IV. — L’assassinat
Clément Thomas était loin d’avoir conservé la moindre popularité parmi ses anciens soldats. Dans les 'quartiers de Montmartre, de Belleville principalement, et autres semblables, on se souvenait, non sans aigreur, de la façon désobligeante qu’il avait de rappeler aux bataillons qu’on ne devait jamais s’oublier chez les débitants de boissons alcooliques, prenant au besoin pour organe le Journal officiel, quand il avait à lancer quelque ordre du jour désagréable et flétrissant. A cela s’ajoutait, chez les anciens, quelque réminiscence de 1848 qui n’était pas à l’avantage du général de la garde citoyenne. Clément Thomas avait en effet un passé dans les luttes démocratiques, et ce passé pesait sur lui quand il fut entre les mains do la foule, le 18 mars.
Ancien sous-officier de cavalerie, Clément Thomas avait pris part à ce qui s’est appelé la conspi- | ration de Lunéville. Il quitta l’armée, et, grâce à la notoriété qu’il avait acquise, il devint un des rédacteurs nomades du vieux National d’Armand Carrel et d’Armand Marrast. Cela suffisait, en 1848, pour prétendre à tout. Clément Thomas fut choisi par Bordeaux et la Gironde pour être un de ses représentants à l’Assemblée constituante. En même temps, Paris le plaçait, comme colonel, à la tête de l’une de scs douze légions de la garde nationale qui, par le nombre, étaient en état de
représenter de véritables armées. Il ne resta que quelques semaines dans cette position. Après l’échauffourée ridicule du 15 mai, il quitta le commandement de la 2e légion, et prit la place du général Courtais, enfermé à la Conciergerie. C’était de là que venait à Clément Thomas le titre de général dont il aimait à se parer, quoiqu’il n’eût jamais rendu de services signalés. En 1870, comme nous avons eu l’occasion de le dire, il lui avait été conféré de nouveau après la tentative avortée du 31 octobre. Quand le général Trochu faisait l’énumération et l’organisation de ses forces, le général Clément Thomas figurait toujours à la tête, de l’armée de réserve.
Dans la vie privée, Clément Th ornais passait pour le meilleur et le plus serviable des hommes. Il comptait des amis dans tous les rangs de la société. Mis en contact par ses fonctions avec tout le monde, il conservait d’excellentes relations quand l’heure des honneurs périlleux était passée. De telle façon qu’on peut dire avec vérité qu’en dehors des gens qui repoussent comme insupportable toute règle sociale, le général ou le citoyen Clément Thomas, descendu du pouvoir, ne comptait pas un seul ennemi.
Tel était le vieillard qui, avec le général Lecomte, allait le premier tomber sous les coups des assassins, on n’ose plus dès ce moment écrire des insurgés du 18 mars.
Comme tout le monde dans Paris, Clément Thomas avait été surpris par les graves événements du matin. Il ne les voyait pas sans inquiétude. Plus que tout autre il avait motif de redouter l’avenir, attendu que, par la nature même de ses fonctions et de son ancien commandement, il avait été mieux que personne en mesure de connaître de quels éléments divers et bigarrés se composait la garde nationale. Sous le coup de ces idées, il quitta son domicile, et vint en se promenant étudier la position et faire, comme on dit, ses observations sur le terrain. Il était au pied de la chaussée des Martyrs, près du cabaret célèbre de la Boule Noire, comme un passant inoffensif, lorsqu’il fut reconnu, entouré,' bousculé, vilipendé, insulté, battu, et définitivement traîné à la rue des Rosiers pour être jugé.
Le maire de Montmartre fut averti de ce qui se passait à quelques centaines de mètres de l’hôtel municipal. Il sortit aussitôt pour voir s’il n’y avait point quelque effort suprême à tenter. Mais en arrivant au milieu de la foule, il dut croire que toutes les démences étaient déchaînées autour de lui. Jamaislesmaisons d’aliénés ne lui avaient présenté un spectacle comparable à celui qui s’étalait devant ses yeux. Le docteur Clémenceau lui-même l’a déclaré dans sa déposition, quand il a comparu comme témoin devant les conseils de guerre. C’était tout à la fois affligeant et périlleux.
