V. — Vii.le prise
Pendant ce temps, Paris se hérissait de barricades. On en construisait depuis les premières heures de l’insurrection. Dans les quartiers populaires, il y en avait à tous les coins de rue. Les femmes, les enfants y travaillaient. Le passant était obligé de mettre son pavé dans le tas et de le ranger symétriquement. Des hommes armés, la plupart à figures sinistres, présidaient à cette confection et la surveillaient d’un œil jaloux. On aurait dit que chacun croyait avec une foi profonde que le salut de sa cause dépendait du plus ou moins de force de cet amoncellement de pierres et de débris. Ils 11e se doutaient pas qu’en ce moment même personne ne songeait à enlever leurs remparts si lestement improvisés et que le Comité central s’installait sans rencontrer de résistance à l’Hôtel-de-Ville.
En présence de la défection des premières troupes engagées, le Gouvernement avait dû en effet prendre des mesures suprêmes de salut public. Il avait d’abord massé les forces dont il disposait sur les bords de la rivière, se retirant sur la rive
gauche pour délibérer et tenir ses conseils pendant que les soldats gardaient les ponts. Tous renseignements pris, la retraite sur Versailles fut résolue et immédiatement mise à exécution. C’est ainsi que les bataillons dirigés par le Comité central purent s’emparer sans coup férir de l’Hôtelde-Ville, des ministères et des principales administrations. Nulle part il n’y eut de collision parce qu’on ne résista nulle part. Les obstacles qu’on aurait pu rencontrer avaient été partout levés volontairement et de propos délibéré. Comme l’a dit depuis M.Thiers, il ne voulait pas, en ce moment, livrer bataille dans les rues de Paris avec des troupes hésitantes et défaillantes, sur lesquelles l’insurrection avait conservé de tiès-puissants moyens d’action. En abandonnant la capitale, il se conformait à un plan qu’il avait jadis conseillé au roi Louis-Philippe. Et , depuis cette époque, il avait été corroboré dans ses idées et dans ses opinions par la conduite qu’avait tenue à Vienne, dans des circonstances analogues, le maréchal autrichien Windichsgraetz. Cette conduite avait été couronnée de succès.
Nous ne jugeons pas, nous ne discutons même pas une opinion qui peut être gravement controversée. Nous nous bornons uniquement à rapporter les faits.
1 e Comité cential s’empressa de faire connaître sa facile victoire par des affiches que Paris lut avec la plus grande avidité. Il cherchait des noms qui l’aidassent à démêler promptement ce qu’il devait attendre et espérer de ce mouvement populaire. Il ne trouvait rien qui pût parler à l’intelligence, à l’imagination, au souvenir. Lesnomsdes signataires étaient profondément inconnus. On aurait pu tout aussi bien mettre au bas des affiches des noms purement de fantaisie.
Un seul émergeait. Il est vrai que, par un hasard alphabétique, il ouvrait la marche sur la liste. Nous voulons parler de l’ouvrier mécanicien Assi, dont le nom avait été répété par tous les journaux à une époque antérieure. C’était à propos d’une grève considérable qui avait compromis la sécurité et la prospérité du Creuzot. Assi en avait été le principal instigateur. Pendant plusieurs jours, il avait tenu en échec toute l’influence de M. Schneider, le directeur de ce grand établissement métallurgique, qui est un des plus importants de France. L’autorité et la force armée avaient dû intervenir pour avoir raison des mutins. Cette belle équipée avait conduit l’ouvrier mécanicien Assi devant la justice criminelle. Pendant les débats, il eut une attitude qui fut remarquée. Tous les journaux s’occupèrent de lui. On donna même des biographies du personnage où l’imagination et la fantaisie primaient amplement la vérité. Il n’en faut pas davantage en France pour conquérir une notoriété.
Quant a la Société Internationale des Travailleurs, elle comptait à peine deux de ses membres parmi les hommes qui composaient le Comité central de la garde nationale : Avoine fils et Yarlin. Ces deux noms ne pouvaient pas avoir pour la généralité des citoyens une signification bien grande. Nous 11e savons quelle était la profession d’Avoine. Yarlin était relieur. Il jouissait même d’une réputation d’habileté parmi ses camarades. Mais c’était tout et n’allait pas au delà des limites de la profession. Ajoutons qu’Assi n’a jamais appartenu à cette société devenue beaucoup trop fameuse aujourd’hui. O11 a dit le contraire devant la justice, nous ne l’ignorons pas, et luimême n’a pas protesté devant la qualification qu’on lui donnait. C’était une pose. Le futur membre influent du Comité central 11’était pas fâché de passer pour un homme puissant, et de j laisser croire qu’il disposait d’une force considérable et mystérieuse. A quelque parti qu’ils appartiennent, dans quelque rang de la société qu’fis se mettent, les intrigants sont toujours les mêmes. A côte d’eux., 011 rencontre sans cesse la fraude et le mensonge.
