la possession du commerce fluvial aux abords de la ville; mais sur ce territoire limité, dans le cercle étroit de ses spéculations, elle fut aussi rigoureuse pour l’application de ses principes et l’exercice de ses privilèges , que cette grande ligue anséatique , la plus formidable des associations commerciales qui aient précédé les compagnies des Indes, et d’autres grandes associations commerciales des temps modernes.
Le pouvoir du prévôt de Paris s’étendait sur le territoire extérieur jusqu’à la distance de six à huit lieues; dans cet espace, la Seine qui le traverse était considérée en quelque sorte comme la propriété des marchands qui en exploitaient le trajet. Ils avaient donc arrêté en principe que tout bateau chargé de denrées devait, en remontant la Seine , s’arrêter au pont de Mantes. Il ne pouvait avancer ni être déchargé , si celui qui l’avait expédié n’était pas bourgeois hanse de Paris , c’està-dire, si, outre le droit de bourgeoisie, il n’avait encore l’avantage d’appartenir à la hanse ou corps des
marchands de Peau ( Charte de Louis - ie -Jeune , de l’an 1170),
S i! était bourgeois d’un autre heu, il fallait qu’à son arrivée aux limites du ressort de la hanse parisienne , il déclarât son intention de vendre ses marchandises, et alors , le prévôt des marchands et les échevins lui désignaient un marchand de Paris pour être son compagnon. C’est à ce tuteur imposé que le marchand du dehors était obligé de déclarer le prix réel de sa cargaison ; et à ce prix, le compagnon parisien ( mercator socins Parisiensis ) avait le droit d’en prendre la moitié; ou s’il aimait mieux laisser vendre le tout, il partageait le bénéfice avec le propriétaire, jouissant ainsi des avantages de l’entreprise , sans courir aucune de ses chances. Si le marchand de la basse Seine osait passer outre au pont de Mantes pour arriver à Paris, ou si seulement, un marchand non hansé faisait embarquer au-dessous de Paris des denrées , pour les transporter vers l’embouchure, sans être assisté du mercator socins , il était réputé avoir enfreint les droits et privilèges de l’association ; ses marchandises étaient saisies, et confisquées au profit du roi et de la hanse parisienne.
Celle-ci voulant compléter son système de monopole, jugea nécessaire d’y soumettre aussi la navigation de
la haute Seine , et surtout le commerce des vins de la Bourgogne, d’autant plus important que la Bourgogne était alors la seule province de France qui exportât au loin les produits de ses vignobles. On exigea que quiconque amènerait à Paris un bateau chargé de vins, ne pourrait point le décharger s’il ne justifiait de sa qualité de bourgeois établi dans la ville; il pouvait d’ailleurs vendre sa denrée en bateau , mais les acquéreurs bourgeois de Paris avaient seuls le droit de la faire débarquer sur la Grève.
Un étranger était libre d’acheter du vin dans le port, mais il fallait que son achat terminé, il fît passer le vin du bateau dans une voiture pour le conduire hors de la banlieue de Paris. Les bourgeois de Paris étaient donc les seuls qui pussent acheter du vin pour en faire le commerce, soit dans la ville, soit aux environs.
Les Bourguignons se voyaient exclus par la même règle de la navigation sur la Marne; car cette riviere, se mêlant à la Seine dans la banlieue de Paris, ils se retrouvaient soumis au contrôle de la hanse.
Ce que faisait la bourgeoisie parisienne en grand , chaque petit seigneur dont le manoir fortifié dominait le cours de la Seine, se permettait de le faire en détail ; avant de pouvoir arriver de la Bourgogne jusqu’à
Harfleur, une cargaison de marchandises avait été déjà rançonnée par une dizaine de seigneurs riverains, ou de communes bourgeoises, fort empressés les uns et les autres, de tirer profit de leur position, ou de refuser le passage. A peu de distance de Paris, le seigneur de Maisons commençait cette série, et la ville de Rouen , ne se montrait pas la moins exigeante. Les marchands étrangers ne pouvaient y débarquer des vins pour les vendre dans la ville , et aucun bateau de marchandises ne pouvait se rendre en France , sans qu’un marchand rouennais fût intéressé à l’expédition. Rouen copiait ainsi la hanse de Paris.
Ces privilèges qui n’étaient en réalité que des us et coutumes, et que ne consacrait d’ailleurs aucune loi écrite, furent la cause de véhémentes oppositions de la part de quelques villes riveraines; Rouen fut une des plus difficiles à soumettre. On voit ses marchands plaider en toutes sortes de rencontres. Sous le règne de Charles VI, ils arguaient de l’importance de leur commerce pour l’approvisionnement de Paris , et réclamaient des privilèges avec autant de chaleur et d’instance que la hanse parisienne en mettait à leur résister. Les marchands de Paris alléguaient que leur ville était, en quelque sorte , pour la France, ce que Rome avait été pour l’empire ,
une ville certainement digne de privilèges spéciaux, qui, bien qu’onéreux sous certains rapports , tournaient néanmoins à l’avantage public. Notre grande cité , disaient-ils , a besoin d’approvisionnemens énormes ; or, qu’arriverait-il, si le commerce était entièrement libre sur tout le cours de la Seine? Les meilleures denrées passeraient devant Paris sans que cette capitale pût en profiter ; elles seraient exportées au loin , peut-être même livrées aux ennemis du royaume, tandis que le siège de la royauté en serait privé. C’est donc, ajoutaient-ils, par les motifs les plus sérieux que Paris est doté de quelques privilèges qui ne sont d’ailleurs guère supérieurs à ceux dont jouissent plusieurs autres villes.
Rouen perdit son procès, et les privilèges de la hanse parisienne furent de nouveau confirmés par une ordonnance de Charles VI, datée de i4*5. Ce ne fut qu’au xvue siècle que la hanse fut supprimée ou que du moins elle perdit ses privilèges, comme on en trouve la preuve dans le Traité de la Police , du commissaire Delamarre (tome ii, page 1 4? édition de 1672), où il est dit : « Se- « ront et demeurent les droits de compagnie française « éteints et supprimés, sans préjudice du droit de hanse, « et sans qu’il soit fait autre distinction entre mar- « chauds, que de forains, et de marchands de Paris. »
On aurait lieu de s’étonner que les rois aient sanctionné par des chartes des prétentions qui n’avaient aucune base; mais il faut observer, à cet égard, qu’on respectait à l’égal des titres écrits ce qu’on appelait us et coutumes. Dans les temps barbares qui précédèrent le moyen âge, on avait peu écrit, aussi n’existait-il pas beaucoup de titres originaires de cette époque; l’usage seul consacrait les droits; les rois même et les grands vassaux n’avaient souvent d’autre titre que la coutume pour justifier l’exercice de leurs droits; ils respectaient donc aussi les privilèges des bourgeois, comme ceux-ci se soumettaient de leur côté à des devoirs fondés uniquement sur l’usage. C’était une réciprocité à laquelle l’habitude prêtait force de loi ; lorsqu’il s’élevait quelque différend sur l’exercice d’un droit fondé par un longusage, on convoquait dix bourgeois notables pour affirmer simplement ce qui se pratiquait de mémoire d’homme, ou pour interroger sur cette matière les vieux bourgeois ; l’avis qu’ils formulaient à la suite de cette enquête, confirmait le droit ou l’usage. On ignore qui avait conféré aux marchands de Paris le droit de retenir aux limites de la baillie de Paris les bateaux chargés , mais on savait que de mémoire d’homme ils en avaient usé ainsi; cela suffisait pour faire respecter la coutume de Paris; les
rois retiraient d’ailleurs leur partdes bénéfices que réalisait la hanse parisienne ; ils percevaient la moitié des amendes infligées aux contrevenans , et plus la bourgeoisie de Paris était riche et puissante , mieux elle était à même de payer la taille et les autres impôts.
Le commerce par terre avait peu d’importance au xiiir siècle, à cause de l’état d’imperfection des routes et des moyens de transport.
Une seule route, celle d’Orléans, paraît avoir servi à un transit considérable de denrées destinées aux besoins de Paris. On lit, dans le Livre bleu du Châtelet, qu’il y avait, en 1 2 55 , un péage à Montlhéry dont le tarif nous a été conservé; les draps, les toiles, les peaux, les grains, les bestiaux, y étaient soumis à un octroi. Selon l’usage barbare du temps , le Juif y est assujéti aussi à l’impôt; il paie plus cher, s’il porte avec lui sa lampe , sans doute celle aux sept branches, qui servait à la célébration du sabbat; les livres hébreux étaient de même tarifés à Montlhéry.
Les anciens documens n’établissent pas qu’il ait existé d’autre route terrestre livrée au commerce de Paris. Il n’y avait d’ailleurs que la Seine et ses affluens qui permissent aux Parisiens de tirer aisément du dehors les denrées dont ils avaient besoin, ou d’exporter celles
qu’ils avaient de trop. Le commerce fluvial dut rester ainsi fort long-temps la branche la plus importante du négoce parisien , et il n’est pas étonnant que le corps des marchands de l’eau fût considéré comme la communauté marchande tout entière; en comparaison de son ressort , les autres affaires mercantiles n’étaient que peu de chose, et on put arriver insensiblement à considérer les chefs de la marchandise de l’eau comme les prévôts de tout le commerce parisien , comme les chefs meme de la bourgeoisie qui ne se composait en effet que de marchands et d’artisans.
Dans les chartes du xne et du commencement du xme siècle , les rois ne paraissent considérer encore les chefs de la marchandise de l’eau que comme ceux d’une association particulière; mais les actes de la fin du xiue siècle qualifient ceux-ci de prévôts et échevins jurés des marchands de l’eau. Un arrêt du parlement, de l’an 1273, nomme le prévôt magister scahinorum, maître des échevins; un autre arrêt, de 1277, ^ donne ^tre de prœpositus mercatorum parisiensium. Un peu plus tard , on voit ces magistrats négocians à la tête de tout le commerce , de toute l’industrie de la capitale. Enfin ils deviennent les chefs de la commune, et font acquérir à leur corps une consistance municipale.
Il y a quelque lieu de penser que c’est par ce motif que la ville de Paris avait alors, et conserva depuis, l’image d’un vaisseau dans ses armes; la Seine, à la vérité, ne portait pas de vaisseaux à voiles, mais la substitution du navire au simple bateau chargé de vins ou de sel , peut avoir paru plus convenable pour orner l’écusson et le sceau de la prévôté des marchands.
Les efforts continuels de la hanse parisienne pour conserver et pour étendre son monopole des denrées , a dû influer singulièrement sur la prospérité et le développement de la capitale. De grands avantages étaient attachés à la qualité de bourgeois de Paris, et surtout à celle de membre de la corporation des marchands. Outre les privilèges commerciaux, il s’était établi des coutumes civiles, avantageuses pour la communauté, et l’on conçoit aisément que les bourgeois fussent fiers de leur qualité ; cependant un commerce libre d’entraves aurait également enrichi et agrandi Paris. On a dit que la corporation des marchands de l’eau avait assuré les subsistances de la ville, et pourvu sans relâche à son approvisionnement : cela peut être vrai quant à certaines denrées, à l’égard des vins et du sel; mais le grain manqua trop souvent aux besoins de la consommation; la preuve en est dans les famines effroyables
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qui désolèrent Paris à diverses époques fort rapprochées.
On lit , dans le registre de lrf1 coutume de Paris, que le prévôt des marchands donnait à des bourgeois, en temps de disette , la commission d’aller à la recherche du blé dans la baillie de Paris ; cela indique évidemment que le corps des marchands ne comptait point parmi ses devoirs réguliers celui de tenir des grains en réserve, ou d’en faire venir dans les temps de nécessité . Fidèles au titre de leur association, les marchands s’occupaient exclusivement du commerce fluvial; celui de terre leur restait étranger; et d’ailleurs, accoutumés qu’ils étaient à participer aux bénéfices des marchands étrangers qui expédiaient des denrées à Paris, ils se livraient difficilement aux chances d’une spéculation mercantile. Toute leur activité se bornait à veiiler à ce qu’aucun de ces étrangers ne pût porter atteinte aux droits de leur hanse.
Plusieurs grandes foires alimentaient principalement le commerce terrestre; Paris en avait trois : la foire Saint- Germain, celle de Saint-Ladre, et le Lendit.
Chacune de ces foires durait environ quinze jours. La première se tenait dans le bourg de Saint-Germain, qui retenant encore aujourd’hui l’ancien nom de fau-
bourg, fait partie de la ville. La juridiction et les revenus appartenaient à i’abbaye du meme nom, située sur le territoire où la foire avait lieu.
Celle de Saint-Ladre avait été d’abord la propriété de la maladrerie ou léproserie de Saint-Lazare , également hors de l’enceinte de Paris; depuis, on l’avait transférée au grand marché dit de Champeaux, ou des halles. C’était un vaste enclos, couvert de hangars, et ceint de murs percés de grandes portes. Les marchands y venaient par intérêt; plusieurs métiers avaient aussi l’obligation d’y exposer leurs produits. Les changeurs, les pelletiers, les marchands de foin, de cire, les selliers, et même les bouchers étaient contraints par ordre du roi , de fermer, pendant toute la durée de cette foire, leurs boutiques et ouvroirs, et de n’étaler qu’aux halles et aux environs, dans les limites de la foire de Saint-Ladre. Ce n’était plus une occasion de débit, c’était une servitude, car ils étaient soumis à une redevance; aussi, plusieurs métiers, les bouchers surtout, aimaient mieux transiger avec le roi, et lui payer une somme d’argent, que de transporter leur commerce à la foire. D’autres métiers, qui croyaient trouver une compensation suffisante pour leur déplacement et pour l’impôt auquel on les assujétissait, ne demandaient pas à entrer en composition, et
fermaient leurs maisons de la ville , pour venir grossir le nombre des étalagistes des halles.
Le revenu de cette foire était souvent affermé par le roi; pendant sa durée, le fermier devenait en quelque sorte le roi des halles; il rendait la justice sur le terrain et percevait tous les droits. On portait alors dans l’enceinte delà foire, ce qu’on appelait le poids du roi ; c’étaient des balances et des poids déposés ordinairement dans un local de la rue des Lombards, où l’on s’en servait à constater , moyennant un impôt d’usage , le poids légal des denrées livrées à l’acheteur. &uxive siècle, le revenu du poids du roi devint la propriété de quelques bourgeois, par suite d’une de ces concessions que les rois faisaient dans les morne ns de pénurie.
Le Lendit se tenait pendant la plus belle saison de l’année , au mois de juin, dans la plaine de Saint-Denis. Cette foire attirait une foule immense ; de nos jours, où l’industrie étale avec profusion les merveilles du luxe, où le Palais-Royal et le quartier qui l’avoisine sont un bazar perpétuel, on aurait peine à se figurer une grande foire du moyen âge, telle qu’était le Lendit. C’était alors une époque de jouissances, de surprises et de vives émotions; on en attendait le jour avec impatience; on s’y préparait long-temps d’avance ; marchands étrangers et
bourgeois, écoliers de l’université, baladins, cabaretiers, courtisanes, filous, tous accouraient pêle-mêle à Saint- Denis , pour prendre leur part de la fête commune. C’est là qu’on mettait au grand jour les produits de l’industrie que de sombres boutiques cachaient tout le reste de l’année, ou qu’on y aurait même cherchés inutilement, et qui se fabriquaient ailleurs. Les mères de famille venaient faire acquisition d’ustensiles de ménage , et les écoliers de parchemins ; c’est là que les étrangers étalaient orgueilleusement les progrès que les arts mécaniques avaient fait chez eux; c’était là qu’on réunissait tous les genres de divertissemens capables d’émerveiller les bons bourgeoisde la capitale; c’est là qu’on tolérait des amusemens, des débauches qu’excluaient de la ville la vie simple et monotone de l’année. Le Lendit était la fête de toutes les classes de la société; les uns y amassaient de gros bénéfices, les autres y dépensaient leur argent en emplettes plus ou moins frivoles, et la foule qui cherche avant tout delà distraction, s’y amusait à sa manière, et à tout prix. La corruption des villes transportée à la campagne y tenait ses orgies ouvertes; l’argent circulait, et la ruse tendait ses pièges à la simplicité et à l’ignorance.
x\près quinze ou dix-huit jours de cette vie tant soit peu carnavalesque, chacun repliait bagages; marchands,
taverniers, baladins, courtisanes, disparaissaient en un clin d’œil , jusqu’à l’année suivante.