Si l’on pouvait constater de pareils faits dans le voisinage de la mairie de Montmartre, c’était bien autrement épouvantable sur le sommet des buttes, à la rue des Rosiers. L’entrée de Clément Thomas a tellement surexcité les passions sanguinaires qu’il n’est pas possible de lutter plus longtemps. Les outrages les plus abominables sont prodigués sans pudeur à ce vieillard que ne protègent même pas sa barbe et ses cheveux blancs, la dignité de sa tenue devant des injures et des mauvais traitements qu’on aurait épargnés au dernier des scélérats. C’est de la barbarie et de la sauvagerie. Les peaux rouges des grandes prairies américaines ont plus de respect pour l’ennemi vaincu qu’ils vont mettre à mort. Depuis longtemps il a été démontré par l’histoire des diverses sociétés qui ont tour à tour et successivement pesé sur le monde, qu’il n’y a point de pire barbarie que celle-qui découle de l’extrême civilisation.
Un soldat reproche au général Lecomte une punition qui lui a été infligée. Un garde fédéré reconnaît en lui l’officier supérieur qui a donné l’ordre de tirer sur le peuple. Il n’en faut pas davantage. Les deux généraux, celui qui porte l’habit militaire et celui qui porte l’habit civil, sont entraînés dans le jardin. Comme peloton d’exécution, il y a les volontaires de l’assassinat. Il n’en manque pas dans cette foule avide de prouver que les
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armes qu’elle porte sont meurtrières. Elle les a reçues pour la défense du sol national. Mais que lui importe? Il faut qu’elle tue. Elle ne se soucie nullement du rejaillissement qu’aura le sang versé. On ne réfléchit plus quand la démence a pris la place de la raison.
Ces assassins n’ont pas même l’énergie et l’adresse du crime. Ils s’y reprennent à plusieurs fois avant d’avoir achevé leurs malheureuses victilnes.- « Ce ne fut pas un feu de peloton, dit encore le capitaine Beugnot; ce furent des coups isolés, tirés l’un après l’autre, comme dans un feu de tirailleurs. >■ Clément Thomas tomba le premier; mais il fallait encore du sang à la bête furieuse et déchaînée, et le général Lecomte fut exécuté.
Quand on releva les cadavres, on put constater par le nombre des halles et par la nature des blessures avec quelle lenteur s’était écoulée la vie, combien douloureux avaient dû être les derniers instants !
La nouvelle du sinistre événement se répandit avec la rapidité de la foudre dans toute l’étendue de la butte. Le maire l’apprit, ainsi qu’il le déclare lui-même, pendant qu’il gravissait péniblement la colline. Son écharpe municipale ne pouvait plus être d’aucun secours aux victimes. Il rebroussa chemin, laissant les autres officiers se tirer de la fournaise comme ils le pourraient.
Pour ceux-ci du moins le sang versé eut un bon résultat. On profita de la première horreur qu’inspirait le crime pour leur ménager les moyens de se mettre en sûreté. Ils purent s’éloigner de la maison fatale, grâce à l’aide énergique et aux secours intelligents que leur prêtèrent certaines personnes qui jusqu’au bout se prodiguèrent pour épargner un nouveau crime.
Ces personnes sympathisaient du reste avec le mouvement communaliste qui commençait et se dessinait de plus en plus clairement. Si un acte infâme de scélératesse souillait les débuts, cet acte, par sa nature même, mettait les meneurs dans la nécessité d’aller de l’avant. L’assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte mettait entre eux et le Gouvernement, auquel le pays venait de remettre le soin de réparer ses désastres et de le reconstituer, une telle ligne de démarcation que le Comité central ne pouvait plus reculer, à moins de se dissoudre sur le champ. Cette dissolulion d’ailleurs aurait été pour lui pleine de périls.
Les cadavres des généraux, après être restés quelque temps sur le sol détrempé de leur sang dans le jardin où avait eu lieu l’exécution, furent portés dans une chambre de cette fatale maison de la rue des Rosiers. Là chacun put venir les voir, les reconnaître et constater cette mort horrible. Les curieux affluèrent. Grâce à ce mouvement considérable, les auteurs et les complices de l'attentat disparurent facilement et allèrent sur d’autres points de Paris cacher ou recommencer leurs forfaits. Dans la nuit, des mains obscures recueillirent les restes des victimes et leur donnèrent clandestinement une sépulture.