Quant aux autres noms, tels que ceux des Rouis, des Babick, des .lourde, des Billioray, des Lisbonne, des Bergeret, des Boursier, des Castroni, des Ranvier, il fallait attendre que l'événement
leur eût donné une triste célébrité pour se familiariser avec eux. A l’heure actuelle, la plupart même seraient rentrés dans l’ombre d’01'1 ils 11’auraient jamais dû sortir, n’étaient les conseils de guerre qui leur donnent un regain de retentissement. Pour quelques-uns, qui ont dans le cœur toutes les passions des Erostrates, il y a, dans l’appareil de la justice militaire, un piédestal enviable comme celui de la gloire.
Les forces dont disposait le Comité central étaient conduites par un ancien officier de marine qui 11e manquait ni de mérite ni de résolution. Seulement il était fou. Frappé d’insolation pendant qu’il naviguait dans les mers de l’Inde et du haut Orient, Lullier avait dû passer devant un conseil de guerre pour quelques actes d’iudiscipline. 11 en était résulté une condamnation et une radiation des cadres.
Lullier fut profondément irrité de ce qu’il considérait comme une outrageante injustice. Il devint un héros d’opposition.
Dans les derniers moments du gouvernement impérial, il avait souvent fait parler de lui par des excentricités qui auraient dû principalement exciter la pitié. Elles attirèrent sur ce pauvre homme toutes les sévérités de la justice. Il n’en est pas moins vrai que dans ses moments lucides, il jouissait de facultés peu communes. Il le prouva en les mettant au service du Comité central. Chargé de conduire l’attaque, il ne s’amusa point aux bagatelles : il donna ses ordres avec l’habileté d’un chef consommé et mena si rondement la besogne, qu’elle était terminée au moment même où 011 pouvait la croire à peine en train. Seulement un malheur devait être la conséquence de ces succès rapides. La raison de Lullier s’éclipsa de nouveau au moment même où, plus que jamais, on aurait eu besoin de sa lucidité.
Yl. — Après la victoire.
L’affiche du Comité central 11’avait pas produit dans Paris l’effet qu’on aurait pu attendre. Elle n’avait surtout pas soulevé cette vive indignation qui ne tarde pas à devenir tempétueuse, enraye et fait avorter de coupables projets. La force d’inertie, c’était tout au plus ce que Paris opposait au torrent. Sans prévoir ses débordements et ses dévastations, sans même se donner la peine de réfléchir, on laissait faire. Il faut bien le dire : Paris n’était pas satisfait de la marche du Gouvernement; il 11’était pas content de ce qui s’était passé à Bordeaux et à Versailles. Il était tenu en défiance et de son côté il était défiant. En outre, le commerce avait un grief particulier, à cause des dispositions législatives qu’on venait de prendre à propos des échéances.
Sans tenir le moindre compte des circonstances de force majeure qui avaient mis obstacle à la libération d’engagements contractés, l’Assemblée nationale avait a peu près aveuglément voté une loi qui mettait tout le petit négoce parisien à la merci des gens de justice. Il en résultait que, dans les boutiques, on se préoccupait bien plus des huissiers que de ce qui pouvait se passer à l’IIôtelde-Viile et dans les régions officielles. C'est là ce qui achève d’expliquer le peu de zèle que montra la garde nationale, intéressée au maintien du bon ordre et delà tranquillité. M. Thiers et le général d’Aurelle de Paladines ont eu raison de dire qu’on n’avait pas répondu aux appels du clairon et du tambour qui avaient été répétés jusqu’à trois fois dans la matinée du 18 mars, pendant et après l’aflaire des canons. Mais il y aurait injustice à 11e pas dire pourquoi.
11 fallut le crime de Montmartre pour que la réflexion rentrât dans les esprits et que les plus avisés entrevissent les conséquences terribles de ce qui se passait, et vers quels abîmes on était fatalement conduit par les hommes qui avaient pris la direction du mouvement. Il était déjà bien tard quand ce coup de fouet fut donné aux intelligences assoupies dans l’égoïsme, quand on comprit que l’indolence pour les affaires publiques peut produire les plus grands malheurs, ceux à l’abri desquels personne 11e peut plus se mettre.
Al. Carnot, maire du 8e arr.
M. Delesgleze, maire démiss, du 19' arr.
Al. Yagherot, maire du 5' air.
Al. Desmarei-t, maire du 9e arr.
M.Tknaille-Saliuny, maire du 1" arr.
Hérisson, maire du ü' arr.
M. Vautrain, maire du 4' arr.
M. René Durail, maire du 10' arr.
[Al. F. Favre, maire du 17° arr.
AJ.Tuunu, maire du 2e arr.
M. H. Martin, maire du iüc arr.
PARIS. — ItirniSIERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON
LA COMMUNE DE PARIE. — Proclamation sur la place de l’Hôtel-cle- Ville des résultats du scrutin du % mars.