Parmi les cent métiers enregistrés par Etienne Boileau, nous n’aurons à parler ici que des principaux, ou de ceux dont l’exercice présentait des particularités étrangères à nos mœurs actuelles. Le Paris d’alors était loin de ressembler au Paris d’aujourd’hui ; pour s’en former une idée, il faut aller parcourir les rues tortueuses de la Cité; celles qui se croisent encore autour de la vieille tour de Saint- Jacques-deda Boucherie , et celles qui descendent de la montagne Sainte-Geneviève vers la Seine. Dans ces quartiers, on retrouve l’aspect conservé du vieuxParis : il y a encore des maisons noires, sombres, pressées les unes contre les autres, dans des rues sans soleii, où les voisins font la conversation par les fenêtres ou sur les portes; les voitures ne circulent jamais entre ces cloaques animés; des boutiques caverneuses y cachent des marchandises dont elles sont l’atelier; rien ne saurait mieux rappeler les ouvroirs dont il est si souvent parlé dans les réglemens d’arts et métiers. Le rapprochement des boutiques , le peu de largeur des maisons et des ruelles qu’elles occupent , nous expliquent aussi pourquoi ces réglemens interdisaient aux marchands d’appeler l’acheteur chez eux, avant qu’il eût quitté l’étal du voisin. Les
marchands et artisans d’une même profession étaient alors très proches voisins ; ainsi les tisserands habitaient la rue de la Tisseranderie ; les maçons, celle delà Mortellerie; les charrons, celle de la Charonnerie, les tanneurs infectaient trois ou quatre rues, qui portaient et gardent encore en partie le nom de la Tannerie ; ceux qui pour leur travail avaient besoin de l’eau de la rivière, tels que les mégissiers et les teinturiers, s’étaient réunis sur les bords de la Seine; d’autres s’étaient groupés autour des halles et y occupaient des rues entières. A la fois amis et rivaux , ces artisans voisins et membres de la même confrérie , étaient toujours aux aguets de ce qui se passait à côté d’eux. Les fripiers, sous les piliers des halles ont conservé quelque chose des habitudes et de l’aspect des marchands parisiens du xme siècle.
Presque toutes ces boutiques se fermaient quand la cloche de Notre-Dame, ou de Saint-Méry, ou de Sainte- Opportune avaient sonné l’angélus du soir. Une règle de leurs statuts fixait la fin des travaux de chaque journée au dernier coup de vêpres, ou à l’heure du couvre-feu. îl était interdit d’ailleurs à la plupart des métiers de travailler à la lumière ; un morne silence succédait, chaque soir, à l’activité bruyante de ce peuple d ouvriers. La ville était plongée dans l’obscurité ; on ne
connaissait ni les cafés, ni les bals, ni les spectacles; on se couchait tôt, pour être debout à l’aube du jour, lorsque la cloche de la paroisse voisine annonçait l’ouverture des églises. Chaque samedi, le travail finissait plus tôt, comme pour rendre hommage et se préparer à la solennité du lendemain. Les dimanches, et les jours de fêtes trop nombreuses pour le bien-être de l’ouvrier qui ne travaillait pas, réunissaient dans les églises la population industrieuse de la vieille cité; l’après-midi, les bourgeois allaient se promener en famille, hors des murs : pour y arriver, on avait alors peu de chemin à faire. Les taverniers ne manquaient pas, ils affluaient dansles bourgs, autour des abbayes qui touchaient presque aux murs de Paris. On a souvent dit que ces bourgs se peuplaient aux dépens de la ville, attendu que sur les terres privilégiées des abbés, les artisans avaient plus de liberté que sur ce qu’on appelait le terrain du roi. On ne voit pourtant pas que les abbés aient fait grâce aux bourgeois établis sur leur domaine , de la taille ni des servitudes ordinaires. D’autres motifs ont pu déterminer les artisans à s’établir dans les bourgs ecclésiastiques, sans que toutefois la population de la ville en souffrît beaucoup ; car dès le xme siècle, la plupart des métiers sont exercés dans l’enceinte même de Paris , et la rivalité entre les
artisans des terres royales et ceux des terres seigneuriales ne pouvait, ce nous semble, qu’entretenir une émulation profitable aux progrès de l’industrie.
Le samedi était le jour spécial consacré aux ventes du petit commerce qui fermait ses boutiques pour se porter aux halles. Les boulangers, les drapiers, les tisserands, les marchands de cordouan des villes et bourgs de la baillie de Paris y étalaient leurs pains, leurs draps, leurs étoffes, leurs cuirs, tandis que les petits fripiers, savetiers, etc., étalaient, par terre des vieilles hardes et des chaussures pour le menu peuple. Chaque profession, chaque branche de commerce avait sa place marquée et meme sa halle particulière; beaucoup de lieux manufacturiers de France y étaient représentés par leurs fabricans, qui avaient aussi des sièges fixes. Ainsi, Beauvais, Cambrai, Amiens, Douai, Pontoise, Lagny, Gonesse avaient leurs sections de halles: c’était presque pour les Parisiens une exposition continuelle des produits de l’industrie nationale.
Le même jour, il y avait un grand passage au Petit- Pont, par lequel on sortait de Paris , du côté du midi. Le péager , qui y recevait le droit du roi ( d’après un tarif inséré dans la deuxième partie du registre d’Etienne Boileau ), avait fort à faire de distinguer ce qui était
sujet au péage, d’avec ce qui ne devait acquitter ses redevances qu’en arrivant aux halles. En parcourant la liste de ces denrées, on est surpris de voir combien les Pari* siens d’alors étaient simples dans leurs besoins et dans leurs goûts. Cette bourgeoisie industrielle n’était pas riche, elle ne travaillait que pour ses besoins réels, ses gains étaient bornés , et ses dépenses d’une extrême modicité.
M. Depping , auquel nous sommes redevable des notes curieuses que nous venons de résumer , divise en trois classes les artisans de Paris, au xnie siècle, selon la nature de leurs professions, savoir : ceux quis’occupaient des alimens, puis les ouvriers en métaux et en bois, puis ceux qui travaillaient pour l’habillement. Nous ne saurions mieux faire que d’abréger cette partie de ses savantes recherches.
Tant que la ville avait été confinée dans file de la Cité, les grains de la Beauce avaient suffi aux habitans. Un four appartenant à l’évêque et construit sur la rive droite de la Seine, cuisait leur pain.
Les agrandissemens créés par Philippe-Auguste nécessitèrent de nouvelles ressources. Les halles ou marchés de Champeaux attirèrent les grains de la Brie , de la Picardie et d’autres provinces ; une classe de bourgeois, celle des blatiers, s’empara de cette branche de
commerce. Le prévôt des marchands fut dépositaire des étalons, des mesures, et des mesureurs jurés choisis par le corps des marchands, présidaient à la garantie des ventes. Les moulins étaient amarrés sous le Grand-Pont de Paris ; les talemeliers ou boulangers qui achetaient du grand-panetier du roi, le droit d’exercer leur métier, cuisaient le pain dans des fours qui n’étaient plus comme autrefois des fours banaux ou seigneuriaux. Cependant les abbayes de Saint -Germain , Saint-Marcel , et Saint- Martin , continuèrent de posséder chacune un four banal , et forçaient les habitans de leur territoire , d’y cuire leurs pains; cette contrainte ne cessa que quand la population des terres se confondit avec celle de la ville.
Les talemeliers, après quatre ans d’apprentissage, pouvaient obtenir la maîtrise, en l’achetant du grand-panetier ou de son délégué, qui avait le titre de maître des talemeliers, et en se soumettant à l’impôt hebdomadaire levé sur la boulangerie. Cette profession était la seule qui eût un cérémonial particulier pour conférer la maîtrise. Le récipiendaire portait dans la maison du maître des talemeliers un pot rempli de noix et de nieules (i) , et jetait le pot contre le mur, après quoi les maîtres et
(i) Espèce de pâtisserie.
valets ou compagnons du métier, entraient et recevaient à boire, de la part du chef du métier. Il se pourrait que cet usage fût d’une grande antiquité, et remontât bien haut dans les fastes de la talemelerie en France ou dans les Gaules. Il tomba plus tard en désuétude ; mais les boulangers de Paris n’en perdirent pas le souvenir, et lorsqu’au xvue siècle ils proposèrent l’adoption d’un nouveau réglement à l’autorité publique, ils n’oublièrent pas d’y mentionner le pot d’installation des temps féodaux, en accommodant, toutefois , cette singularité aux progrès de la civilisation; car ils demandèrent que le candidat à la maîtrise présentât à l’avenir un vase avec une branche de romarin à laquelle seraient attachés des pois percés, des oranges et autres fruits. Mais l’usage féodal ne put être rétabli, et la maîtrise fut réduite â s’en passer.
Ce qui dura plus long-temps, ce fut la juridiction exercée par le grand-panetier sur le corps des boulangers ; elle subsista pendant des siècles, et si la charge de grand-panetier n’eût été supprimée , la boulangerie serait peut-être restée dans sa dépendance jusqu’à la révolution de 1789.
Les taletneliers n’avaient pas le droit de cuire les dimanches et les jours de fêtes , en sorte que pendant
plus de soixante jours par an , les fours chômaient , et les habitans de Paris étaient privés de pain frais. C’est peut-être par ce motif que le marché au gros pain se tenait le samedi sous les halles , accessibles aussi bien aux marchands forains qu’aux talemeiiers de Paris. On accordait encore une faveur aux talemeiiers de la banlieue; ils pouvaient avec ceux de Paris, exposer en vente, le dimanche, au parvis Notre-Dame, le pain qu’ils n’avaient pas vendu le samedi aux halles.
On ne prescrivit aucune loi aux talemeiiers, sous le règne de saint Louis , pour fixer la qualité et le poids du pain ; ce ne fut que long-temps après , qu’il fallut , pour satisfaire aux plaintes multipliées du menu peuple, régler ces deux conditions. Jusque-là, les vieux usages avaient été suivis. Il y avait des pains du prix de deux deniers, d’un denier, et même d’une obole.
La première corporation de pâtissiers qui se soit formée est celle des oubliers ou oublay ers, qui faisaient les gaufres , les nieules , et les feuilles légères appelées oublies . On criait celles-ci dans les rues au xme siècle comme aujourd’hui. Le roi avait son oublier d’office; c’était à ce qu’il paraît un personnage assez important des cuisines royales, puisque dans l’état de la maison de saint Louis, qui nous est parvenu , on voit qu’il lui est
accordé un cheval et une ration de fourrage. Du reste, la pâtisserie était un art dans l’enfance.
La corporation des bouchers se vantait d’une origine fort ancienne ; ce qui justifiait jusqu’à un certain point ses prétentions ambitieuses, c’est qu’elle avait conservé quelques vestiges de l’organisation créée par les empereurs romains pour l’exercice de ce métier dans les villes. Chez les Romains, les familles qui avaient commencé à s’y livrer ne pouvaient plus le quitter ; il se transmettait de père en fils , et formait une classe séparée dans la bourgeoisie. — Telle est à -peu -près la situation de la boucherie de Paris.
A l’époque où les actes publics révèlent son existence comme corps de métier, un certain nombre de familles en étaient pourvues, et léguaient leurs étaux comme un héritage à leurs descendans. Dans l’origine, les bouchers étalaient au parvis Notre-Dame, selon les anciens titres cités par le commissaire Delamarre ( Traité de la police, tom. ir , livre v, tit. xx ). Le nom de l’église de Saint- Fierre-aux-Bœnfs , qu’on a démolie en 1837 , rappelait l’ancienne occupation de ce quartier. Lorsque Paris s’étendit vers la rive droite de la Seine , les boucheries furent transférées auprès du Châtelet, dans le quartier où le nom de l’ancienne église et de la tour encore exis-
tante de Saint-Jacques-des-Boucheries, en perpétue le souvenir. Là chaque famille du métier avait ses étaux , et les traitait comme une propriété immobilière.
Ces vieilles familles de bouchers incorporés ont continué pendant plusieurs siècles de fournir de la viande aux Parisiens. Elles devinrent comme une espèce d’aristocratie dans ce métier. A l’époque où Delamarre écrivit son traité de la police , c’est-à-dire au commencement du xvuie siècle, il n’en existait plus que quatre ; et quoique dès le xvie siècle, leur nombre eût considérablement diminué par suite des extinctions, elles prétendaient occuper encore tous les étaux de la grande boucherie, mais en les louant à des bouchers qui ne faisaient pas partie de la corporation.
C’est un fait curieux à observer, que la transmission de l’esprit de corps dans ces professions, à travers toutes les vicissitudes de l’industrie et du commerce. Plusieurs arrêts du parlement intervinrent pour détruire le monopole de la corporation ancienne ; et encore sous la restauration, on crut voir une tendance des bouchers pour concentrer l’exploitation de ce genre de commerce dans les mains des plus riches d’entre eux ; et ce fut probablement pour y remédier que l’on autorisa l’établissement d’un grand nombre d’étaux nouveaux,
dont rutile concurrence amena peu-à-peu la dissolution du monopole.
Tandis qu’une centaine de métiers, sous le règne de saint Louis, venaient faire enregistrer les statuts de leurs confréries , les bouchers de Paris se dispensèrent de ces formalités; et il ne se trouve dans les registres de la prévôté de cette époque , jusqu’à la fin même du xme siècle, aucun réglement qui les concerne. La raison en est, que les bouchers formant en quelque sorte une caste particulière , ayant ses statuts d’ancienne date et meme son chef spécial pris dans la caste et nommé par elle, se regardèrent comme suffisamment constitués, et ne crurent pas nécessaire de se mettre dans la dépendance de la prévôté. Se gouvernant eux-mêmes, faisant juger leurs différends par un arbitre de leur choix, et ne rendant compte à personne de la manière dont ils disposaient des biens de leur communauté, ils ne voulaient sans doute pas s’exposer aux risques de voir modifier leurs statuts par le premier magistrat de la capitale. Il en est résulté que ces statuts qualifiés d’antiques nous sont restés inconnus ; peut-être , sans avoir jamais été écrits , se sont-ils transmis par simple tradition dans la caste. Pendant les derniers siècles, on demanda plusieurs fois en justice la production des titres écrits , qui
pussent légitimer les prétentions de l’ancienne corporation dans les procès qu’elle eut à soutenir. Elle répondit qu’elle n’en possédait point; et en effet, par un singulier contraste, la plus vieille corporation des marchands de Paris ne pouvait produire que des titres récens , datés du xvie siècle. Il y avait cependant une charte dont elle pouvait se prévaloir : c’était l’acte de transaction par lequel Philippe-le-Hardi, pour mettre un terme aux contestations en litige entre les bouchers de la Grande-Boucherie, et ceux que l’ordre du Temple voulait autoriser, accorda en 1282, à ceux-ci deux étaux , sans vouloir toutefois porter atteinte aux coutumes , franchises et privilèges de la communauté des bouchers. « Car ils disaient, porte cette charte ( Or- « donnan . des rois de France , tome ni) , qu’ils avaient » et que leurs prédécesseurs avaient eu la faculté de faire » et de constituer bouchers, à l’effet de couper et de dé- « biter des viandes pour toute la ville, les fils des bou- « chers existans, — sous notre autorité et avec notre « consentement (c’est Philippe-le-Hardi qui parle) ; sans « qu’aucune autre personne, dans la ville et dans ses dé- « pendances, ait la permission de faire des bouchers, ou (( d’élever une boucherie pour la ville de Paris et ses « faubourgs, à l’exception de ceux qui ont des boucheries
« depuis un temps immémorial. » La même charte se termine par ce passage remarquable : « en faisant conte cession au Temple de deux étaux , nous n’entendons « pas qu’il soit porté aucun préjudice à nos bouchers, « et à leur communauté, ni à leurs usages, coutumes, « privilèges et franchises; nous voulons, au contraire, « que ces privilèges, usages, coutumes et franchises de- « meurent dans toute leur vigueur. »
Cette déclaration royale est, comme on le voit, bien positive ; elle constate et confirme le monopole de la Grande-Boucherie vers la fin du xme siècle ; mais les bouchers durent regretter, dans la suite, que cet acte ni aucun autre n’ait expliqué en détail toutes ces franchises et coutumes alléguées sommairement par Philippele-Hardi dans la charte de l’an 1282 ; et que leurs prédécesseurs, au lieu de jouir de leurs avantages, n’aient pas eu le soin de les faire constater légalement et confirmer par une autorité irrécusable.
Le vin était à cette époque comme aujourd’hui , la boisson commune de toutes les classes de la société à Paris. C’était principalement par cette branche de commerce que la hanse tirait partie de ses privilèges. Bien qu’il existât une corporation de cervoisiers qui fabriquait de la bière de grains, et qui, à ce qu’il paraît, ne
connaissait point l’emploi du houblon, déjà fort en usage dans d’autres contrées (i) , c’était au vin que le peuple s’adonnait de préférence. Beaucoup de bourgeois avaient, aux environs de la ville , des vignes dont ils pouvaient faire venir les vendanges chez eux , sans acquitter de péage; mais il arrivait encore pins de vins par l’Yonne et la haute Seine ; on en tirait pareillement du terroir d’Orléans. C’est au port de la Grève que les taverniers et les bourgeois faisaient leurs achats. On voit à la fin du xme siècle l’existence de la classe des courtiers reconnue par des actes publics ; ces courtiers servaient sur le port meme d’intermédiaires entre les acheteurs et les marchands, et leur droit de courtage était réglé par des ordonnances.
