‹ Paris incendiéChapitre 101 sur 124 · H I ST 01 11 K DR LA COMMUNE · texte numérisé non relu

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encore beaucoup d’autres faits. A quoi bon?... C’est pourquoi il y avait Lâcheté à venir faire parade de férocité devant des prisonniers gardés à vue par des soldats, et qui auraient probablement fait trembler s’ils avaient été libres.

Une autre considération aurait dû arrêter ces énergumènes d’un nouveau genre, et qui nous paraissent dans un autre sens tout aussi dangereux pour le bon ordre social que les sectaires de la Commune. Beaucoup d’erreurs avaient été commises. On peut et l’on doit le dire hautement puisqu’elles ont été reconnues et réparées dès que la justice a été éclairée. En n’écoutant qu’une passion malsaine, on s’exposait donc à frapper et à maltraiter l’innocence. Nous n’avons pas à rappeler ici cette histoire d’une femme du meilleur monde, qui s’est trouvée pendant plusieurs jours mêlée et confondue avec les plus infâmes pétroleuses, et qui dut sa délivrance uniquement au hasard d’avoir été reconnue par un personnage de son cercle habituel. On a fait beaucoup de bruit autour de cette triste aventure. Il n’y a là rien qui doive surprendre ceux qui n’ont pas quitté Paris un seul jour, et ont vu de près comment on procédait dans les perquisitions et l’es arrestations. 11 est bien d’autres histoires tout aussi authentiques qui pourraient échauffer la bile du moraliste. Mais on n’arriverait pas facilement à une conclusion. Tenons-nous en donc à ce que nous avons dit, et imitons les malheureuses et innocentes victimes qui n’ont fait entendre des plaintes que contre les curiosités niaises et féroces.

L’encombrement des prisonniers ne tarda pas à se produire à Versailles, malgré les vastes espaces dont disposait l’autorité militaire. Chaque jour, et même plusieurs fois dans la journée, il en arrivait de nouveaux. On ne sut bientôt plus où les loger. La prison de Noailles, la prison des Chantiers, la prison de l’Orangerie, les baraquements de Satory, tout était plein. Qu’on en juge par un chiffre qui porte avec lui une éloquence effrayante: plus de cinquante mille dossiers ont passé par les mains de la justice militaire. Après une année écoulée, c’est-à-dire en juillet 1871, il avait été statué sur le sort de trente-quatre mille personnes. Il restait encore près de dix-huit mille dossiers, et le mois suivant il était reconnu que les accusations, pour une benne moitié, portaien t sur des faits faux et controuvés. Nous ne parlons, bien entendu, que d’après des documents officiels, et nous ne prenons nos chiffres et nos renseignements eue dans des pièces émanées, soit de la justice militaire, soit du Gouvernement, soit de la commission de permanence qui siégeait pendant la prorogation de l’Assemblée nationale. Quand on jette les yeux sur cet ensemble, quand on l’examine impartialement et en faisant taire ses passions, on commence à comprendre les embarras sans nombre dont il a fallu triompher pour obéir à la loi, pour n’aller ni en deçà, ni au delà, selon l’expression de M. Tliiers, quand il indiquait la marche à suivre, quand l’Assemblée natiouale tout entière l’approuvait. Devant ceLte masse énorme de captifs, on dut naturellement penser à nos grands établissements maritimes, et aux pontons. Eux seuls étaient en état de déblayer toutes les prisons provisoires, et de ne pas laisser trop oublier l’humanité, dontles droits priment même ceux de la justice criminelle et de la vindicte publique. C’est pourquoi eut lieu ce premier triage, accompli grossièrement par nécessité, qui fit passer un nombre considérable de détenus de Versailles sur la rade de Brest.

Nous reviendrons là-dessus avec détail; qu’il nous suffise pour le moment d’avoir indiqué par suite de quelles circonstances et comment se produisit le fait. Ne quittons pas encore Versailles.

Nous avons beaucoup à y voir. Et sans insister sur de tristes spectacles, nous avons cependant à dire ce qui ressort pour nous des scènes qui forment comme l’épilogue de cet épouvantable drame qui s’appelle la Commune de Paris en 1871. Dans le premier épanouissement de notre jeunesse, nous avons assisté de près aux journées de juin 1848, et à leurs conséquences. Trois années plus tard, nous avons vu le coup d État de décembre

18.'il, et le fonctionnement des commissions mixtes. Nous pouvions croire que notre expérience ôtait faite. Il nous manquait quelque chose. Nous l’avons acquis depuis juillet 1870.