Le m il avail fait des progrès rapides et la cité tout entière était courbée sous le joug.
Car le crime de Montmartre n’était pas un fait isolé. Sur un point tout opposé de Paris, au débarcadère du chemin -le fer d'Orléans, des énergumènes avaient arrêté le général Ghanzy, le général Langourian, etM. Turquet, député de l’Aisne, qui se rendaient à Versailles. S’ils n’eurent pas le sort des généraux Clément Thomas et Lecomte, ils ne le durent qu’à des dévouements qui furent plus heureux sur la rive gauche que sur la rive droite de la Seine. Mais les mauvais traitements et l ‘s angoisses furent également horribles. Tout le Paris généreux bondit d’indignation en apprenant ces attentats. De toutes parts, on comprit qu’il fallait de l’ordre à tout prix.
L’affiche du reste avait également contribué pour une boune part à amener ce résultat. Comme elle parlait d’élections immédiates, comme elle promettait la remise de tous les pouvoirs aux conseillers élus de la Commune de Paris, elle ralliait autotir d’elle tous ceux qui attachaient un grand prix aux franchises municipales. Le nombre en était beaucoup plus considérable qu’on n’a voulu le croire et surtout qu’on n’a voulu le dire. Un des plus grands torts du Gouvernement de la Défense nationale avait été de 11e pas remettre tout de suite Paris dans le droit commun des municipalités. Ce gouvernement avait par là conservé jusqu’au bout un caractère insurrectionnel, et s’était privé de la plus puissante des forces politiques des temps modernes, celle que donne l’élection. Maintenant on expiait cette faute. Le 19 mars, qui était un dimanche, on rencontrait dans les rues et sur les places publiques des gens qui disaient volontiers que désormais Paris allait vivre de sa vie propre; que, si Versailles continuait à vouloir se tenir dans l’isolement, on 11’avait qu’à l’y laisser; que Paris saurait se suffire à lui- même, qu’il avait des ressources incomparables, ainsi qu’il l'avait amplement prouvé pendant le siège; que la France, que le monde entier avaient bien plus besoin de lui qu’il n’avait à son tour besoin des autres; qu’011 verrait avant peu toutes les villes se rallier aux idées dont Paris se faisait le champion. Parmi les plus fervents apôtres de ces doctrines, qui couraient les rues et allaient être propagées par des journaux complaisants, on remarquait un vieil avocat retors qui plaide d’une façon excentrique au Palais de Justice, et qui depuis a tenu une conduite des plus bizarres comme défenseur devant les conseils de guerre.
C’est ainsi qu’un double courant de réaction s’établissait peu à peu.
A l’assassinat de Montmartre, lugubre attentat contre les personnes, venaient aussi s’ajouter des attentats contre la propriété. D'un trait de plume 011 suspendit des journaux déplaisants, mais qui représentaient des valeurs considérables; on supprimait le travail dans certaines imprimeries. L’ordre donné, il suffisait de quelques hommes armés pour le mettre à exécution; la terreur faisait le reste et garantissait la soumission. Il est vrai que le général Yinoy avait donné l’exemple ; quelques jours avant le 18 mars, il avait sommairement supprimé quelques-uns des organes infimes de ce qu’011 appelait alors la presse ultrarouge. Tous les gouvernements qui se succèdent commettent tour à tour les mêmes fautes. Us semblent ne désirer et ne prendre le pouvoir que pour copier servilement ce qu’ontfait leurs devan ciers. Quand donc viendra le gouvernement qui saura s’accommoder d’une réelle liberté et vivre en bon accord avec elle ? Nous n’hésitons pas à prédire qu’au bout de quelques mois ce gouvernement serait devenu inébranlable.
Par leur fréquence, les attentats contre la presse touchent peu. Les propriétés qu’elle représente semblent être en dehors du droit commun. Mais il n’en est pas de même de tout ce qui est meuble, immeuble ou marchandise. Dès qu’011 y touche chacun se sent menacé. Les hommes du 18 mars ne le comprirent pas. Aveuglés par leur premier succès, ils ordonnèrent ou laissèrent faire certaines réquisitions maladroites. E11 leur nom. on pénétra dans les maisons, et l’on prit ce que les
propriétaires 11e voulaient certainement pas donner. Suivant les quartiers, ce pillage organisé, mais timide encore, changeait de nature. Aux uns, on se contentait de demander des approvisionnements de toute sorte; des autres on exigeait de l’argent et des valeurs. Tout ce qui possédait se sentit atteint; le plus humble peut-être plus encore que le plus grand. Car on a remarqué avec justesse que l’amour, ou plutôt le fanatisme de la propriété, n’est pas le moins du monde en raison directe de la richesse. Les plus petits sont les plus tenaces. Ils savent mieux ce que cela leur a coûté. L’attachement se proportionne aux efforts.