Les classes inférieures formaient alors comme toujours le public habitué des tavernes ; et il fallait que ces établissemens fussent dès-lors bien mal famés, pour que Louis IX se soit cru obligéd’en interdire la fréquentation ; défense singulière , si l'on considère que les taverniers étaient d’ailleurs une corporation légalement établie , qui avait ses statuts, et qui payait des taxes assez consi-
(i) En Silésie, dès le xmc siècle, il y avait des houblonnières ( humuleta ). En 1255, le duc Henri III donna à cens des terres à plusieurs paysans: Laborantibus humulum. En 1288, les chartes mentionnent les humuleta d’Oels , etc. etc.
dérables. Aussi cette rigueur du saint roi fut-elle inutile et resta sans exécution. Les tavernes dont le nombre ne cessait de se multiplier, continuèrent d’être hantées par le peuple; c’est toujours là que s’est fait, au moyen âge, le débit du vin en détail, ou, comme on disait alors, du vin à broche. Le peuple ne connaissait guère qu’une seule qualité de boisson, le vin vermeil ; le prix en était presque aussi stable que celui du pain. Il y eut grande rumeur à Paris, au xiv° siècle , lorsque les taverniers se permirent de vendre la pinte de 12 a 16 deniers; il leur fut enjoint par le prévôt de revenir à l’ancien taux de dix deniers.
Chaque pièce de vin que le tavernier entamait était grevée d’un impôt que percevait le corps des marchands, ou le Parloir-aux-Bourgeois , situé près du Châtelet. Afin de constater aussi exactement que possible le nombre des pièces entamées, et les qualités du vin débité , on avait depuis long-temps inventé un moyen supérieur à tous ceux que la perception des impôts de consommation a suggéré aux financiers des temps modernes. C’est ici le cas d’entrer dans quelques détails sur une institution qui se lie étroitement au sujet qui nous occupe.
Les marchands parisiens du xnT siècle n’avaient point
pour débiter leurs denrées les ressources de ceux du siècle actuel, qui jouissent de tous leurs avantages, sans se douter combien de siècles leurs prédécesseurs en ont élé privés. N’ayant ni journaux, ni affiches, ni écriteaux pour faire connaître ce qu’ils avaient à vendre , et les nouveautés qui venaient de leur arriver , ils ne possédaient qu’un seul moyen de publicité , c’était de faire crier par la ville , les avis qu’ils voulaient communiquer au public. Ce moyen , tout bourgeois l’employait pour avertir ses concitoyens de ce qu’il avait intérêt à leur faire savoir. Ainsi on criait les denrées, les décès , les invitations aux obsèques, les effets perdus, et une foule de choses pour lesquelles les petites et les grandes affiches suffisent aujourd’hui. Ce besoin de faire crier les avis d’intérêt particulier avait donné naissance à la corporation des crieurs, et à ce qu’on appelait les criages de Paris.
On lit au sujet de leur emploi, le passage suivant dans une ordonnance de Charles VI, an 1 4 1 5. — > « Au- « ront lesdis crieurs , pour crier corps , confraries , « huilles, oingnons , pois, fèves, choses estranges, « comme enfans, mules, chevaulx, et toutes autres « choses qui appartiendront à crier en la dicte ville , « tant par nuit que par jour, reserve, huche et foing ,
« y solz parisis; et pour crier vinaigre et verjus, xvj de- « niers parisis. Et se c’est aucune personne d’estat très- « passé qu’il faille crier deux fois, ilz auront viîj solz « parisis , et querront les robes et manteaulx , sarges et cf chapperons qui appartiendront à quérir pour les « obsèques et funérailles.
Les taverniers avaient probablement commencé à se servir des crieurs pour annoncer au public qu’ils allaient entamer une pièce de vin , avant que le fisc municipal songeât à tourner cet usage contre les taverniers euxmèmes. En effet, quand la coutume de crier les vins fut bien établie, l’autorité publique trouva que c’était un excellent moyen de constater la perce des tonneaux de vin, afin de prélever sur chacun les droits d’usage. En conséquence, on obligea tous les taverniers à prendre un crieur , et à lui payer un salaire fixe par jour. Depuis lors, les crieurs furent en quelque sorte des employés de la prévôté, obligés par le devoir de leur charge à aller chez les taverniers, et à constater la quantité devin débitée par jour; les taverniers trouvèrent cet assujétissement vexatoire et onéreux; ils réclamèrent auprès du roi; mais le droit de criage parut si commode et si ingénieusement inventé , qu’on le maintint pendant des siècles, malgré les plaintes des taver-
niers. Les criages de vin donnant ainsi lieu à une perception importante , devinrent une branche notable du revenu royal ; car le roi les avait possédés d’abord , et affermés ensuite au seigneur de Poissy; Philippe-Auguste, en 1220, les céda aux marchands de Veau, avec le droit de nommer et de révoquer les crieurs , de tenir les étalons des mesures, et d’exercer la basse justice et la police à l’égard des contraventions. Il y avait en outre des terres et des rentes affectées à la ferme des criages. Cet objet est un peu obscur dans les actes, et aucun auteur moderne ne s’est occupé de l’éclaircir.
Ce n’est qu’à dater du règne de saint Louis, qu’il est fait mention des crieurs de vins. On aurait pu les appeler crieurs détaillans,car non-seulement ils parcouraient les rues criant le vin de la taverne à laquelle ils étaient attachés pour le jour ou la semaine; mais ils en offraient aussi aux passans dans un hanap ou vase de bois, que le tavernier leur fournissait. Les vieilles éditions des ordonnances de la ville de Paris ont eu pour frontispice une gravure en bois qui représente un de ces crieurs ayant la bouche ouverte pour crier le vin, tenant d’une main un broc, et offrant de l’autre le hanap ou écuelle remplie de vin à un bon bourgeois qui passe dans la rue; la taverne est figurée derrière le crieur.
Ainsi le vin allait autrefois trouver et provoquer le consommateur, et le Parisien pouvait à la rigueur, s’enivrer sans risquer de désobéir à l’ordonnance de saint Louis qui proscrivait la fréquentation des tavernes.
Les crieurs faisaient les affaires des taverniers , même malgré ceux-ci, qui souvent se seraient bien passés du ministère de ces employés qu’on leur imposait. Ils allaient criant le vin toute la matinée, et la veille des grandes fêtes ils criaient jusqu’au soir les vins composés, tels que clairet, ou épicé et miellé, vin de sauge, vin de romarin et autres dont les Parisiens se régalaient alors dans les jours extraordinaires.
Le roi s’était réservé la faculté de faire débiter en automne, après les vendanges, le vin provenant des vignobles de ses domaines. Alors les tavernes cessaient d’en débiter, et les crieurs précédés du chef de leur corps, allaient presque solennellement par les rues , pour crier le vin du roi. Ils gagnaient en cette occasion quatre deniers par jour, c’est-à-dire autant qu’il leur était payé pour crier le vin d’une taverne.
La bourgeoisie , au temps de Louis IX , vivait encore trop simplement pour se régaler de vins étrangers ; mais moins de cinquante ans plus tard, il arrivait quel-
quefois au port de Paris des vins singulièrement recherchés par les épicuriens de la capitale. On les nommait vins deGarache, de Malvoisie, de Lieppe, d’Osaie, vin Bastart, vin de Rosette , vin de Muscadet. L’arrivée d’une naulée de ces boissons rares était un véritable évènement pour les bons Parisiens. Aussi procédait-on au débit avec certaines formalités spéciales. Dès que le prix en avait été déclaré et inscrit , le prévôt des marchands, accompagné deséchevins, se transportait à bord du bateau pour sceller la bonde, afin d’empècher qu’on fit aucun mélange de vins étrangers avec d’autres. Toutefois, il est à remarquer que ces dignes magistrats n’oubliaient jamais de prélever pour leurs honoraires, — le prévôt, deux quartes par tonneaux, — et chacun des échevins ainsi que le clerc de la prévôté, une quarte. Ces messieurs voulaient bien cette fois, par exception , consentir à percevoir le droit de coutume en nature.
Venaient alors les crieurs, précédés, comme pour le ban du roi, de leur chef portant un hanap doré ; ils allaient par la ville annoncer la grande nouvelle de l’arrivée d’une naule de vins exotiques, pour engager les riches à profiter de l’occasion. Une classe particulière de tonneliers, appelés barilliers , et dont le nom est resté à l une des rues de Paris, faisait pour les riches
des tonneaux soigneusement travaillés pour enfermer ces vins rares ; et telle était l’importance qu’on attachait à leur travail , qu’on leur permettait de s’y livrer les jours fériés, alors même que les boulangers et d’autres artisans qui pourvoyaient aux premiers besoins de la vie, étaient forcés de chômer.
Les crieurs étaient donc les hérauts du commerce parisien ; et ils paraissaient si nécessaires , que longtemps même après avoir découvert des moyens de publicité beaucoup plus actifs, on se servait encore fréquemment de leur ministère. Charles VI réduisit leur nombre à vingt-quatre ; il voulut qu’ils célébrassent avec solennité la fête de saint Mavûn-/e -bouillant , patron de leur confrérie.
Les maîtres de la corporation devaient paraître à la procession , couronnés de chapeaux de roses , et l’un d’eux portant le bâton de la confrérie. A la mort (i) d’un crieur, ses camarades, en robe de la confrérie, por-
(i) Et avec ce yront deux d’iceulx crieurs entour ycelui corps du crieur trespassé., l’un tenant ung pot de vin, et l’autre un beau hanap pour présenter à donner à boire à tous ceulx qui porteront le corps, et à tous autres qui boire vouldront; et mettront reposer ledit corps à chascun quarrefour sur deux tresteaux, et en icelui reposant, présenteront à boire à ceulx qui là seront présens, aux despens de ladite contrarie. ( Ordonnance des rois , de l’an i4i5 )
taient son corps au cimetière; mais en route le convoi devait s’arrêter à tous les carrefours , on déposait le cercueil sur des tréteaux, et un des crieurs muni d'un hanap richement ciselé devait offrir à boire à tous les assistans.
Nonobstant le cérémonial et l’espèce de prestige dont cette corporation s’entourait , elle ne laissait pas que de mériter assez peu de considération. Les crieurs faisaient volontiers toute sorte de métiers, jusqu’à celui de fossoyeurs et de valets d’étuves.
Paris comptait encore parmi ses débitans de comestibles les regratiers , qui vendaient les légumes, et le sel auxquels ils joignaient aussi le pain, le poisson, la cire, la bière ; il y avait deux corporations de ce genre. Les regratiers tenaient lieu dy épiciers , qui ne se formèrent en corps qu’au xiv" siècle, et ne sont point par conséquent un des métiers les plus anciennement constitués de la ville. Il existait en outre deux corporations de ‘poissonniers ; les uns ne vendaient que des poissons d’eau douce, tandis que les autres tenaient exclusivement la marée. Pendant quelque temps il y eut meme une corporation particulière pour le débit du hareng. Ce poisson pêché en abondance sur les côtes de la Normandie, de l’Artois et de la Bretagne, offrait au
peuple une nourriture commune et au plus bas prix. Une dizaine d’espèces de poissons sont nommés dans les tarifs de l’octroi; les huîtres n’y sont pas; en revanche on mangeait du marsouin , et la peau velue de cet animal servait à border certains vètemens.
La Seine était alors plus poissonneuse que de nos jours. Entre Vilieneuve-Saint-George et Paris , elle s’appelait l’eau du roi.
La Marne , depuis Saint-Maur-des-Fossés jusqu’au confluent de cette rivière et de la Seine, appartenait également au roi. Lui seul et son délégué avaient droit d’y pécher; mais le délégué vendait toujours le droit de pêche à quiconque voulait le payer.
Certaines règles de police qui furent souvent renouvelées ou modifiées dans la suite , s’appliquaient au système général de l’approvisionnement de Paris ; on exigeait, par exemple, que les denrées une fois chargées fussent dirigées sur la capitale sans s’arrêter en route, et qu’elles y arrivassent dans le plus bref délai. On défendait aux marchands d’aller au-devant de ces envois , et lorsque les cargaisons se présentaient à l’entrée des ports ou dans l’enceinte de Paris, il fallait qu’elles fussent vendues en bateau et portées sur les marchés , afin que tout se passât publiquement, et qu’on fût sûr
de ne recevoir que des denrées saines et de bonne qualité. Les bourgeois avaient la préférence sur les marchands pour l’achat des vivres, ceux-ci ne pouvaient acheter certaines denrées qu’à des heures fixes qui laissaient aux bourgeois le temps de choisir auparavant. On redoutait les accaparemens et les monopoles, et cette crainte faisait traiter avec assez peu d’égards les débitans au détail. Le soin principal de la police était de tenir les marchés bien fournis et de les rendre accessibles à toutes les classes de la population.
Les métiers qui travaillaient le bois et les métaux paraissent assez peu nombreux au xme siècle; il y avait des orfèvres et des batteurs d3 or ; au commencement du siècle suivant , on voit aussi des émailleurs sur or, au nombre de quarante, s’ériger en corporation, ou plutôt enregistrer leurs statuts au Châtelet; on exigeait rigoureusement que tous les artisans qui travaillaient en or ne se servissent que d’or fin ; mais on voulait du solide, et on défendait le clinquant pour éviter les fraudes des fabricans. Cependant les ordonnances renouvellent si souvent la défense de frauder, qu’il faudrait croire que, malgré toute la sollicitude de l’autorité, on trompait beaucoup de gens en substituant l’apparence à la réalité, en vendant du faux pour du vrai.
On connaissait peu et mal les pierres fines, quoiqu’il y eût quelques joailliers, et on croyait avoir assez fait en défendant de vendre du verre coloré pour des pierres précieuses. C’est par le commerce avec le levant que les pierres fines furent apportées pour la première fois, et tel fut l’engouement qui s’empara d abord de cette branche d’industrie, que bien des gens allèrent jusqu’à attribuer aux pierres orientales des qualités surnaturelles ; divers ouvrages du moyen âge s’étendent beaucoup sur les propriétés prétendues merveilleuses des rubis, des saphyrs et des sardoines.
Plusieurs métiers façonnaient le cuivre , le laiton , le fer, l’acier et le plomb pour les ustensiles de ménage, pour la serrurerie, la bouderie , la harnacherie, l’épinglerie, etc. Il est à regretter que nous n’apprenions rien par leurs statuts, de l’exploitation des mines et des premiers apprêts des métaux, suivant les procédés connus à cette époque. Au reste on travaillait grossièrement ; on ne savait guère donner que des formes sans goût aux ustensiles, à la vaisselle , et aux ouvrages en métal qu’on employait à l’habillement ; mais l’ouvrage était solide, et c’est la qualité qui paraît le plus recommandée dans les réglemens dressés pour les artisans.
Les ouvrages en bois ne se distinguaient également
que sous ce rapport. La dévotion unie au luxe avait découvert le moyen de varier beaucoup les chapelets , sans lesquels on n’allait guère à l’église; quatre ou cinq corporations subsistèrent auxuie siècle à Paris, de la fabrication des seuls chapelets en os, en ivoire, en corail , en ambre et en jayet. Il n’en est plus question dans les siècles suivans. Ce luxe avait fait place à d’autres genres de dépenses, à d’autres fantaisies.
Le xiiic siècle nous offre aussi une corporation des faiseurs de crucifix en os et en ivoire ; travaillant sans cesse à l’exécution d’un seul type , ils ne purent imprimer un progrès saillant à l’art de la scuplture.
La peinture sur verre n’obtenait pas non plus à cette époque le développement qu’elle acquit plusieurs siècles après.
L’architecture ou plutôt la construction des édifices réunissait plus que d’autres professions, la force à la beauté.
La chevalerie et les habitudes des nobles donnaient beaucoup d’occupation aux métiers d.e la sellerie et de la harnache rie; diverses corporations telles que les sel lier s, ieschapuiseurs , les cuireursy \esbourreliers , les lormiers, y trouvaient leur subsistance; c’était dans l’équipement que les nobles mettaient leur luxe; on dorait et on peignait les selles; le harnois complet d’un cheval
formait un attirail singulièrement compliqué. Ce n’est pas une étude facile que celle des termes employés alors dans les statuts des selliers et des blasonnenrs ou peintres d’armoiries, car le blason était attaché à la selle: peutêtre est-ce de là qu’il a passé dans l’écusson du cavalier.
Les lormiers étaient les fabricans des mors et des freins; ils formèrent très long-temps une corporation considérable.
Le cuir subissait une grande consommation : les artisans qui l’apprêtaient sedivisaient en plusieurs classes. D’abord on avait tiré de l’Espagne les cuirs préparés et teints à la façon du maroquin , que l’on connaissait dans le commerce sous le nom de cordouans , qui leur venait de la ville de Cordoue dont les exportations en ce genre de marchandises étaient énormes ; plus tard on introduisit en France les procédés de la fabrication des cordouans , ou du moins on les imita pour les employer tant à l’équipement des cavaliers, qu’à d’autres usages. On distingua les artisans qui faisaient des chaussures en basaniers ou savetonniers,e t en cor douanier s, selon les cuirs qu’ils employaient : de là l’étymologie du nom moderne des cordonniers. D’autres classes, telles que les baudi oyeurs , les corroyeurs , les gantiers , faisaient du cuir la matière première de leurs produits industriels.
