VII. — La résistance
Les maires de Pari-', élus au mois de novembre, étaient restés à leur poste, fidèles au devoir municipal qu’ils avaient accepté et attendant d’être relevés de leurs fonctions pour se croire délivrés du mandat qu’ils tenaient des électeurs. Parmi ces officiers municipaux, il yen avait de tous les genres. E11 les réunissant, on aurait pu trouver toutes les opinions comme tous les tempéraments. Pour la plupart, ils reflétaient assez bien le caractère particulier des différents quartiers qui les avaient choisis. On ne doit donc pas être étonné de voir la résistance se concentrer principalement dans les mairies de la Banque, de Saini-Germainl’Auxerrois, de la rue Drouot, sans omettre ce qui se faisait dans les régions plus lointaines du faubourg Saint-Germain, du faubourg Saint-Honoré et de Passy. Les trois premières que nous avons mentionnées forment le centre de Paris. C’est là que se triturent les affaires; la que le mouve- ' ment industriel et commercial de la place a ses principaux comptoirs. Tout y aboutit à la Bourse et à la Banque. On peut passer des années à Paris sans aller, par nécessité, une fois place de la Bastille. Il est impossible de 11e pas fréquenter les quartiers que nous indiquons.
Presque tous les bataillons de ces arrondis ements n’avaient rien de commun avec les bataillons de Belleville et consorts. 11 n'y avait ni conformité de vues, ni conformité de sentiments, ni surtout conformité de moeurs. On pouvait trouver là le noyau et les éléments d’une résistance sérieuse. On n’avait qu’à l’organiser vigoureusement, et l’on n’aurait pas tardé à la voir grossir de tout ce qui dans Paris 11e voulait ni excès ni scandale, quand l’Europe, quand le monde entier considéraient notre défaite et commençaient à en comprendre la portée, surtout quand nous avions encore à côté de nous les Prussiens qui occupaient d’une manière formidable le Nord et l’Est de Paris et un tiers du territoire national.
Tout cela grouillait, s’agitait, remuait, pérorait, se démenait en face du Comité central, qui étendait d’heure en heure ses envahissements.
Quelques affiches du Gouvernement, tardivement apposées, encourageaient la résistance. On ne remarquait pas que le chef du Pouvoir exécutif, que les ministres, que le général d’Aurelle de Paladines, qui parlaient sur les murs, étaient déjà rendus à Versailles, et que toutes les fractions de l’année, même l’artillerie de ligne, éparses dans Paris, ou prenaient le même chemin, ou se débandaient, et fraternisaient en rendant leurs armes. Quant au Comité central, il datait de l’Hôtel-de-Ville les proclamations oii il disait :
« Notre mandat est expiré, et nous vous le rapportons; car nous ne prétendons pas prendre la place de ceux que le souille populaire vient de renverser. Préparez donc et faites de suite vos listes d’élections communales. E11 attendant, nous conservons au nom du peuple l’Hôte!-dc-Ville. » Et en conséquence du dernier mot, il continuait ses agissements.
Il y avait urgence à regimber. Une première manifestation eut lieu sur les boulevards et à la place de la Bourse. Le but était de revendiquer les droits de la liberté individuelle, compromise par les actes d’une dictature qui n’avait de nom dans aucune langue civilisée. La manifestation put se promener tranquillement, sans rencontrer devant elle le moindre obstacle. Un
premier succès enhardit toujours. Un résolut de renouveler l’expérience et de diriger cette fois la promenade du côté de la place Vendôme, où se trouvait le quartier général militaire des gardes nationaux fédérés. Car. en prenant possession des principales administrations de Paris, le Comité central n’avait trouvé rien de mieux que de laisser aux locaux leur destination ancienne. Ils’épargnait par là les lenteurs et les difficultés d’une installation. L’ordre de choses nouveau ne faisait que se substituera ce qui l’avait précédé.
La place Vendôme est du reste admirablement située et disposée pour devenir un centre militaire. Ci n’est pas sans raison que les gouvernements y ont successivement établi le commandement de la place de Paris, l’état-major général de la garde nationale et l’état-major général de l’armée qui avait remplacé l’ancienne garnison de la capitale. Les beaux et vastes hôtels qui. entourent la place Vendôme conviennent parfaitement à toutes ces destinations. L’espace et la commodité neananquent pour aucun service. E11 outre, la place elle-même est assez vaste pour permettre a un corps de troupes d’exécuter facilement toutes ses évolutions, et, dans un moment de péril, 011 n’aurait qu’à boucher les deux larges voies qui aboutissent aux boulevards et aux Tuileries, pour pouvoir s'y défendre comme dans une solide place d’armes. Tous ces détails se voient et se jugent d’un coup d’œil. Us n’étaient pas étrangers à ce que le Comité central avait continué à faire de la place Vendôme.
Là commandait Bergeret lui-même. U n’avait pas encore conquis cette grande notoriété que devaient lui donner plus tard de grotesques bulletins. Mais dans les révolutions ce 11e sont pas toujours les plus illustres qui occupent les premiers plans et jouent les principaux rôles. Bergeret appartenait au Comité central. S’il avait été choisi par ses collègues pour commander à la place Vendôme, il le devait aux expressions violentes dont il remplissait ses discours et ses diatribes. II passait auprès des autres membres du Comité pour un homme dont l’énergie et la résolution ne reculent devant rien. 11 aurait été capable, disait-on, de commander le feu sur les buttes Montmartre pour l’assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte. Ceci, bien entendu, ne se murmurait qu’à l’oreille des inities. Car personne encore, et moins que jamais à la veille des élections communales, qui axraient été fixées au- 2:2 mars, 11e voulait prendre la responsabilité du sang odieusement versé. Mais peu à peu on a été moins réservé et les révélations sont venues.
La place Vendôme était hérissée de canons. Partout où les fédérés s’installaient, il fallait un parc d’artillerie. On eut dit qu’ils nepouvaient pas marcher sans cela. C’était leur signe distinctif. Parmi eux se trouvaient quelques lettrés qui connaissaient l’influence des symboles et des ligures matérielles sur les masses. Us déclaraient que la foule devait avoir toujours présente sous les yeux l’origine de la révolution du 18 mars. 11 importait qu’on n’oubliât pas un seul instant qu’elle avait eu pour point de départ la conservation des canons que le peuple de Paris avait fondus pour la défense de la République. 11 11’estpas nécessaire d’ajouter que la très-grande majorité des citoyens se souciait fort peu de ce symbolisme.