Les convois de prisonniers, nous l’avons dit, arrivaient tous les jours et souvent plusieurs fois par jour. Il faut avoir vu cela pour s’en faire uue idée. La nombreuse population qui, à cette époque, encombrait les rues de Aersailles, n’oubliera pas facilement le spectacle qui s’étalait quotidiennement devant ses yeux. Avec le style admirable qui lui est particulier et sa netteté habituelle d’expression, Théophile Gautier décrit ainsi ce qu’il a vu sur la place d’ Armes. La page tout entière demande à être citée textuellement, nos lecteurs nous reprocheraient de la tronquer :

« C’était une halte de prisonniers qu’une escorte conduisait à Satory. 11 faisait ce jour-là une chaleur à mettre les cigales en nage. Pas un souffle d’air, pas un nuage au ciel. Le soleil versait sur la terre des cuillerées de plomb fondu. Ces malheureux, amenés des portes de Paris, à pied, par des hommes à cheval qui les forçaient involontairement à presser le pas, fatigués du combat, en proie à d’affreuses transes, haletants, ruisselants de sueur, n’avaient pu aller plus loin, et il avait fallu leur accorder quelques instants de repos. Leur nombre pouvait s’élever à cent cinquante ou deux cents. Ils avaient dû s’accroupir ou se coucher à terré, comme un troupeau de bœufs que leurs conducteurs arrêtent à l’entrée d’une ville. Autour d’eux, leurs gardiens formaient le cercle, accablés comme eux de chaleur, se soutenant à peine sur leurs montures immobiles et s’appuyant la poitrine au panneau de leur selle. Le pistolet chargé semblait peser à leurs mains, et visiblement ils luttaient contre le sommeil, ün n’aurait pu dire la couleur de leur uniforme, tant la couche dépoussiéré était épaisse, et la longue lance à fer aigu, sans banderolle appliquée à la cuisse, indiquait seule à quelle arme ils appartenaient. Toute particularité avait disparu. Ce n’était plus le sôldat, c’était le guerrier pris en lui-même, le guerrier de tous les temps et de tous les pays, aussi bien un Romain qu’un Cimbre, un Grec qu’un Mède. Tels qu’ils étaient, ils auraient pu figurer sans anachronisme dans les batailles d’Alexandre et de César. Leurs chevaux simplement harnachés, mouillés de sueur, blancs d’écume, ne se distinguaient par aucun détail moderne. Ils gardaient un caractère de généralité antique. Nous regardions ces cavaliers de si grand style, regrettant qu’un peintre de génie ne se trouvât pas là pour fixer d’un trait rapide ces belles lignes naturellement et naïvement héroïques, et aussi pour noter les types non moins curieux des captifs, devenus des prisonniers barbares, daces, gètes, hérules, abares, comme on en voit dans les bas-reliefs des arcs de triomphe et les spirales des colonnes trajanes. Ils n’avaient plus de costume spécial désignant une nationalité ou une époque. Un pantalon, une blouse ou une chemise; tout cela fripé, froissé, déchiré, collé au corps par la sueur, ne les habillait pas, mais les empêchait d’être nus, sans conserver forme précise de vêtement. Blouse, blaude, sayon, tunique, à cet état, se ressemblent fort, et les braies sont, dans la sculpture antique, le signe distinctif du barbare. Plusieurs s’étaient roulé des linges autour de la tête pour se préserver du soleil; car on enlève leur coiffure aux prisonniers, afin de les rendre plus facilement reconnaissables parmi la foule, s’ils essayaient de s’enfuir. D’autres avaient garni leurs pieds meurtris de chiffons retenus par des cordelettes, qui leur donnaient un aspect de Philoctète dans son île, à faire rêver un sculpteur. Ce bout de haillon les rattachait à l’art grec.