Les tisserands en laine, fil et chanvre, étaient nombreux à Paris. La draperie formait une des principales industries des villes du nord de la France. Elle ne donnait point lieu à de grands établissemens ; mais elle suffisait aux besoins d’un bon nombre de familles; la confrérie des drapiers a long-temps existé. Dans la Cité, la rue de la Vieille-Draperie indique encore le berceau de ce métier. C’est aussi dans cette rue qu’étaient situées, selon toute probabilité, les vingt-quatre anciennes maisons de Juifs que les drapiers obtinrent de Philippe- Auguste , moyennant un cens annuel de cent livres. Comme ces artisans avaient la faculté de faire travailler chez eux leurs parens, le métier se transmettait dans les familles: on était drapier de père en fils, et quelquefois tous les membres d’une meme famille travaillaient en commun. Dans l’origine, les tisserands vendaient les étoffes de laine qu’ils avaient tissées; ils étaient à-la-fois fabricans et marchands ; mais dès la fin du xme siècle, les riches faisaient tisser par les pauvres, et vendaient lesdraps qu’ilsavaient fait manufacturer. Tout en conservant le nom de tisserands, ils y ajoutaient le litre de grands mestres, tandis que ceux qui travaillaient mercenairement et pour le compte d’autrui, n’étaient plus que les menus mestres. Quoique les autres
villes industrielles de la France eussent le droit de venir vendre leurs draps aux halles de la capitale , les drapiers parisiens soutenaient avec avantage cette concurrence; car, quant à la draperie fine, il n’y avait que les fabriques de la Flandre qui l’eussent portée à un grand degré de perfection, et, quand on voulait avoir du camélia fin ou de l’écarlate, on allait chez les marchands qui apportaient du nord les draps flamands.
A Paris, comme à Saint-Denis et ailleurs, la draperie faisait prospérer la teinturerie. Ces deux métiers indispensables ruii à l’autre , et pourtant jaloux de leurs succès réciproques, eurent de fréquens démêlés, quel’autorité publique essaya quelquefois en vain de concilier. Les drapiers voulaient teindre , pour avoir tout le bénéfice de leurs opérations, et les teinturiers, de leur côté, témoins des bonnes affaires que faisaient les drapiers, cherchaient à tisser les laines qu’ils teignaient , et à spéculer ainsi exclusivement pour leur compte. Dans la suite, les drapiers furent le premier des six corps de marchands, et quoique les chaussetiers ou fabricant de chausses en draps et autres étoffes de laine , voulussent faire une corporation particulière, et eussent choisi pour leur confrérie un autre patron que les drapiers, ils furent néanmoins absorbés dans cette puissante
corporation , à laquelle ils parvinrent seulement à donner le nom de drapiers-chaussetiers.
Les foulons devaient aussi leur existence à la prospérité dont jouissait la draperie. Plus de trois cents foulons allèrent au-devant du cortège funebre qui rapportait à Paris le corps de saint Louis , mort en Afrique. Ils devancèrent les autres bourgeois , pour se plaindre à Philippe-le Hardi de ce qu’on les empêchait de se servir d une place près de la porte Baudoyer, dont ils avaient depuis long-temps la jouissance. Mais dans ce nombre de trois cents, il faut probablement compter les ouvriers compagnons; car il est difficile de croire qu’il y ait eu trois cents foulons à Paris , tandis qu’on ne comptait qu’environ soixante maîtres -drapiers et vingt teinturiers ; du moins , le nombre des maîtres nommés dans l’accord fait entre les deux métiers, l’an 1291, ne s’élève pas plus haut. Dans la place qu’on voulait leur contester, et qui, jusqu’à ce jour, porte le nom de Baudoyer , se tenaient chaque matin les ouvriers foulons qui n’avaient point d’ouvrage.
Si l’on veut comparer les trois états de la draperie T de la teinturerie, et de la foulonnerie à l’époque dont nous parlons , sous le rapport du gain et de l’aisance, il suffit de parcourir les rôles de la taille à laquelle on
soumettait les marchands de Paris. Dans celui de i3i3, (inséré dans la collection des chroniques nationales par M. Buchon) , les foulons sont taxés à une faible somme ; les teinturiers ne paient pas non plus un impôt très élevé, mais on exige des droits très onéreux de la plupart des drapiers; quelques-uns d’entre ces derniers furent même les plus haut taxés de toute la bourgeoisie de Paris. Ainsi, le livre de la taille cite : Vasselin de Gant , drapier en gros, taxé à i5o livres , Jacques Marciau à 1 35 ; Pierre Marcel, drapier devant Saint-Eloy , à 127 livres; dame Isabeau de Tremblay, drapière, à 75 livres ; Jehan Pizdoe, son gendre n’est taxé qu’à 9 livres. Les Pizdoe étaient une famille notable qui a fourni des échevins. — Parmi les teinturiers, le plus fort imposé est Jehan Bouchet qui paie 3o livres. Quelques-uns de ces marchands payèrent plus que des paroisses entières ; et les changeurs même, qui étaient les banquiers de ce tempslà , ainsi que les lombards qui tenaient le comptoir et la banque , ne purent se comparer pour le gain aux forts marchands de draps de la Cité, du Grand-Pont, et de la paroisse de Saint-Méry. Peut-être mêlaient ils le commerce des draps de la Flandre et du Brabant avec celui des produits de leurs fabriques.
Les tisserands de couvertures de laine portaient le
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singulier nom de faiseurs de tapis nostrés , se distinguant par là des faiseurs de tapis sarrazinois qui fabriquaient réellement des tapis , et dont la corporation s’adjoignit plus tard les fabricans des tapis de haute lice que l’on n’avait pas connus d’abord. C’est de la Flandre que ce genre d’industrie fut apporté aux Parisiens.
La tisseranderie en lin et chanvre occupait un assez grand nombre de bras ; tous les samedis , les liniers étalaient aux halles , non loin des marchands de toile ; les Normands y arrivaient ce jour à cheval, portant en croupe leurs marchandises; l’approvisionnement n’avait guère recours à des moyens plus compliqués. Les marchands de toile se nommaient chavenaciers ou canevas siers , parce que la toile de chanvre était celle dont se servait la majeure partie de la population : on connaissait encore peu l’usage du coton. La soie n’était à la portée que des riches; on la filait et on la tissait à Paris, en médiocre quantité : c’étaient les merciers qui la faisaient venir de l’étranger , et apprêter par les fileresses de la ville. Personne n’avait encore conçu l’idée de réunir plusieurs opérations mécaniques dans de grands ateliers. Les merciers, obligés de confier une marchandise aussi précieuse que la soie à des ouvrières du
dehors, éprouvaient souvent quelque difficulté à se faire rendre intégralement la quantité de matière qu’ils avaient livrée au travail. La classe ouvrière, celle surtout qui s’occupait de la filature , n’était pas toujours aussi probe qu’on devait l’attendre de la simplicité des mœurs et des sentimens religieux qui régnaient alors. Souvent les fileuses vendaient la soie , ou l’échangeaient contre la bourre, ou la portaient en gage chez les lombards et chez les Juifs. On peut voir par le renouvellement des ordonnances contre les fraudes , combien il fallut de rigueur pour discipliner la classe des fileuses. Le prévôt de Paris fut obligé de faire comparaître à son tribunal toutes les fileuses de soie, et de tes menacer en masse du bannissement et meme de l’exposition au pilori, (i)
Les brodeuses formaient déjà une classe considérable vers la fin du xme siècle; d’autres ouvrières faisaient des bourses ornées d’élégantes bordures, que les femmes portaient à leur ceinture, et qui étaient connues sous le
(i) Une ordonnance du prévôt René Barbou, de l’an 128 3, dit entre autres ehoses — «et s’il avenoit que il venissent en la vile de Paris, puisque èies au- « roient esté batiies, avant que grès eust été fait à celui qui la dite soie lor au- « roit ballié, nous les métrions en pilori pour ij jours. »
nomd ' aumonières sarràzinoises, nom qui rappelait sans cesse aux dames la destination bienfaisante de ces bourses, quoiqu’elles servissent également à serrer d’autre monnaie que celle destinée à soulager les pauvres.
Les hommes portaient aussi des bourses à leur ceinture; mais elles étaient de cuir et sans ornemens. Cet usage faisait vivre la corporation des boursiers.
Les coutumes et les habitudes qui plus tard ont fait naître la mode, ce caprice de chaque jour trop souvent ruineux, ont tour-à-tour amené par leurs changemens la naissance et la ruine des branches d’industrie qui spéculent sur les besoins factices de la vie.
Il y aurait ici matière à de sérieuses et tristes pensées, à propos de ce luxe envahissant toutes les classes et jetant dans leur sein les germes de démoralisation , qui préparent lentement, à travers les ans, la décadence des sociétés. Nous avons besoin de nous souvenir qu’il ne doit y avoir dans ces pages que l’esquisse de quelques traits d’un large tableau historique ; — pour ce qui touche à la satire des vices inhérens à l’existence des grandes cités , lisez Mercier ; les huit volumes qu’il a laissés n’ont pu suffire à tout noter, et pourtant son livre, comme il a pris soin de le dire lui-même , n’est ni un inventaire ni un catalogue: c’est un recueil d’impressions
recueillies à vol d’oiseau; mais dans ces impressions d’une âme ardente, il y açà et là de hautes pensées, dont on voudrait espérer que l’avenir tirera un peu de fruit.
A Paris, dit Mercier, et ceci s’écrivait en 1780, à une époque où le luxe était loin d’étre encore ce qu’il est aujourd’hui, — à Paris, il est presque impossible de vivre heureux, parce que les jouissances hautaines des riches v poursuivent de trop près les regards de l’indigence. Il y a lieu de soupirer, en voyant ces prodigalités ruineuses qui n’arrivent jamais jusqu’au véritable pauvre. Car le pauvre de Paris est bien au-dessous du paysan le plus géné ; c’est l’homme de la terre qui trouve le moins de ressources pour satisfaire à ses besoins; ses facultés sont abâtardies comme ses jours sont précaires. Il doit s’interdire les affections et les jouissances de la sociabilité. S’il fait des enfans, c’est dans un grenier, et n’y a-t-il pas une déplorable contradiction entre nais aance et non •propriété ? Les spectacles, les arts, les doux loisirs , la vue du ciel et de la campagne , rien n’existe pour le pauvre de Paris ; car dans cette ville géante, il n’y a point de liens qui rattachent l’une à l’autre les diverses conditions de la vie. Ce qu’on appelle médiocrité , qu’est-ce à Paris? misère cachée, et voilà tout; car il y a dans la capitale des passions, des goûts,
(les fantaisies, qui passent, en naissant, à l’état de besoins aussi pressans que ceux du boire, du manger, du vêtement et du logis. La vue des jouissances luxueuses est un mal contagieux qui se propage comme la peste.
Quel étrange spectacle que cette fourmilière immense , peuplée d’individus toujours changeans, à l’exception de ceux que la pénurie cloue au sol. On retrouve à Paris tous les peuples du monde, représentés par leurs mœurs, leurs usages, leurs caractères, et aussi leurs travers. Il y a des Asiatiques, couchés tout le jour sur des piles de carreaux ; des Lapons qui végètent dans des cases étroites ; des Japonnais qui se font ouvrir le ventre à la moindre dispute ; des Esquimaux qui ignorent le temps où ils vivent ; des Nègres qui ne sont pas noirs, et des Quakers portant l’épée. On voit passer tour-à-tour, le chimiste adorateur du feu; — le curieux idolâtre de statues, de tableaux, d’antiquailles qu’il achète à tout prix ; — l’Arabe vagabond qui dort au coin de la borne , tandis que l’Indien oisif remplit les cafés, les boutiques, et les rues. Ici demeure un charitable Persan qui donne gratis des remèdes aux pauvres; et près de lui , sur le même pallier, habite un usurier anthropophage.......
Il y a plus de cinquante ans que Mercier disait tout
cela avec une causticité que l’on surpasserait beaucoup aujourd’hui, loin de la trouver exagérée ; jamais la satire ne se montra plus amère que de nos jours; il est vrai qu’elle s’attaque au vice moral, à l’esprit du temps plus qu’à la réalité des misères positives , qui rampent autour de nous; mais presque toujours aussi, hâtons-nous de le dire, la satire est la gangrène des vices qu’elle stigmatise ; ses dents et ses ongles déchirent les plaies au lieu de les guérir. Ce n’est pas non plus en attaquant de front les abus, que l’on parvient à les détruire.
Après tout, il y a de belles observations à faire au milieu des prestigieuses merveilles de la grande ville, que toutes les régions de la terre viennent enrichir de leurs tributs, comme pour en faire un abrégé de l’univers. Entrez de nos jours, dans une de ces demeures où s’étalent à l’envi toutes les jouissances que procure la rU chesse. Yous y faites à propos d’une tasse de thé le tour du monde; le Japon et la Chine ont fourni la porcelaine où bouillonne devant vous le thé odoriférant de l’Asie. Vous prenez avec une cuiller d’or , arrachée aux mines du Pérou , le sucre que de malheureux noirs transplantés d’Afrique , ont fait croître en Amérique. Yous êtes assis sur une étoffe brillante, originaire de l lnde,et pour laquelle trois grandes puissances se sont
fait une guerre longue et cruelle; en étendant la main, vous saisissez sur une feuille volante, l’histoire récente des quatre parties du monde, dont chaque jour vous apporte la suite, sans dérangement et sans fatigue de votre part; on y parle d’un congrès et d’une bataille ; d’un visir étranglé et d’un nouvel académicien; enfin jusqu’au singe et au perroquet que possède quelquefois la maison , tout vous rappelle les miracles de la navigation et de l’ardente industrie de l’homme.
En mettant la tête à la fenêtre, poursuit Mercier que nous aimons à citer encore, on considère l’homme qui fait des souliers pour avoir du pain, et l’homme qui fait un habit pour avoir des souliers ; plus loin, l’homme qui ayant un habit et des souliers, se tourmente encore pour avoir de quoi acheter un tableau. On voit le boulanger et l’apothicaire, l’accoucheur et celui qui enterre, le forgeron et le journalier , travailler pour aller successivement chez le boulanger , l’apothicaire , l’accoucheur et le marchand de vin.
C’est en définitive le peuple qui travaille et qui produit. C’est le commerce des choses de première nécessité, ou d’un usage commun qui le fait vivre ; tant que ses mœurs restent simples il prospéré; dès que l’aspect du luxe des riches éveille en lui des besoins nouveaux,
qu’il était heureux d’ignorer , sa démoralisation est prochaine. C’est alors qu’il se croit misérable, qu’il se sent humilié; c’est alors qu’il invente l’émeute, pour que le pillage lui fasse une part forcée des biens dont la privation lui semble une injustice. Pauvre peuple que celui de nos jours, qui envie quelque chose au-delà du travail qui amène le pain quotidien, et qui , bon an, mal an, lui assure vêtement et logis!
Pauvre peuple, que celui qui prend au sérieux ce niais paradoxe devenu proverbe , — « que les enfans sont la richesse du pauvre ». Oui, sans doute, le peuple des villes est pauvre , mais pauvre de sens, pauvre de cœur et d’énergie ; car en dehors de ces villes où il s’entasse, il y a, parmi toute la France, de la terre à féconder qui réclame des bras. C’est l’agriculture qui fait les hommes libres, tandis que le salaire de la semaine oblitère le sens moral de la population ouvrière; pour elle , l’année n’a que sept jours : c’est pour la nation agricole seule que l’année à réellement trois cent soixante-cinq jours. Et puis, l’ouvrier des villes qui n’a d’autre avenirà léguer que la nécessité d’un travail précaire, à salaires flottans et variables; l’ouvrier, race famélique, ennuyée, asservie, s’a" muse à faire des enfans. L’homme qui vit de la terre qui, compte son revenu, qui améliore ses produits, qui pos-
sède, en un mot , desire maintenir cette position à ses enfans. Avec un accroissement de bien-être remarquable , la population reste presque stationnaire; les familles y sont peu nombreuses, les mariages tardifs, mais fondés en raison, et les mœurs plus pures. Ce sont les montagnardes faméliques du pays de Galles , les Irlandaises, les Allemandes, sur leur tas de pommes de terre, qui font pulluler une portion misérable de l’espèce humaine. Ce sont des nations déshéritées, qui en donnant la vie et deux bras à l’individu, le dotent de tout ce qu’il pourra jamais obtenir en ce monde, le salaire, qui fait de l’individu la chose du maître.
Voilà ce qui crée, d’un côté, nos dangers, nos secousses politiques , et de l’autre ce bon sens réfléchi, qui est le véritable palladium de notre existence sociale. Tout ce qui tient à cette nation éphémère liée aux spéculations à court terme, au mouvement rapide des fortunes, toute cette classe aventureuse, qui influe tellement par sa position dans nos capitales, est menaçante pour la sécurité du pays. On sent en sa présence, le besoin d’élever la voix, de s’adresser aux populations agricoles, de rappeler leur importance, de rallier leurs forces, de leur fairecomprendre qu’il n’est rien à espérer d’hommes dépendans de circonstances in-
stantanées, d’hommes à qui on ne peut livrer un avenir qu’ils méconnaissent, qu’ils ont borné à la série passagère des évènemens de l’année, de la semaine, du jour; ils ne sauraient comprendre ni défendre les intérêts généraux, et ce n’est point parmi eux, qu Henri IV eût choisi son Sully. L’industrie exploite partout , elle n’a point de patrie, parce qu’elle n’a point affaire du sol. Elle crée les orages politiques , mais elle ne s’associe point à l’intérêt national.
