‹ Paris incendiéChapitre 102 sur 124 · DANS LA SALLE DU MANÈGE · texte numérisé non relu

DANS LA SALLE DU MANÈGE

bien de jamais méconnaître. Une peinture sur le vif a toujours son mérite. A plus forte raison quand elle est signée Théophile Gautier.

On pourrait, avec d’autres détails écrire longtemps sur ces convois de prisonniers. Après la bataille, toutes les plumes des narrateurs ordinaires de la presse se mirent à l'œuvre. Le vent était a ces récits ; on ne les ménagea point. Nous n’aurions donc'pas longtemps à chercher si nous voulions en trouver, et des plus émouvants. Mais nous devons le dire : on ne peut puiser qu’avec la plus grande réserve dans les collections des journaux contemporains, surtout tels qu’ils se font depuis quelques années. Aucun scrupule pour l’authenticité, aucune inquiétude pour la vérité; l’intérêt prime tout; il faut amuser le lecteur : c’est la condition essentielle du succès. Il en résulte que tous les nouvellistes sont devenus des romanciers au petit pied. Aussi, presque toujours, leurs assertions escortées de détails ne sont pas plus dignes de foi que des œuvres d’imagination.

Cependant c’est dans un journal que nous puiserons le récit d’une arrestation qui démontrera que tout prisonnier conduit à Yersaillles ne méritait pas les épithètes flétrissantes dont on éta t fort prodigue au mois de juin 1871. Sous le coup, il est vrai, des actes eff.oyables qui avaient couronné cette guerre de barbares, ce qui est une excuse. Un ouvrier d’imprimerie, hostile à la Commune, ainsi que scs camarades d’atelier, est arrêté avec son fils, âgé de dix ans, et conduit au parc de Monceaux, au milieu d’une masse de prisonniers. — « Je suis ouvrier coupeur dans une imprimerie et veuf depuis quelques mois, seul avec cet enfant, dit-il à l’officier qui l’interroge. Je n’ai pas été de la garde nationale de la Commune, ni moi, ni mes quinze compagnons, à preuve que nous nous cachions et 11e sortions plus de l’atelier. » L’officier ne répondit que par ce mot : « A Versailles » En route, lecommandant ordonna une halle de la colonne, et un officier, apercevant l’enfant, en eut pitié. « Il faut faire partir l’enfant, dit-il au père. Et dépêchons; une fois hors de Paris, il ne serait plus temps.»

On arriva néanmoins à Satory. « Nous étions parqués, continue le récit du malheureux ouvrier, dans un espace enserré. Il y avait devant nous des murs crénelés, et derrière ces murs des soldats armés. D’un autre côté, des mitrailleuses étaient braquées. Je n’en avais jamais vu. Un voisin demanda ce que c’était. Un gendarme répondit en bâillant: — Ça, c’est les moulins à café! C’est avec ça que demain on nettoiera la place.... Des gendarmes nous ordonnèrent de nous coucher. On obéit.... Quand la nuit vint, une pluie abondante tomba et continua sans cesse. En peu de temps, la terre fut détrempée. La situation devenait insoutenable. Nos habits, qui nous avaient collé à la peau tout d’abord, s’étaient maintenant incrustés dans le sol. Boue et homme ne faisaient plus qu’un.... Quand le jour se fit, le tableau qui s’ofliit à nos yeux fut terrible : il y avait au milieu de ce tas de boue des taches de sang et des morts, des blessés sans secours; c’était horrible! Un grand bruit me tira de ma torpeur. Il grandit et un autre bruit parut lui répondre. Bientôtje iis comme les autres : je regardai. C’était un convoi de femmes et d’enfants qui s’avançait. Elles avaient marché toute la nuit, et la pluie tombant par rafales avait déchiré les tissus trop justes. Beaucoup étaient presque nues jusqu’à la ceinture. Quant à leurs chaussures, la boue du chemin les avait dévorées. Eilesallaient nu pieds. On les reconnaissait bien, celles-là. Elles boitaient.... Cela dura cinq fois vingt-quatre heures. Après quoi, on était appelé par ordre alphabétique, et je comparus enlin devant un officier. »