« Toutes ces loques, sous l’ardente lumière, paraissaient décolorées comme les draperies d’une grisaille, et les cheveux eux-mêmes des prisonniers, vieux ou jeunes, étaient uniformément gris, tant la poussière en avait altéré la nuance. Parmi ces prisonniers, il y avait quelques femmes, assises sur leurs articulations ployées, à la manière des ligures égyptiennes dans les jugements fu¬

nèbres, et vêtues de haillons terreux, mais donnant des plis superbes. Quelques-unes, farouchement séparées du groupe comme par une sorte do dédain, présentaient des aspects de Sybilles à la Michel-Ange ; mais la plupart, il faut l’avouer, avaient des airs de stryges, de lamies, d’empouses, ou, pour sortir de la mythologie du second Faust, ressemblaient aux sorcières barbares et moustachues de Shakespeare, formant une variété hideuse d’hermaphrodites faite avec les laideurs des deux sexes. Chose étrange, parmi ces monstres se trouvait une charmante fillette de treize à quatorze ans, à la physionomie candide et virginale, blonde, vêtue avec recherche et propreté d’un veston bleu clair à soutaches noires, et d'une jupe blanche, courte comme celle des très-jeunes filles, laissant voir des bas bien tirés et des bottines élégantes, quoique poudreuses. Quel hasard avait mêlé ce petit ange à ces démons, cette pure fleur à ces mandragores? Nous n avons pu le comprendre. Personne ne le savait, et notre point d’interrogation est resté sans réponse. Un peu en arrière, sur un chariot ou ut e prolonge, était couché sur le dos, avec une roideur cadavérique, un vieillard à grande barbe blanche, dont le crâne reluisait au soleil comme un casque. Quoique immobile et dessinant les ligues anguleuses d’une statue allongée sur un tombeau, il n’était pas mort cependant, et dans son œil, qui palpitait sous l’aveuglante lumière, vivait un regard noir de haine irréconciliable et de rage impuissante. Rien de plus effrayant que ce Nestor de la révolte, que ce patriarche de l’insurrection, à la fois immonde et vénérable, et qui semblait poser le père éternel sur les barricades.

« Une soif ardente, inextinguible, brûlait ces misérables, altérés par l’alcool, le combat, la route, la chaleur intense, la fièvre des situations extrêmes et les affres de la mort prochaine ; car beaucoup croyaient trouver la fusillade sommaire au bout de leur voyage. Ils haletaient et pantelaient comme des chiens de chasse, criant d’un voix enrouée et rauque, que ne lubrifiait plus la salive: de l’eau ! de l’eau! de l’eau ! Ils passaient leur langue sèche sur leurs lèvres gercées, mâchaient la poussière entre leurs dents et forçaient leurs gosiers arides à de violents et inutiles exercices de déglutition. Certes, c’étaient d’atroces scélérats, des assassins, des incendiaires, peu intéressants àcoup sûr ; mais, dans cet état, des bêtes même eussent inspiré delà pitié. Des âmes compatissantes apportèrent quelques seaux d’eau. Alors toute la bande se rua pêlemêle, se heurtant, se culbutant, se traînant à quatre pattes, plongeant la tête à même le baquet, buvant à longues gorgées, sans faire la moindre attention aux horions qui pleuvaient sur eux, avec des gestes d’une animalité pure, où l’on aurait eu peine à retrouver l’attitude de l’homme. Ceux qui ne pouvaient, trop faibles ou moins agiles, approcher des seaux posés à terre, tendaient les mains d’un air suppliant, avec de petites mines, comme des enfants malades qui voudraient avoir du nanan. Ils poussaient des gémissements mignards et câlins, et leurs bras se pliaient comme ceux des singes, se cassant aux poignets dans des poses bestiales et sauvages. Un énorme coquin, espèce de Vitelfius de caboulot , dont le bourgeron déchiré laissait voir à nu le torse puissant, rougi à la poitrine par l’habitude des libations, se livrait aux pantomimesles plus attendrissantes pour obtenir une goutte du précieux breuvage. Il avait une de ces têtes d’empereur romain que la foule entraîne aux gémonies. Un pauvre cheval, enragé de soif, s’élançait vers le baquet, à travers les groupes, et augmentait le désordre. Enfin des verres, des choppes, des bocks, des bols arrivèrent de tous côtés, grâce à la pitié des femmes, et ces malheureux purent au moins se désaltérer comme des hommes et non lapper comme des bêtes^ »

Nous avons tenu particulièrement à faire passer en entier sous les yeux de nos lecteurs ce tableau tracé de main de maître. Quelque horrible qu ■ soit le sujet que nous avons à traiter, nous n’oublions pas que nous écrivons un livre pittoresque. Le grand art a des droits que nous nous gardons

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