L’industrie est aussi la mère de l’émigration qui disperse les forces d’un pays. Prenez au hasard aujourd’hui un recueil d’adresses; feuilletez ce pêle-rnêle de noms italiens, germaniques, anglais; et vous reconnaîtrez que la transplantation est récente, et que rien n’en garantit la durée. La Restauration en fixant ses adhérens à Paris, en les rendant capitalistes , en les détachant du sol , a énervé d’un seul coup la vigueur de son parti. Ce sont quelques paysans du Bocage vendéen qui ont porté leurs têtes sur l’échafaud : qu’on cite un indemnisé qui ait ainsi payé sa dette de dévoûment ?
Créer des richesses, au lieu de les déplacer, c’est la politique rationnelle ; une fois dans cette voie , elle marche à son but sans encombre; car le travail productif s’alimente de lui-même. Et, pour rappeler une
époque de grandeur militaire dont les souvenirs ont tant d’écho parmi nous : — que n’eut-on pas fait de ces forces employées à étendre nos limites, vain avantage qui ne remplacera jamais l’intensité des moyens et l’énergie des forces concentrées? que n’eût- on pas fait, pour la prospérité du pays, avec les ressources d’une génération telle que celle qui a succombé dans les luttes ambitieuses de l’ère Napoléonienne ; avec cinq millions d’hommes fixés sous les drapeaux de la civilisation qui féconde au lieu d’envahir; avec dix milliards dépensés en fumée, et la force croissante que de tels moyens eussent acquise de nos pacifiques conquêtes: le développement de l’intelligence, et l’ennoblissement de l’homme associé à la création?
Ces considérations sont vivaces ; il y a en elles quelques reflets d’une immense question que les plus hautes époques de l’histoire passée ont déjà résolue ; nous y reviendrons plus tard ; les disgressions quelque fondées en vérité qu’elles apparaissent, sont peut-être une faute. Achevons d’un trait qui pourra paraître un contraste puéril: — tandis que les nations libres et intelligentes, appliquées aux travaux d’intérêt général, s’habillent d’étoffes neuves , et n’ont pas de vagabonds, les populations qui s’usent dans les ateliers , ces vastes hôpitaux
des générations manufacturières sont encombrées de fripiers, et rongées par l’usure; elles ont inventé ce s léproseries de la civilisation appelées dépôts de mendicité , dont le nombre ne suffit jamais aux parias qu’on y entasse.
Nous nous sommes éloignés, sans y prendre garde, de la revue que nous avions commencée des corps de métiers de Paris au xuie siècle.— Reprenons notre étude où nous l’avons laissée. Aussi bien, tout à-l’heure nous parlions de misère; la misère était alors exploitée comme elle l’est aujourd’hui, par des trafiquans de bas étage, le corps des ferpiers était fort nombreux dans Paris ; obligés d’étendre leur commerce , plus encore que les fripiers de l’époque actuelle, et soumis à de vieux statuts, ils vendaient, pêle-mêle, des tissus de laine , du linge , du cuir, et mêlaient aussi parfois un peu de neuf au vieux ; leurs boutiques occupaient les environs des halles, et la paroisse de Sainte-Opportune; une classe particulière de fripiers était celle des marchands de chiffons, et de vieux souliers, ainsi que celle des fripiers ambulans qui criaient dans les rues la cote et la chape , ou bien cote et sur cote. Il faut que la friperie ait été d’un grand débit, pour avoir pu faire vivre cette fouie de petits marchands qui sont portés comme tels sur le rôle des tailles.
Le Petit-Pont et ses avenues étaient peuplés de pelle iiers . Il n’y avait que les riches qui pussent faire border leurs vêtemens de fourrures d’hermine; mais tous les bourgeois qui jouissaient d’une médiocre aisance portaient des habits fourrés de vaire t de gris} c’est-à-dire de peau d’écureuils et autres animaux sauvages de nos contrées, ou d’amphibies, tels que le marsouin. La plupart de ces pelletiers se contentaient forcément d’un gain très modique; il y avait parmi eux très peu de riches marchands.
Les robes étaient taillées sur le même modèle , quel
que fût d’ailleurs le rang des personnages. Tous les
bourgeois s’habillaient uniformément; mais le goût de la vanité s’emparait de la coiffure. Quatre corporations de chapeliers s’en occupaient sans cesse très activement. Les chapeaux et chaperons, en drap ou en feutre, recevaient diverses formes, et les dames de ce temps-là se montraient aussi coquettes que les nôtres. Leurs couvre-chiefs de soie étaient fabriqués par une classe spéciale d’ouvrières, et à défaut de marchandes de modes et de nouveautés, c’étaient les merciers qui tenaient les articles de parure, ainsique les parfums, les arômes , et une foule d’instrumens, d’objets de luxe et de nécessité. Un poème du moyen âge , le dit d'un mer -
cier , énumère longuement les marchandises de la mercerie; et la mémoire suffirait à peine à contenir tous ces détails. Chez le mercier, le riche se pourvoyait de siqlaton et de sendal, deux soieries du Levant et de l’Italie; il y trouvait l’hermine et le vair : les femmes élégantes faisaient emplette de molequin , fin tissu de lin ; de fraises à cols, attachées avec des boutons d’or; de tressons ou tressoirs, qu’elles entrelaçaient dans les cheveux ; d ’orfî'ois , ou broderies en or et en perles , qui appliquées à la coiffure, rehaussaient l’éclat de la parure entière, ou servaient à border la robe de soie ou de velours. La rue Quincampoix, ou comme on disait alors qui qu en poist , d’autant plus riche et plus brillante que les boutiques d’orfèvres et de joaillerie s’y mêlaient à celles des merciers, était alors ce que sont aujourd’hui les rues Richelieu, Vivienne, et quelques boulevards, c’est-à-dire le rendez-vous desdames de la haute société. La famille des Epernon était la plus splendidement assortie de toutes les fournitures de luxe que la mode mettait en vogue.
Les merciers ne bornaient pas leur commerce aux environs de la rue Saint-Martin: on lit dans Sauvai {antiquités de Paris , tome n , art. des corps marchands ), qu’ils avaient encore obtenu l’autorisation d’étaler leurs
produits au Palais , dans la galerie qui s’appelait encore naguère la galerie aux merciers, et dans un lieu dit la Grange de la mercerie , au faubourg Saint- Antoine, sur la route du château de Vincennes , afin d’être toujours à portée de la cour, dont ils ne pouvaient pas plus se passer, que les gens de la cour ne pouvaient se passer d’eux.
Aux xvie et xvue siècles, cette corporation était devenue fort riche et puissante; tenant le troisième rang dans le corps des marchands, elle se grandissait , par le fait, au premier ; — si bien , poursuit Sauvai , qu’on ne doit pas s’étonner que cette classe fût nombreuse, et plus riche à elle toute seule que les cinq autres corps de marchands réunis. En i 557, Henri II passant une revue des bourgeois de Paris, compta sous les armes trois mille merciers; nombre qui pourrait à la vérité , être taxé d’exagération , s’il ne fallait remarquer que la mercerie comprenait, autrefois, bien des branches d’industrie et de commerce, qui sont devenues de nos jours des spécialités dont chacune a pris son titre.
Les dames de Paris faisaient quelquefois surmonter leurs coiffures de plumes de paon, apparemment assez rares en ce temps là ; ce qui avait donné lieu à un métier particulier, celui des paoniers , ou chapeliers de
paon. Une seule plumassière paraît s’être distinguée dans son art; dans le livre de la taille de i3i3, elle est nommé Geneviève la paonière. Elle fit fortune, et consacra aux frais d’une chapelle sous rinvocation de sa patrone, l’argent quelle avait gagné à satisfaire la coquetterie des dames de haut parage.
Une coiffure, aussi simple que gracieuse , consistait en chapelets de fleurs naturelles, surtout de roses, que préparaient les herbiers , ou chapeliers de fleurs , dont il y avait aussi une corporation. C’était dans des enclos hors des murs de la ville, qu’ils cultivaient les fleurs et les herbes qui servaient à cette parure , ainsi qu’à joncher l’intérieur des appartemens, aux jours de fêtes solennelles. L’idée de se parer de fleurs a dû naître dès les temps les plus éloignés de nous. La jeunesse raffina cet art d’assembler les fleurs; elle mit dans le choix de celles destinées à être tressées en chapelets , des emblèmes
mystérieux , qui exprimaient les espérances, les craintes
ou les chagrins d’amour. Puis l’usage de ces chapelets se perdit, quand l’opulence dédaigna une parure que tout le monde pouvait se procurer à peu de frais. On continua long-temps à porter des couronnes, mais on les ornait de rubans et de bandelettes d’étoffes d’or ou d’argent. La corporation des chapeliers de fleurs s’efface
clans le courant du xive siècle. Le luxe de l’art chassa celui de la nature.
Le xiiic siècle ne nous offre guère dans Paris d’autres professions dont l’exercice exige plus de science ou plus d’adresse; du moins, ceux qui s’en occupèrent alors ne formèrent-ils point de corporations. Les peintres habitaient la rue Saint- Jacques, parmi les selliers et les lormiers. Leur art se rattachait communément à la peinture des selles et des armoiries. Il y avait aussi quelques enlumineurs 3 mais il est probable que les meilleurs ouvrages en ce genre furent exécutés dans les cloîtres.
Quant au commerce des livres écrits, il était si peu important, que les libraires en très petit nombre d’ailleurs , avaient tous d’autres états pour subsister. Ainsi le livre de la taille de i3i3, nomme entre autres Thomas de Sens, libraire et tavernier ; — mestre Thomas de Mantes, libraire et sa femm eferpière (fripière). — Nicolas Langlois , libraire et tavernier, etc. , etc.
Quelques praticiens, hommes et femmes, exerçant l’art de guérir, s’appelaient mires ; mais il paraît que leur science était courte ou leur talent bien mai payé, car ils étaient taxés fort légèrement; — mestre Geoffroy le mire, payait 12 sous; — Améline la miresse , 8 sous.
La chirurgie qui se bornait alors à très peu d’opérations, était du ressort des barbiers , qui l’exercent encore de nos jours en France, au fond de quelques campagnes isolées, et dans les petites villes de plusieurs états de l’Europe. A la fin du xme siècle, on les forma en corporation en France, et les plus habiles dans l’art de la chirurgie furent chargés d’examiner la capacité des autres.
Au commencement du xivc siècle, on ne comptait qu’un seul dentiste , nommé Martin le Lombart.
Les jongleurs [menestreus et jualeurs ) existaient en corps avant i3ai: c’étaient les ménétriers, les musiciens et les chanteurs d’alors; ils popularisaient dans toutes les classes de la société les poésies romanesques et burlesques qui faisaient les délices de la foule.
Enfin le livre de la taille fait mention de deux hommes dont l’un , Guillaume le Devin , vendait la bonne aventure, et l’autre, mestre Jehan d’Aire, quéreur de pardons, allait pour de l’argent, chercher à Jérusalem la rémission des péchés d’autrui.
L’industrie en voie de progrès fait peu-à-peu argent de tout.
Au xvie siècle , les indulgences se vendirent dans Rome la sainte.
C’est alors qu’on vit un moine obscur d’un petit couvent d’Allemagne, apprendre au monde qu’il s’appelait Luther, et préparer à son insu, pour l’avenir, le carnage de la Saint-Barthélémy, les fureurs de la Ligue, le meurtre d’Henri IV, les massacres d’Irlande, la révocation de l’édit de Nantes, et les dragonnades.
Quand, par l’extinction de tous les descendans directs de la famille de Hugues Capet, en i3a8, la succession à la couronne de France devint un objet de litige entre Philippe de Valois et d’autres prétendans , le roi d’Angleterre fut plusieurs fois sur le point de réunir à son apanage la couronne de France ? comme autrefois les ducs de Normandie avaient réuni la couronne d’Angleterre à leurs domaines.
On a si souvent répété que les Français et les An-
glais étaient destinés à être des ennemis toujours en présence, et qu’ils s’étaient montrés ainsi depuis les temps tes plus anciens, que nous avons fini par accepter cette idée comme un axiome ; et rien n’est cependant plus éloigné de la vérité. Du temps de l’ancienne Gaule ils étaient unis par la même langue et la même communauté d’origine : sous la domination romaine, ils partagèrent les mêmes chances de soumission et de rébellion ; au temps des barbares, ils furent en proie aux incursions des peuplades venues des mêmes régions, et les Saxons s’établirent en Angleterre comme les Francs en France. Sous le système féodal, enfin, l’Angleterre, qui était déjà en liaison intime avec la France et qui en adoptait la langue comme langue de la cour, devint, par suite de la conquête des ducs de Normandie, partie intégrante du même système, dans lequel les rois de France se plaçaient au premier rang. Dès ce moment la même langue fut parlée dans les deux pays, et les poètes français de la cour anglo-normande devancèrent même d’un siècle les poètes de la France septentrionale. Les plus anciens poètes français sont de la fin du xne siècle; les plus anciens poètes anglo-normands sont de la fin du xi% et leurs compositions l’emportent de beaucoup par l’importance historique et par le talent sur les
nôtres. Ce ne fut qu’au xm® siècle que Ja France littéraire commença à reprendre un peu l’ascendant ; mais ce siècle est aussi celui où éclata simultanément la lumière sur tous les autres points de l’Europe. Dans le midi de ia France les troubadours continuaient à fleurir; l’italien se formait tout perfectionné d’un seul jet avec le Dante; le catalan, le castillan et le portugais développaient déjà toute leur force et toute leur grâce, et enfin la nouvelle langue qui devait naître un jour du mélange des nobles normands avec leurs sujets de langue saxonne , sous le titre d’anglais, commençait déjà à avoir des interprètes populaires, inconnus aux conquérans, mais qui faisaient les délices des sujets conquis. Ces premiers indices de la séparation des deux peuples ne s’étaieht toutefois pas manifestés hautement encore, et jusque-là leur langue, comme leurs lois, leurs coutumes et leurs rois, avaient conservé l’empreinte de la meme origine. Mais le temps approchait où une scission allait s’opérer. Les rois d’Angleterre, depuis la conquête, avaient puisé une telle force dans la richesse de leurs domaines de France, qu’il ne s était trouvé en Angleterre aucun grand vassal qui pût lutter de puissance avec eux , et que jamais encore la monarchie n’y avait été transformée de fait en république
féodale. Les nobles , pour résister aux empiétemens tous les jours croissans de l’autorité royale, avaient été obligés de recourir à une alliance avec le peuple. Ces deux forces réunies pour amener la royauté à compter avec elles , avaient dù naturellement , pour marcher d’accord, se faire des concessions réciproques, et après la victoire plaider réciproquement auprès de la couronne pour les intérêts l’une de l’autre , afin de se ménager au besoin un renouvellement d’alliance. De là était résulté la conservation des grandes assemblées nationales et leur autorité dans le pays; de telle sorte que ce fut la puissance même de la couronne qui fut la cause de la plus grande liberté politique. Les rois, toujours en présence d’une nation compacte , furent obligés de la respecter, et le peuple, habitué à comprendre que son appui était nécessaire aux grands , en reçut une plus grande dignité personnelle, et prit plus d’intérêt à la chose publique.
En France, les choses s’étaient, passées autrement. Le roi, qui n’était souverain que de nom, et était entouré de grands vassaux plus puissans que lui, s’était uni aux bourgeois contre les nobles pour parvenir à asseoir l’autorité royale, et les bourgeois, cédant au droit de se venger de leurs petits châtelains, ne firent pas attention
qu’ils se donnaient un maître à l’autorité duquel il leur serait bien plus difficile de résister un jour. Les nobles anglais avaient aidé le peuple à limiter l’autorité royale pour se protéger eux-mêmes; le peuple de France aida les rois à étendre démesurément l’autorité royale pour se protéger contre les nobles. Philippe-Auguste et saint Louis, qui avaient été les premiers à jouir des avantages de cette nouvelle position, songèrent à la régulariser et à l’affermir par l’autorité des lois : des jurisconsultes furent appelés. Cette puissance , apportée par le peuple à la couronne, devint une puissance de droit. Quelques années plus tard, elle devint d’origine divine. Les légistes , seuls instruits au milieu d’une noblesse ignorante , devinrent , sous le nom de parlemens, une autorité politique , une sorte de haut conseil national. Mais comme la sanction populaire manquait à leur autorité , ils ne furent jamais investis du caractère national qui eût pu faire respecter leurs décisions.
Si en i3a8, au moment où tous les héritiers mâles en ligne directe de Hugues Capet étaient éteints, le parlement français eût été investi de la même confiance que le parlement national d’Angleterre , bien des maux eussent pu être évités à la France par une décision légale , contre laquelle personne n’eût eu assez de popu-
îarité pour protester avec succès. Mais sa partialité envers tout souverain régnant était reconnue, et frappait tous ses actes de nullité. On a écrit des volumes sur la question qui divisa alors la France : les uns prétendaient que, si les filles étaient exclues de la couronne en vertu de la loi salique, qui n’avait pas empêché cependant les femmes de succéder à la même époque à beaucoup de grandes seigneuries et royaumes, leurs fils ne pouvaient être dépossédés de leur droit , qui n’était que dormant jusqu’à ce qu’il se manifestât en eux; les autres prétendaient qu’au défaut d’héritier mâle de la branche aînée, il fallait prendre le plus prochain héritier mâle de la branche cadette. Ce fut en vertu de cette dernière opinion que Philippe de Valois, déjà en possession de la régence, s’empara du titre et des fonctions de roi, dès que la reine eût mis au monde une fille. A ce moment le roi Edouard d’Angleterre, qui, dans la première supposition , eût eu des droits à faire valoir sur la couronne de France , n’était âgé que de seize ans, et sa mère se contenta de protester en faisant la réserve des droits de son fils.