11 serait inutile et oiseux de pousser plus loin cette citation. L’emprunt, que nous avons fait à (Juatremois de captivité publié par le journal le Gaulois du 21 septembre 1871, suffit amplement au but que nous poursuivons : montrer par tous ses côtés cette sinistre médaille qui s’appelle la Commune de Paris. Partout où nous croyons trouver quelque aspect nouveau, nous allons: hardiment, sans faiblesse, sans forfanterie, sans parti pris, mais sans

être retenu par aucune considération. Nous croyons que c’est uniquement de cotte manière qu’011 pourra retirer quelque utilité de ce formidable enseignement. L’historien ne fait œuvre méritoire que lorsqu’il sait tenir constamment les yeux fixés sur l’avenir.

Un mot encore avant de quitter ce sujet. On a sans doute compris que le malheureux ouvrier d’imprimerie fut envoyé sur les pontons. Il ne faudrait pas croire que ce soit là un fait, un cas isole. Nous aurons à y revenir quand nous nous occuperons de Brest et des autres prisons maritimes et nous le ferons avec les détails qui conviennent à ces infortunes. On a déjà pu voir, dans le tableau de Théophile Gautier, quel mélange se trouvait et se remarquait dans les convois de prisonniers. Luimême, l’Olympien, a été ému à l’aspect d’un jeune ange blond, jeté, on r.e sait par quel caprice du hasard et du malheur au milieu de mégères immondes. Gelas’est produit plus souvent qu’on ne pense généralement: Des hommes distingués, souverainement incapables de la moindre mauvaise action, des femmes coupables uniquement d’être bonnes et riches et d’avoir fait le bien, des enfants même ont été victimes de vengeances infâmes, mises plus tard fort hypocritement sur le compte de la brutalité du soldat dans un jour de triste victoire. Nous le savons, parce qu’au nombre de ces victimes nous avons compté plus d’une personne de notre connaissance particulière. Quelques unes même, si c’était nécessaire, nous ont autorisé à dire leur nom bien haut. Mais à quoi bon? Quelle leçon en pourraient tirer les générations qui nous suivent dans la vie? Nous nous le demandons souvent avec anxiété et en toute sincérité de conscience quand nous nous trouvons en face de tani de sujets douloureux. On raconte que les marins, quand ils naviguent par une mer calme et clémente, se livrent à tous les écarts de leur caractère et de leur tempérament. De là des zizanies et des haines que la discipline sévère du bord a parfois quelque peine à contenir. Arrivent la tempête, les avaries majeures, les craintes du naufrage. Le salut de tous dépend du zèle, de l’activité, du dévouement de tous et de chacun. Et alors on oublie les animosités; on ne voit que le péril commun, et Ton travailleàle conjurer avec une ardente émulation qui, presque toujours, engendre le succès. Puis, le calme revenu, on ne se souvient plus qu’on s’est haï, envié, jalousé. On n’a souvenir que du zèle mutuellement déployé quand il s’agissait de ne pas périr. Et alors naissent ces grandes et puissantes amitiés, capables de résister à toutes les tempêtes de la vie, qu’on a si bien nommées les fraternités de la mer.... Faisons comme les marins. Le navire social a été violemment secoué par la plus formidable tourmente qui soit jamais entrée dans la mémoire des hommes. Nous naviguons dans une accalmie. Mais les avaries du navire sont loin d’être réparées. Dans cette situation, le devoir de tous est d’oublier les vieilles rancunes, les anciennes passions malsaines, et de ne travailler énergiquement, loyalement, cordialement, qu’au salut commun.

Et maintenant ne nous attardons plus dans ces considérations générales. Il nous reste beaucoup à voir et à étudier. La Commune n’a pas encore dit son dernier mot, puisque la justice n’a pas prononcé, puisque les prisons de Versailles regorgent de captifs dont on a parfois toutes les peines du monde à débrouiller l’identité. Nous avons encore à nous promener au milieu de toutes ces misères, de toutes ces lèpres sociales, en attendant que nous des suivions jusqu’à la sellette des accusés et jusqu’au lieu de l’expiation suprême. Hâtons-nous donc de voir ce qui se passe à Satory, à l’Orangerie, aux Chantiers et ailleurs.

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