Édouard III grandit et songea à venir présenter luimême ses réclamations à la tête d une armée.
L’histoire deces sanglans débats, depuis l’année i338,
où Edouard commença une invasion qui devait être suivie sitôt après des désastreuses batailles de Crécy en i346, de Poitiers en i356, et d’Azincourt en t4i5, jusqu’aux batailles de Fourmigny en Normandie, en j45o, et de Chàtillon en Guyenne, en i453, où la France se vengea de tant de désastres par la destruction complète de l’armée anglaise, est pleine des traits les plus brillans de bravoure de run et de l’autre peuple.
La bataille de Crécy est la première où il soit fait mention de l’artillerie.
Dix ans s’étaient à peine écoulés depuis cette fameuse bataille , et le roi Jean , qui avait succédé aux prétentions despotiques de Philippe de Valois, avait encore augmenté les désordres des finances en dépit des décisions des états-généraux fréquemment convoqués, lorsqu’un nouveau coup , plus terrible , fut encore porté à la monarchie des Valois par la bataille de Poitiers. Le roi Jean conduit prisonnier en Angleterre, abandonna la France à une anarchie véritable. Pendant que les parens du roi se disputaient les lambeaux de l’autorité royale, les nobles pillaient leurs paysans pour se rançonner eux ou les membres de leur famille prisonniers des Anglais. Les paysans avaient jusqu'alors regardé avec assez d’indifférence les affaires générales de
l’État; mais l’obligation de payer tant de rançons, et les oppressions des gens de guerre, contre lesquels aucune autorité ne songeait à les protéger, les obligèrent 'bientôt à s’occuper de leur propre défense.
A cette meme époque , les vices et la fierté du clergé supérieur avaient rapproché de la cause populaire les moines mendians , sortis la plupart des rangs du peuple , et plus rapprochés de ses habitudes que de celles des grands ; et il était résulté de cette communauté de souffrance des deux classes une liaison très étroite.
En Allemagne, en Flandre, en Livonie, en Angleterre , on vit dans ce siècle les moines mêler les questions de réforme religieuse aux efforts des paysans en révolte. Le même mouvement se manifesta en France, lorsque les paysans se révoltèrent pendant la captivité du roi Jean. L’égalité entre les hommes et la nécessité d’une réforme religieuse, furent simultanément prêchées; mais la rage des paysans déchaînés fut comprimée parla meilleure organisation des autres classes; et la crainte des bûchers dans lesquels les inquisiteurs, alors répandus dans toute la France, se hâtaient de précipiter les novateurs ardens , parvint à retarder de plus d’un siècle les progrès de la réforme religieuse.
La classe des bourgeois s’organisait pendant ce temps. Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris , homme entreprenant et courageux , avait beaucoup contribué à cet agrandissement de la force bourgeoise par les conseils qu’il lui avait donnés, et il eut une grande part aux sages mesures prises par les états-généraux en i357-
Les révolutions qui furent la suite de cette assemblée des états-généraux, font connaître l’étendue des abus auxquels on voulait remédier. Conformément aux décisions des états, le dauphin s’engagea à ne plus détourner l’argent destiné à la défense du royaume; à 11e plus accorder de lettres d’abolition pour les crimes atroces; à ne plus entraver ou différer faction de la justice; à ne plus vendre ni affermer les offices de judicature ; à ne plus autoriser les juges à recevoir de l’argent pour les crimes des grands ; à chasser de son conseil les hommes indignes et insuffisans ; à réformer la prévarication de la chambre des comptes ; à 11e plus altérer les monnaies ; à ne plus lever d’approvisionnemens pour lui et les siens. 11 interdit aux juges les empiétemens sur les tribunaux indépendans ; il autorisa à résister, même par la force, aux soldats royaux qui viendraient piller; il promit d’assembler les états deux fois l’an, et
autorisa les députés à porter des armes soit en allant
aux états, soit en revenant, pour se mettre à l'abri de ceux dont ils auraient provoqué la colère en dénonçant leurs malversations.
Ces sages mesures ne furent malheureusement pas exécutées, et le désordre alla croissant de telle manière pendant la folie de Charles VI et l’adolescence de Charles VII, par suite des rivalités entre les parens du roi, par la puissance que la possession du duché de Bourgogne donna aux quatre ducs de la maison de Valois qui en furent successivement revêtus, par la dévastation des gens de guerre et des brigands que les seigneurs tenaient à leur solde , par les maladies et par la famine qui furent le fruit de la misère générale, que la France, où l’on avait cessé d’ensemencer les terres livrées partout au pillage, devenait comme un désert, dont tous les habitansse hâtaient de fuir, pour ne pas succomber aux maux qui les accablaient. Le traité de Bretigny, en i36o, avait introduit les Anglais dans nos plus belles provinces, en leur cédant en toute souveraineté le duché d’Aquitaine, le Poitou, la Saintonge, l’Aunis, l’Agenois, le Périgord, le Limousin, le Quercy, le Bigorre, l’Angoumois, le Rouergue , les comtés de Ponthieu et de Guines, avec le vicomté de Montreuil et
la ville de Calais. La bataille d’Azincourt, perdue en i4i5 contre les Anglais, très inférieurs en nombre, et dans laquelle périrent 8000 gentilshommes, l’élite de la noblesse française, acheva de porter le découragement dans tous les cœurs. Mais la reine Isabeau de Bavière fit pis encore, en faisant substituer le roi d’Angleterre au droit de son fils Charles Vil à la couronne , et en l’introduisant jusque dans Paris. Dès ce moment il parut évident que l’époque 11’était pas éloignée où la couronne de France deviendrait une annexe de la couronne d’Angleterre. Charles VII, encore dauphin , abandonné à la mollesse et complètement découragé, 11’était plus que le roi de Bourges, tandis que son heureux rival régnait sans crainte à Paris, reconnu par le plus grand nombre des princes du sang, par l’université et le parlement de Paris, et par la majeure partie du clergé et de la noblesse. Mais au moment où tout paraissait désespéré, la fortune changea tout-à-coup.
Une jeune Fille des environs de Domrémy, en Lorraine, eut la gloire d’éveiller dans ses compatriotes le sentiment de ce qu’ils devaient et de ce qu’ils pouvaient, et ce fut véritablement à elle que la France dut son indépendance. Ce siècle, naturellement porté aux croyances superstitieuses, a rattaché à l’apparition de Jeanne d’Arc
des idées de merveilleux, qui ont pu concourir puissamment au succès de cette jeune fille, mais qui sont appréciées aujourd’hui à leur vraie valeur.
Elle alla trouver le roi, qui s’endormait dans les plaisirs de Cliinon. Sa virginité devint la preuve de la divinité de sa mission ; la simplicité de ses mœurs , sa bonté parfaite, sa gravité si voisine de la dignité, en imposèrent à tous ceux qui la virent. Le peuple crut à des miracles, et ceux qui avaient une foi moins robuste, cherchèrent à les amener en redoublant de valeur à côté de Jeanne d’Arc. Dunois, qui l’accompagna constamment, sut sans doute la guider avec sagesse dans les momens difficiles. Les premiers succès de Jeanne d’Arc, en exaltant le courage des Français, frappèrent au contraire les Anglais d’une terreur tous les jours nouvelle. Charles VII fut couronné à Reims, et désormais i\ n’y eut plus qu’à marcher de victoire en victoire. La pauvre fille ne vécut pas assez pour voir les derniers soldats anglais évacuer le sol de la France. Prise dans une rencontre à Compïègne par les troupes du duc de Bourgogne et achetée par les Anglais, elle fut livrée comme sorcière aux tribunaux ecclésiastiques, condamnée à mort et brûlée sur la place publique de Rouen.
Trois autres personnages de cette époque ont eu,
après Jeanne d’Arc, une grande influence sur l’affranchissement de leur pays : Dunois, qui, avec le maréchal de Lafayette et plusieurs autres braves, resta constamment fidèle à la bannière nationale; Jacques Cœur, célèbre négociant, qui fournit de sa bourse l’argent nécessaire à la guerre , et Agnès Sorel , qui sut profiter de l’amour de Charles VII, pour éveiller son patriotisme endormi , et lui faire un devoir de l’indépendance de la France.
Les Anglais furent repoussés de toutes les provinces. La bataille de Fourmigny, le i5 août i45o, leur fit perdre toute la Normandie; la bataille de Châtillon , le 17 juillet i453 , dans laquelle périt le fameux Talbot, leur fit perdre la Guyenne. Le duc de Bourgogne abandonna leur parti; leurs querelles intérieures occupèrent toutes leurs forces, et la France, réunie pour la première fois sous un seul monarque , put songer à réparer les maux que lui avaient faits tant d années de guerres civiles. Les libertés de l’église gallicane, établies pour la première fois par la pragmatique sanction donnée à Bourges, en i438 , à la suite des délibérations du concile de Bâle, qui était venu apporter d'heureuses limites à l’autorité pontificale; la réforme de- ITmiversité de Paris en i4f>2, qui donna plus de force
aux études et une autorité plus respectable aux gens de loi ; l'affluence des bannis de Constantinople , à la suite de la prise de cette ville par les Turcs en i453; le besoin senti par toutes les classes de se rapprocher par les fêtes , les représentations dramatiques et les plaisirs de toute nature, après avoir été si long-temps comprimées et séparées par les désordres de la guerre ; tout donna à la fin de ce siècle une marche plus rapide et plus précipitée vers les améliorations de la civilisation.
Les princes issus du sang des Valois et surtout du roi Jean, formaient à eux seuls une nouvelle espèce de féodalité , qui avait beaucoup contribué aux désordres des cent dernières années. Le service de toutes les autres fractions de la noblesse, tout-à-fait volontaire et irrégulier, avait forcé Charles VII à substituer au corps de la gendarmerie, en i445, les quinze compagnies d’ordonnance , composées chacune de cent hommes d’armes, avec six chevaux par homme d’armes, ce qui donnait un corps de neuf mille cavaliers toujours prêts à se porter partout où il serait besoin , et toujours sous les drapeaux. L’institution par le même Charles VII du corps des francs- archers , avait complété en quelque sorte l’affranchissement de la couronne. Ce n’était pas
sans beaucoup de jalousie que la noblesse de France avait vu s’organiser une force armée qui rendait son appui moins indispensable. Aussi vit-on éclater le mécontentement des princes et des nobles dès les premiers jours de l’avènement de Louis XI au royaume conquis par son père. Presque tous s’associèrent sous prétexte du bien public. Ils voulaient, disaient-ils, faire réformer les impôts et les mauvaises lois. Mais le résultat fut bien différent ; car par l’arrangement qu’ils conclurent avec Louis XI, ils se partagèrent les dépouilles du peuple qu’ils prétendaient avoir voulu protéger. Cet oubli de leur parole tourna dans la suite contre eux-mêmes; car personne ne songea plus à les secourir, lorsque plus tard Louis XI les attaqua isolément, les ramena sous le frein des lois , les jeta dans les cachots, les retint dans des cages de fer, les fit périr par trahison ou fit tomber leurs tètes sur les échafauds. Les autres nobles, inférieurs en rang , virent leur puissance déchoir encore sous le règne de Louis Xï, par l’organisation des milices bourgeoises, dont les officiers étaient nommés par les bourgeois eux-mêmes, et au commandement desquelles les nobles n eurent aucune part , pendant que d’un autre côté l’indépendance des bourgeois croissait avec ce moyen qui leur était donné de se défendre eux-mêmes,
et par l’agrandissement d’autorité des administrations communales, librement élues par les citoyens, et conférant la plupart des prérogatives de noblesse.
Une nouvelle puissance , sortie de la classe bourgeoise, vint se placer entre elle et la noblesse, qui en reçut un nouvel échec : ce fut îa classe des gens de robe. Louis XI, en déclarant par un édit l’inamovibilité des officiers royaux, créa en effet, sans le vouloir, une magistrature forte et indépendante. Les magistrats , qui avaient déjà reçu, par un édit de Charles VII, la faculté de se recruter eux-mêmes , en désignant pour tout emploi vacant dans leur sein trois candidats , parmi lesquels le roi s’obligeait à en choisir un, purent se livrer plus consciencieusement à une étude qui devait être celle de toute leur vie ; et c’est peut-être à cette mesure qu’il faut attribuer les lumières et les vertus que commença dès ce moment à montrer la magistrature française. Louis XI éprouva lui* même les premiers effets de cette indépendance de la magistrature. Un jour le premier président du parlement de Paris, Jean de la Vacquerie, se présenta à lui et lui remontra fièrement le mal que faisaient au pays des édits qu’il venait de rendre. Louis XI s’emporta d’abord en menaces contre lui ; mais la Vacquerie , qui était accompagné d’un grand
nombre de conseillers et de présidens en robes rouges , répondit gravement: «Sire, nous remettons nos charges entre vos mains, et nous souffrirons tout ce qu’il vous plaira, plutôt que d’offenser nos consciences en vérifiant des édits que nous croyons contre le bien du royaume. » Louis, étonné de cette noble résistance, écouta les raisons qui lui étaient alléguées, et retira ses édits.
La fermeté montrée dans cette occasion par le parlement, était du reste assez peu gênante pour ses volontés dans le cours ordinaire de la justice; car il avait l’habitude, toutes les fois qu’il voulait se défaire d’un ennemi, de créer des commissions qui s’empressaient d’aller au-devant de ses désirs. Souvent même ses formes de justice étaient plus sommaires. Il avait pour grandprévôt un nommé Tristan l’Hermite, qui l’accompagnait partout avec des exécuteurs habitués à se défaire promptement de leur monde; et au moindre signe , Tristan faisait sur-le-champ pendre ou noyer, sans songer à s’enquérir de la cause qui avait attiré la colère du roi.
Ces actes d’une justice si expéditive avaient jeté une grande terreur dans l’esprit des citoyens de toutes les classes; et comme, malgré son ordonnance pour régler le cours des monnaies et celle pour la protection des foires, la misère publique allait toujours en augmentant,
par les exactions continuelles du fisc, une haine universelle poursuivit Louis XI pendant les dernières années de sa vie inquiète et agitée. Quoique Louis XI ait laissé d’utiles institutions, telles que celle de la posteaux lettres, par exemple, son caractère superstitieux et méfiant lui fit commettre tant de cruautés, que ne peuvent excuser même les attaques dangereuses des princes de son sang, qu’il a laissé après lui une mémoire odieuse. Son antagoniste, Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne, dont la mort seule put lui donner quelque sécurité, était bien aussi cruel; mais son audace et sa témérité donnaient plus de relief à son caractère, en même temps que la prospérité plus grande de la Flandre lui permettait de faire plus de sacrifices, sans peser autant sur les bourgeois et les paysans de son duché.
La minorité de Charles VIII, fils de Louis XI, obligea la régente à recourir à l’appui des états-généraux de la monarchie, qui furent assemblés à Tours , en 1 4^4- Depuis ceux qui se tinrent pendant la captivité du roi Jean, en i355, les assemblées nationales, qui avaient été convoquées par les rois de France, avaient été de simples conseils royaux. Dans tous les embarras de l’État, les rois s’en entouraient pour y trouver un appui ; mais ils ne pouvaient leur donner une force qu’ils
n’avaient pas, et pour en recevoir un appui, il eût fallu commencer par leur donner l’autorité toute nationale dont ils avaient été successivement dépouillés par la méfiance des souverains, les progrès croissans de la royauté et l’isolement social d’époques malheureuses. Les états-généraux de 1 484 furent les seconds, depuis les grandes assemblées de la première race , où la nation put faire entendre franchement ses plaintes et ses vœux.
Dans leurs délibérations finales, ces états-généraux déclarèrent qu’on serait tenu de les convoquer deux ans après: « n’entendant pas, disaient-ils, que aucuns deniers soient imposés, si les états ne sont appelés et n’ont donné leur consentement exprès , en conservant les libertés et privilèges de chaque province. » Ils stipulèrent également plusieurs réformes d’abus administratifs, qu’on s’empressa de leur promettre, et qu’on oublia aussitôt qu’on eut obtenu d’eux les secours d’argent qu’on leur demandait.
Avec la forme adoptée par les états -généraux pour intervenir dans la législation du pays, on ne pouvait en effet arriver à rien; car, comme ils se contentaient d’exposer leurs doléances, une fois congédiés, on restait maître de n’adopter que ce qui semblait bon. C’est
ainsi qu’ils tombèrent en désuétude , et que bien que
le souvenir s’en fût perpétué dans tous les siècles, comme d’une institution fondamentale de la monarchie, ils n’apparurent jamais que pour obéir servilement, ou pour menacer et meme bouleverser l’ordre de choses qu’ils étaient appelés à soutenir.
L’argent qu’ils avaient fourni servit pendant tout ce régné et les règnes suivans , non pas à la meilleure administration intérieure , mais à des expéditions en Italie, qui n’avaient pas moins d’attraits , il faut l’avouer, pour le peuple que pour le souverain. Dès le règne de saint Louis, une branche de la maison royale de France avait possédé le royaume de Naples, où déjà s’étaient établis long-temps auparavant des aventuriers français. Les récits emphatiques de tous ceux qui arrivaient de ce beau pays, où les arts avaient pris un développement inconnu aux autres peuples, entretenaient et échauffaient encore l’esprit d’aventure. Louis XI lui-même , qui desirait tant éviter les occasions de guerre , avait convoité les moyens de s’y introduire, et sous son successeur toutes les ressources de la France s’y portèrent et s’y ensevelirent. Les règnes de Charles VIII , de Louis XIÏ et de François Ier se passèrent tout entiers dans ces luttes désastreuses, et les plus brillantes victoires ne purent
jamais compenser les désastres d’une seule défaite. Quelques hommes, tels que Bayard, illustré sous le nom de chevalier sans peur et sans reproche, ajoutèrent une nouvelle palme à notre réputation de bravoure ; mais cette gloire était sans but et sans fruit.
Pendant que la noblesse française allait perdre dans des guerres sans résultat une activité que, depuis Louis XI, elle avait été obligée de ne plus tourner contre son pays, il se préparait sourdement une de ces grandes révolutions qui forment une ère nouvelle dans les destinées des peuples.
C’était la réforme religieuse du seizième siècle.
Cljapitrc rinquinnr.
Paris depuis François IPr jusqu’à Louis XIV. — Secousses de la Réformation. — Passage des temps de terreur aristocratique et religieuse au règne de la monarchie absolue.
.... Des siècles ont passé. La lumière a pénétré de toute part ; l’instruction a pris la place de l’ignorance : les abbayes, les châteaux , les couvens, tout a disparu. . . .
.... Au ci“l , demandez les secrets de l’avenir; — à la terre, les secrets du passé. . . .
.... Les ruines , cette sauvage et bizarre alliance de dévastation et de renaissance, nous disent que le sol qu'elles foulent, a été remué tour-à-lour par les révolutions de la nature, et par les passions des hommes.
Madame Mkunie Wsi.noB.
Dès le onzième siècle, l’esprit d’examen religieux s’était fait remarquer dans le midi de la France, moins tourmenté que le nord par les incursions sans fin des barbares. Jusqu’à ce moment la France avait été trop bouleversée pour que ses habitans pussent être occupés
d’autres soins que de celui de veiller à leur propre défense. L’ignorance avait fait d’ailleurs des progrès graduels pendant les quatre derniers siècles , et ce n’est que dans le cours du seizième qu’on put jouir, dans le midi de la France surtout, d’un peu plus de cette sécurité qui prépare les progrès de l’inteliigence.
De loin en loin on vit s’élever des sectaires qui relevèrent le drapeau de la réforme religieuse, et revendiquèrent le droit du libre examen. Les moines et le clergé inférieur étaient souvent à la tête de ces réformateurs , auxquels les vices du haut clergé donnaient beaucoup de consistance. Pendant tout le quatorzième siècle, on vit les moines mêler leurs doctrines religieuses à toutes les insurrections politiques, en France comme en Angleterre et en Allemagne. Les tribunaux de l’inquisition, établis partout dans nos provinces, et composés de moines dominicains , les poursuivaient sans pitié ; mais malgré les flammes des bûchers , de nouveaux prédicateurs succédaient promptement aux premiers. La fin du quinzième siècle fut l’époque où l’inquisition reprit une ardeur nouvelle. Mais ce ne fut plus seulement comme hérétiques, ce fut comme sorciers que furent brûlés à cette époque ces malheureux bourgeois d’Arras, appelés Vaudois.
Le tribunal d’inquisition d’Arras fit brûler tant de personnes dans l’année i4bo, que le parlement de Paris fut enfin forcé d’intervenir et d’appeler à lui tous les procès commencés.
En même temps que les religieux Dominicains se montraient si zélés à poursuivre tout ce qui pouvait porter atteinte à l’autorité de Rome, les moines Augustins, leurs rivaux, se distinguaient en toutes circonstances par leur esprit d’opposition à la cour de Rome et au haut clergé. Il ne fallait qu’une occasion et un homme pour faire éclater des dissentimens qui couvaient depuis long-temps. Martin Luther, moine Augustin, fut cet homme. Martin Luther, imbu des doctrines de Jean Huss, était entré avec ferveur dans les querelles de son ordre contre les Dominicains , et dans un voyage à Rome , sept ans seulement après la mort du scandaleux Alexandre Borgia, il avait vu par ses yeux l’étendue des abus qu’il était destiné à combattre. Dès l’année i5i6, Luther avait semé les germes de sa doctrine. En peu d’années elle s’étendit, et fit des progrès considérables en Allemagne. En détruisant la hiérarchie de l’église , tous les biens amoncelés par la succession des siècles entre les mains de clergé, rentraient ainsi dans la propriété commune, et ce premier appât dut agir avec
ôfi
force sur les princes et le peuple. Ajoutons à cela que des études plus fortes et plus persévérantes, des lumières plus répandues , et le progrès des sciences, des lettres et des arts , avaient donné une impulsion nouvelle à l’intelligence humaine, et l’avaient excitée à marcher avec plus d’indépendance dans la carrière des recherches. La doctrine de Luther fut en peu d’années adoptée par une grande partie de l’Allemagne.
L’Angleterre avait abdiqué le catholicisme avec Henri Y1TL Ces idées religieuses trouvèrent un accueil favorable en France, où le concordat conclu, en i5i 2, entre Léon X et François Ier, avait donné lieu à quelques discussions très vives entre les autorités ecclésiastiques.
Les parlemens prirent part à cette lutte. L’ardeur des novateurs religieux s’en accrut, en même temps que l’autorité monarchique devenait plus impatiente de toute espèce de contrôle. Dans toute la France des bûchers s’allumèrent. Ce fut dans ces momens d’agitations que parut Jean Calvin, qui, dès ses premières études à l’université de Bourges, avait commencé à manifester quelques-unes des opinions avec lesquelles il s’acquit depuis une si haute réputation. Forcé, en iô33, parla persécution, de chercher un refuge près de Marguerite de Valois, reine de Navarre et sœur de François Ier, il
déposa dans son esprit les germes de ses réformes, et publia l’année suivante une instruction chrétienne qui est le premier ouvrage dans lequel soient nettement exposés les principes de la foi nouvelle. Les croyances de Calvin trouvèrent accès jusqu’auprès de François I'r, qui, trouvant utile à sa politique de se lier avec les princes luthériens contre Charles V, croyait expier cette faute en faisant brûler les luthériens en France. Sous aucun règne on n’avait vu encore tant de sanglantes exécutions, et les années 1 54 5 et i 54b furent signalées par les plus atroces persécutions.
On se demande aujourd’hui comment ce même prince qui montra tant d’amour pour les lettres et les arts, qui fonda le collège de Fi ance, fut ami de Marot, de Budée, de Du Bellay, de Lasearis , frère et père des deux Marguerite, qui appréciait l’esprit d’Erasme et de Rabelais, encouragea Le Primatice et Benvenuto Cellini, fit commencer le Louvre, et bâtir Fontainebleau et Chambord, fit venir des manuscrits de Grèce , se distingua surtout par l'élégance de ses manières et par son goût pour les plaisirs délicats, et qui reçut enfin le nom de père des belles-lettres , ait été le même homme qui ait permis de si atroces persécutions contre les sectair es de toute nature; c’est qu’en effet, comme dans la plupart des hommes
de son siècle, ses lumières n’étaient point au niveau de son goût ; c’est que la vanité qui était le mobile principal de son caractère lui faisait un devoir de ne pas se montrer moins ennemi que Charles Y des réformateurs, avec lesquels il était pourtant obligé de s’allier à l’étranger. Habitué d’ailleurs, comme tous les Valois, à exercer une autorité non contestée, il ne pouvait supporter la moindre résistance à ses volontés; et son zèle était encore rehaussé par l’ambition de mériter le titre de fils aîné de l’Église.
Mais un protecteur plus puissant que lui pour l’église catholique venait d’apparaître dans le célèbre Ignace de Loyola, qui, après avoir servi avec quelque distinction dans l’armée espagnole, était venu recommencer ses études à l’âge de trente-trois ans , au collège Sainte-Barbe, à Paris, et avait jeté, dès 1 534? les bases de l’association approuvée par le pape en i54o, et qui fut si célèbre depuis , sous le nom de Société de Jésus. Le but des membres de cette association était de défendre la papauté contre les luthériens et les calvinistes , et de se dévouer entièrement à la propagation et à la protection de la foi catholique.
11 est aisé de concevoir tout ce cpie préparait de maux à l’avenir le conflit entre des enthousiasmes si
intraitables. Aussi Fhistoire de France à cette époque n’est-elle qu’une longue série de persécutions religieuses. Henri II alla encore, s’il est possible, plus loin que son père François Ier.
Sous les trois fils de Henri II et de Catherine de Médicis, qui succédèrent à leur père sans laisser d’enfans après eux, et avec lesquels s’éteignait la tige des Valois , les querelles religieuses prirent un autre caractère. On avait bien d’abord créé dans chaque parlement une chambre particulière , connue sous le nom de Chambre Ardente, pour faire brûler les protestans; mais le chancelier de Lhospital, homme vertueux et éclairé, qui eut trop peu de temps une part principale aux affaires publiques sous François II, époux de Marie Stuart, et dans les premières années du règne de Charles IX, parvint à arrêter la fureur des persécutions judiciaires. Les protestans obtinrent même des concessions assez étendues, et on pouvait espérer que peu-à-peu la confiance allait renaître dans le pays.
A ces élémens de combustion religieuse se trouvaient réunis des élémens de troubles politiques qui s’associaient mutuellement pour se donner une nouvelle force. Au moment où la branche des Valois paraissait prête à s’éteindre par la faiblesse de ses derniers reje-
tons, deux familles rivales se présentèrent, soit pour hâter leur chute, soit pour les remplacer, avec des droits inégaux, il est vrai, mais avec une puissance et une popularité qui mettaient plus d’égalité entre elles. L’une était étrangère à la France et venait de la Lorraine; c’était la famille des Guises. Leur chef, François, duc de Guise, par, ses victoires chevaleresques en Italie, et par la facilité merveilleuse avec laquelle il avait repris aux Anglais la ville de Calais; par son désintéressement, sa générosité de cœur, et toutes ses brillantes qualités, s’était acquis une telle puissance qu’il était devenu, comme les anciens maires de palais , propriétaire , sous le nom de lieutenant-général, de toute l’autorité royale. Son fils Henri paraissait devoir succéder avec plus d’ambition encore à sa puissance et à ses qualités. Les Guises s’étaient jetés avec ardeur dans le parti des catholiques furieux, qui étaient mécontens des ménagemens que la cour avait pour les protestans, et ils se flattaient de remplacer sous peu d’années la famille usée des Valois.
Une autre famille , avec des droits réels à la couronne héréditaire de France, s’était acquis une grande autorité en se rangeant sous la bannière des opprimés. C’était celle des Bourbons, descendant d’un fils de saint Louis*
rapprochée par des alliances de la cour des Valois, et entrée depuis peu en possession du trône de Navarre. Les Bourbons de Navarre et le prince de Condé étaient protestans , et disposaient de toutes les places du parti protestant en France.
Placée entre ces deux familles, la reine Catherine de Médicis conçut le dessein de s’en débarrasser successivement. Le chef des Guises fut assassiné.
Quant aux protestans et au roi de Navarre, le roi Charles IX et Catherine de Médicis, sa mère, formèrent le projet de les anéantir tous à-la-fois pour mieux s’assurer de l’avenir. Ce fut l’armée 1572 qui fut signalée par cet affreux attentat. Dans la nuit de la Saint-Barthélemy, le signal du carnage fut donné par l’horloge de Saint-Germain-l’Auxerrois. Charles IX présidait au massacre dans ses appartemens du Louvre, pendant que des ordres expédiés partout prescrivaient les memes assassinats dans les provinces. Plus de cinq mille personnes furent égorgées à Paris seulement. Le roi de Navarre abjura pour sauver sa vie.
Malgré l’étendue des massacres, il avait été impossible de frapper à-la-fois tous les protestans. Ceux qui survécurent se réunirent dans le but de leur protection commune, et le roi de Navarre qui se sauva et vint
les rejoindre, après avoir repris sa religion, devint un adversaire plus formidable.
En même temps le parti des catholiques violens, qui avait poussé au carnage de ses ennemis , sentit la nécessité de se réunir pour se protéger aussi mutuellement contre la vengeance que les protestans pourraient avoir à exercer; c’est ce qui donna lieu à la confédération connue sous le nom de la sainte ligue , et à la tête de laquelle se hâta de se placer le fils du duc de Guise en 1 576.
La réconciliation n’était plus possible , et la cour , placée entre ces deux partis, qu’au lieu d’étouffer elle n’avait fait qu’enflammer, se voyait forcée de se mettre à la tête de l’un d’eux pour pouvoir être comptée pour quelque chose. La guerre civile dévorait toutes nos provinces : elle prit une force nouvelle sous le règne du faible Henri III, dernier des enfans de Henri II, qui, en croyant se placer à la tête de la ligue catholique pour la guider, ne fit que se laisser entraîner lui-même et devint le jouet des factions. Les jésuites, déjà puissans si près de leur berceau, introduisirent un nouvel élément de discorde, en appelant l’ambition politique de l’Espagne à l’appui de son intolérance religieuse. L’assassinat de l’efféminé Henri III donna une activité
plus grande encore aux intrigues de cette puissance en augmentant ses espérances de succès. Les Guises ne pouvaient déjà plus lutter d’importance avec elle, depuis l’assassinat de Henri de Guise et du cardinal de Guise, son frère, par l’ordre de Henri III qui les redoutait. La France se trouva ainsi divisée en deux camps. D’un côté le camp catholique, espèce de république démocratique dont les Guises paraissaient les chefs , mais où la principale autorité appartenait en effet au roi d’Espagne ; d’un autre côté le camp protestant , espèce de république aristocratique, où plusieurs chefs puissans concouraient, avec une autorité souvent indépendante, bien qu’ils marchassent réunis sous l’étendard de Henri de Béarn. Dans ces momens de crise, la reine Elisabeth d’Angleterre joua un noble rôle en faveur de l’indépendance de la France. Pressée par le roi d’Espagne de s’unir à lui dans des vues de conquête et de partage de la France, cette reine habile, qui regardait la France comme un boulevard contre l’Espagne et l’Empire, répondit quelle se garderait bien de contribuer à la ruine de la France, parce que le jour de sa chute serait la veille de la chute de l’Angleterre. Elle assista au contraire Henri IV de toute son amitié.
Henri IV, bien qu’il se fût empressé de revenir une
seconde fois au protestantisme après sa conversion au catholicisme, extorquée de lui au milieu du carnage de la Saint-Barthélemy, et bien qu’il fût le chef d’une faction politique et religieuse , n’avait cependant aucune trace d’intolérance dans tes idées.
Maître de Paris, en i5q4, Henri sut gagner par sa loyauté et la familiarité de ses manières les chefs les plus violens du parti ennemi, en même temps qu’il sut conserver l’affection de ceux de son parti, même en les éloignant de la cour, pour ne pas donner ombragea ses nouveaux amis, dans l’esprit desquels sa brusque conversion eût pu entretenir sans cela des sentimens de méfiance. L’édit de Nantes, en îôgS, leur assura les moyens de professer leur religion sans crainte de réaction nouvelle. Aussi la restauration de Henri IV fut-elle la seule qui n'amena avec elle aucun regret ni aucun fâcheux retour sur le passé.
L’intelligente économie de Sully, et la persévérance avec laquelle il poursuivit les abus, ramenèrent bientôt l’aisance et la prospérité dans toutes les provinces. Avant lui les impôts étaient onéreux pour les peuples, sans apporter aucun fruit au trésor. La plupart avaient été abandonnés, tantôt par la nécessité des transactions politiques, tantôt parla trop grande facilité de Henri IV,
à des hommes de cour qui les percevaient à leur profit. Sully parvint à les arracher successivement de leurs mains pour les réunir à l’administration de l’État, et on peut dire qu’il est le premier qui ait fondé en France la régularité de la comptabilité financière. Les soins de cet infatigable ministre et habile homme d’État ne se bornèrent pas là. Il voulut que toutes les branches de l’administration fussent soumises au meme ordre, et il sut les réunir entre ses mains. L’administration de la justice avait déjà fait quelques progrès marqua ns'. Le chancelier de Lhospital l’avait entièrement séparée de l’administration politique. Les parlemens et cours judiciaires avaient reçu sous lui une meilleure organisation. Les justices particulières avaient été réformées, et quant aux justices communales, elles avaient été fort restreintes. L’édit de 1 563 , qui établit des juges de commerce, avait enlevé aux conseils municipaux la con» naissance des procès commerciaux. L’ordonnance de Moulins, en 1 566, par laquelle le chancelier de Lhospital réforma toutes les branches de la justice, leur avait interdit les jugemens de toutes causes civiles, et l’ordonnance de Blois, en 1 679, leur enleva la connaissance des affaires criminelles. Tout avait donc été ramené dans les attributions régulières des tribunaux royaux.
Le chancelier de Lhospital, auteur de ces réformes judiciaires , et Sully, qui opéra si hardiment les réformes administratives, doivent être regardés comme les hommes qui ont rendu les plus grands services à leur pays.
C’est avec le règne de Henri IV que commence la forme tout absolue conservée sans interruption à la monarchie française, depuis l’élévation de la maison de Bourbon à la couronne, jusqu’à la chute du trône de Louis XVI.
Après la reddition de Paris et la conversion de Henri au catholicisme, la France, fatiguée des désordres qui l’agitaient depuis si long-temps , n’aspirait plus qu’à se jeter pour ainsi dire -, sans condition , dans les bras du premier souverain qui lui promettrait le repos. Le souvenir si récent de la désastreuse influence de l’Espagne faisait redouter d’affaiblir le pouvoir en présence de l’étranger; la sanglante anarchie dans laquelle avait précipité l’ambition des Guises, faisait desirer l’unité et l’affranchissement de l’autorité au dedans; les Seize avaient inspiré le dégoût des assemblées populaires ; les intrigues et le défaut de patriotisme des parlemens avaient décrédité les corps politiques; les excès de la Ligue avaient ouvert les yeux sur le peu de piété du
haut clergé et sur sa complicité avec l’étranger; tout concourait donc, ainsi que cela se voit habituellement après les troubles politiques, à faire faire abandon de toutes les garanties civiles à celui qui saurait user de l’autorité. Toutes les libertés, telles qu’on les concevait alors , furent ainsi livrées aux mains de Henri IV, pour prix de la bonne administration qu’on réclamait de lui. Henri IV usa honorablement, il faut le dire, du dépôt remis à sa libre disposition par un peuple confiant. L’édit de Nantes fut la véritable charte de cette époque, et pendant que la bonne harmonie se rétablissait entre les divers ordres de citoyens, Sully s’occupait à la cimenter en régularisant la bonne administration du pays. Il raconte, dans ses Mémoires , qu’il paya, en seize ans, 200 millions de dettes avec 35 millions de revenus, et qu’il avait amassé 3o millions, qui se trouvèrent à la Bastille quand il partit. A l’aide de cette puissance pécuniaire , et de cet immense crédit de considération que donnaient à Henri IV sa bonne administration intérieure et la moralité de son propre caractère, il se vit en état de faire respecter la puissance de la France au dehors. C’est de son règne que date véritablement la science diplomatique, dans laquelle il sut toujours allier la politique et la probité.
Tout l’avenir du pays reposait malheureusement sur un seul homme , et cet homme était , selon l’expression d’une femme d’esprit, un heureux accident. Le couteau de Ravaillac détruisit avec Henri IV toutes les garanties déposées sur sa tête.
La régence de Marie de Médicis, femme de Henri IV et mère de Louis XIII, fut la principale cause des désordres du règne de son fils. Lorsque Henri périt, en i6io, son fils Louis XIII n’avait que neuf ans. Marie de Médicis, proclamée régente, continua dans le gouvernement le système qu’elle avait suivi dans sa conduite privée avec Henri IV, d’être en opposition perpétuelle à toutes ses volontés , à tous ses plans , à tous ses amis. Sully fut éloigné des affaires , et les finances si heureusement rétablies par lui, furent livrées au gaspillage et à la prodigalité. Tous les hommes capables dont Henri s’était entouré, furent promptement remplacés par ceux qui s’étaient montrés ses adversaires ou par des aventuriers de tous les coins de l’Italie. Les protestans , justement effrayés , se mirent sur leurs gardes. L’insolence des favoris excita le peuple à des vengeances alroces. Le maréchal d’ Ancre, assassiné par ordre du jeune roi, qui n’osait se soustraire à son influence, fut déterré et traîné par le peuple, après avoir
été frappé par le poignard des hommes les plus considérables de la cour, qui se disputèrent le partage de ses bijoux et de ses biens, et sa femme fut brûlée par ordre du parlement de Paris, comme juive et sorcière. Après cette horrible vengeance, Louis XIII se crut roi, mais il était destiné à ne jamais sortir de minorité pendant toute sa vie, qui fut une sorte d’indolence maladive. Ses minorités d’âge et de caractère devaient se continuer pendant un demi-siècle, et être souvent accompagnées de tous les maux qui signalent les luttes d’ambition dans un pays où rien n’était encore assis. La France avait l’air d’un pays entièrement abandonné à l’anarchie, lorsque Louis XIII voulant s’affranchir complètement de la tutelle de sa mère, l’exila, et se livra tout entier aux conseils d’un nouveau tuteur, sous le nom de premier ministre.
Le cardinal de Richelieu, qui gouverna laFrance sous le nom de Louis XIII, eut pour double objet de briser au-dedans toute entrave à l’autorité souveraine, de quelque part quelle vînt. Pressé d’arriver , et craignant toujours d’être renversé avant d’être parvenu au but, il ne se montra jamais scrupuleux sur le choix des moyens. Il commença par arracher aux protestans leurs dernières places fortes, qui étaient un asile assuré pour tous ceux
qui avaient cherché à prolonger les guerres civiles. Il s’appliqua ensuite à ramener les hommes les plus puissans cle la cour sous le joug de son autorité absolue, et ceux qui montrèrent quelque résistance, payèrent de leurs biens, de leur liberté et de leur vie ces veL léités d’indépendance. Les tribunaux réguliers se montrèrent trop souvent disposés à seconder ses vengeances; mais quand il pensait avoir quelques difficultés de ce côté, il créait des commissions, qui s’empressaient de le débarrasser de ses ennemis. Jamais Louis XIII ne songea à désapprouver ces abus d’autorité, tant il était convaincu que le délégué de sa puissance était investi de tous ses droits.
Après avoir dépossédé les protestans de leurs places fortes, Richelieu leur laissa la liberté de leur culte et quelques autres privilèges. Ils cessèrent seulement d’ètre un parti armé, et ils furent pendant toute la vie de l’habile cardinal traités avec la tolérance qu’il accordait volontiers à ceux qui ne lui semblaient plus dangereux. Les nobles et les grands qui environnaient le roi et qui le menaçaient à chaque instant dans la conservation de son autorité, furent moins bien traités, et jamais il ne se départit avec eux de sa jalouse rigueur. Il avait fait un devoir à Louis XIII, de ne recevoir aucune confi-
dence sur son premier ministre, sans la lui révéler et sans lui nommer l’accusateur, devoir dont le roi s’acquitta toujours scrupuleusement en lui livrant les noms et les personnes de tous ceux qui l’avaient sottement pris pour confident de leurs projets de le débarrasser de son premier ministre. Cinq-Mars, de Thou,le duc de Montmorency et beaucoup d’autres payèrent de leur tète leur présomption et leur confiance, et le roi, dominé malgré lui, n’osa jamais taire entendre à Richelieu que des paroles de soumission à ses volontés.
Si les particuliers avaient à se plaindre des habitudes despotiques du premier ministre, les affaires politiques générales, et surtout les rapports avec l’étranger, recevaient une direction meilleure. Richelieu voulut mettre à exécution le système politique conçu par Henri IV et rehausser, au préjudice de l’Autriche, la considération extérieure de la France. La persévérance de ses efforts réussit à amener ce résultat. L’Empire qui, sous Charles- Quint, aspirait à la domination universelle, n’avait été réprimé et arreté que par la ligue protestante, appuyée par les armes de Henri IV ; car déjà la politique de la France franchissait le Rhin , les Alpes et les Pyrénées. Richelieu vit, comme Henri IV, dans la liberté de l’Allemagne la sûreté de sa patrie. Le résultat de ce plan fut le
traité de Westphalie, par lequel la France jeta les forulemens de la grandeur delaPrusse, quelle n’a jamais laissé depuis échapper une seule occasion de cimenter, soit par la conquête) la cession et la garantie de la Silésie ., soit par la tranquillité même du partage de la Pologne, et elle lit perdre à la maison d’Autriche la haute prépondérance dont elle avait si souvent abusé depuis Charles Y. La liberté politique de l’empire germanique et la liberté religieuse des protestans, consacrées par ce traité vaste et systématique, œuvre d’un cardinal premier ministre si absolu, ravirent enfin à l’Autriche son ascendant dominateur. Richelieu eût vivement désiré ajouter à la France les Pays-Bas jusqu’à Anvers et Malines, ainsi que la Franche-Comté; mais les succès de la guerre ne répondirent pas à son attente, et il dut se contenter d’avoir humilié l’Espagne et l’Autriche.
Malgré les guerres civiles qui avaient si long-temps ravagé le pays, la France n’était pas restée étrangère aux progrès des lettres et des arts qui avaient illustré l’Espagne et l’Italie. Catherine de Médicis avait appelé autour d’elle un grand nombre d’artistes de son pays, et Marot, Montaigne et Rabelais avaient signalé glorieusement nos premiers débuts dans la carrière des lettres. Richelieu, qui se piquait aussi de talens littéraires,
voulut rassembler en un faisceau, et sous son patronage, tous les hommes distingués qui avaient succédé à nos premières illustrations. L’Académie française lui doit ses premiers élémens,etle grand Corneille lui consacra ses premiers travaux. Après tant d’années de troubles intérieurs, toutes les classes delà société n’aspiraient plus qu’à jouir du bien-être nouveau qu’une civilisation rapidement progressive leur apportait. L’àpre rudesse des vieux ligueurs et des farouches huguenots s’adoucissait par le contact avec une société plus tolérante et mieux cultivée , et déjà s’annoncait l’aurore du grand siècle littéraire qui a illustré notre patrie, illustrée aujourd’hui par les sciences utiles à tous.
Le cardinal Mazarin recueillit l’héritage du pouvoir que lui avait transmis Richelieu, et voulut compléter son système politique à l’étranger. Ce fut sous son ministère que la France s’augmenta de l’Artois, de l’Alsace et du Roussillon, et qu’une frontière plus sûre donna de meilleures garanties contre les chances futures de la guerre.
Mais son système politique intérieur fut tour-à-tour signalé par des excès de despotisme, de fourberie et de faiblesse. Avec les désordres de la ligue, le parlement de Paris s’était habitué à se croire un corps tout politique, et s’était en quelque sorte substitué aux états-
généraux, qu’il prétendait représenter dans leur absence. Tout le règne du cardinal Mazarin se passa dans des débats où chaque parti gagnait tour-à-tour, mais où le peuple perdait toujours. La lutte fut commencée contre Mazarin par quelques hommes de cour, que l’on ridiculisa bientôt en leur donnant le nom de cabale des importuns. Ce parti se composait , à en croire un de leurs amis, de cinq ou six esprits mélancoliques qui avaient la mine de penser creux, qui sont morts fous, et qui dès ce temps-là ne paraissaient guère sages.
Le mauvais état des finances amena bientôt la création d’un parti plus dangereux que celui des importans. L’épuisement du trésor était tel qu’on avait été obligé, pour se procurer quelques ressources, de vendre les charges de l’état.
Les charges une fois vendues et l’avenir sacrifié ainsi au présent, il fallut avoir recours à d'autres moyens, et on vendit la noblesse. On établit des charges de conseillers de roi crieurs de vin, de contrôleurs devin, de langueyeurs de porcs, etc. De nouveaux édits de finances mirent le comble au mécontentement, et enfin le parlement îui-méme ayant été attaqué dans ses intérêts particuliers par la création de douze nouvelles places de maîtres des requêtes , qui diminuaient la va-
leur et la considération des anciennes, donna le signai de la célèbre insurrection connue sous le nom de Guerres de la Fronde. Le parlement prétendait qu’il avait le droit d’examiner les édits qui lui étaient envoyés et de contrôler le gouvernement. Mazarin déclarait que la volonté du roi devait être tenue pour loi , quelle quelle fût. « Si le roi , disait-il , ne voulait pas « qu’on portât des glands à son collet, il n’en faudrait « pas porter ; ce n’est pas tant la chose défendue que la défense qui fait le crime. » Le i3 mai 1648, toutes les cours souveraines mirent en commun leurs intérêts et leurs résistances par le fameux arrêt d 'union , que le peuple, pour se moquer de la prononciation italienne du cardinal Mazarin , appelait l’édit Rognon. Le célèbre cardinal de Retz, qui a pris une part si active aux troubles de cette époque, s’exprime ainsi: «Le parle- « ment gronda , et sitôt qu’il eut seulement murmuré , « tout le monde s’éveilla. On chercha comme à tâtons « les lois; on ne les trouva plus; on s’efforça, on cria, « on se les demanda ; et dans cette agitation, le peuple « entra dans le sanctuaire, et leva le voile qui doit « toujours couvrir tout ce que l’on peut dire et tout ce « que l’on peut croire du droit des peuples et du droit « des rois, qui ne s’accordent jamais mieux ensemble
« que dans le silence. La salle du palais profana tous « ces mystères. » Bientôt la belle duchesse de Longueville, le prince de Conti, le prince de Coudé, le duc de Larochefoucault , le célèbre cardinal de Retz, et une foule de nobles de cour figurèrent dans les rangs des défenseurs des prérogatives parlementaires, où le président Mathieu Molé joua lui-mëme un si grand rôle par sa fermeté et son courage. Les uns comprenaient le besoin d’un corps intermédiaire entre le souverain et le peuple , les autres voulaient se substituer aux anciens états-généraux, qui, pour n’avoir été convoqués que dans les grandes calamités , avaient été accusés des maux qu’ils ne pouvaient guérir, et ils prétendaient devenir ce corps intermédiaire. Quelques années de lutte agitèrent le pays sans décider la question. Mazarin, tantôt chassé de Paris et de la France, tantôt triomphant, finit, par l’emporter sur les parlemens et sur les princes , et l’autorité monarchique, relevée par Henri IY, fortifiée par Richelieu, et mise un instant en doute parles parlemens, désireux de réunir la puissance politique à leur puissance judiciaire, put prendre de nouvelles forces par la lassitude des querelles de la fronde, aussi funeste à l’ascendant des parlemens que la ligue l’avait été à l’influence du clergé.
A la mort de Mazarin , Louis XIY donna un nouvel essor à l’autorité royale. Débarrassé de son premier ministre , il aspira à être seul maître.
Sa vie peut se diviser en deux époques très distinctes. Dans la première, Louis XIY, beau, jeune, habile, réalisa avec grandeur son évangile politique: « l’Etat, c’est moi.» Dans la seconde, qui date de f 686, affaibli, maladif, mélancolique, superstitieux , il détruisit luimème l’ouvrage qu’il avait fondé. A la première partie de ce règne se rattache le traité de Nimègue , le ministère de Colbert, et l’élan donné au commerce et aux lettres; à la seconde, les défaites, la domination de madame de Maintenon et du jésuite le Tellier, l’incendie du Palatinat, les intrigues pour les princes légitimés, la révocation de l’édit de Nantes et les dragonnades.
Dès que Louis XIY se vit seul en possession de l’autorité royale, il se rappela les périls dont la maison de Lorraine avait entouré le trône des derniers Valois, et la part prise par Condé aux troubles de son enfance, et il résolut de contenir la noblesse; il se rappela la ligue, et résolut de contenir le clergé ; il se rappela l’affectation d’indépendance de quelques villes protestantes , et il voulut que le tiers-état n’eût plus que des concessions
temporaires et révocables; il se rappela enfin l’insurrection parlementaire de la fronde, et il voulut que le parlement, qui était devenu comme une branche nouvelle du pouvoir à ajouter à celle des trois états, ne fut plus qu’un corps judiciaire. Pour réduire au silence tant d’intérêts et d’habitudes, il fallait à Louis XIV une administration excellente qui garantît la jouissance des intérêts matériels des masses , une police active qui séparât les hommes; une armée disciplinée, toujours prête à se porter contre toute résistance à l’intérieur comme à l’extérieur. Ces trois moyens il les créa , et il sut les mettre en mouvement. L’influence du ciergé et du parlement avait cessé après les désordres de la ligue et de la fronde; il ne lui restait plus qu’à ménager la noblesse et à donner un aliment à l’activité du peuple. Les biens ecclésiastiques servirent à doter la noblesse pauvre; les récompenses honorifiques gagnèrent la noblesse de cour; les talens de Colbert trouvèrent de nouveaux germes de prospérité pour toutes les classes. Ébloui des facilités que lui donnait la prospérité croissante du payspour satisfaire à ses goûts de luxe, Louis XIV s’imagina que c’était son luxe qui amenait cette prospérité, et il commença à accroître démesurément l’un dans le but de donner plus d’intensité à l’autre; mais
les évènemens ne tardèrent pas à démontrer ia fausseté de ce calcul. Quant à l’éclat momentané des fêtes, il voulut substituer les dépenses régulières des constructions d’édifices et des guerres, les besoins du trésor se firent sentir et la misère du peuple alla croissant. C’est la seconde époque du règne de Louis XIV.
En 1682, la maladie altéra ses facultés sans altérer son goût pour la domination.il avait alors quarante-sept ans. Son administration, qui est la meilleure partie de son règne, continua toujours à être régulière et compacte; mais les finances furent désorganisées par les guerres et par sa manie de bâtir. La dévotion arriva, et de même qu’il se croyait le maître des personnes et des biens , il se crut aussi le maître des consciences et des volontés.
Le 22 octobre i685, à l’instigation de Louvois et de madame de Maintenon, il révoqua l’édit de Nantes qui assurait aux protestans la tolérance de leur culte Une immense population industrieuse se vit chassée de France, et obligée d’aller en Prusse et en Angleterre demander un asile. Elle y porta avec elle son industrie et ses richesses.