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IV. — Les prisons de Versailles

Tous les soldats connaissent Versailles. C’est une des villes où, depuis cinquante ans, l’on entretient les plus nombreuses garnisons. Les gens bien renseignés prétendent que le but que se proposent d’atteindre les gouvernements est d’entretenir un peu de vitalité et d’animation dans les pompeuses solitudes qui virent autrefois les splendeurs de la

cour de France et les caprices de celui que l’histoire s’obstinera constamment à nommer le grand roi. D’autres disent que c’est pour utiliser les immenses et solides constructions dont l’État n’a eu qu’à s’emparer. Mais les malins affirment que c’est pour avoir toujours sous la main une armée parfaitement préparée, organisée, outillée. Nous ne nous chargeons pas d’élucider les causes et les motifs. Nous constatons le, fait, duquel il découle que peu de villes en France ont été, et sont encore, aussi bien que Versailles, fouillées par les soldats jusque dans leurs moindres coins et recoins. Ce n’est point à cela qu’il faut attribuer le choix qui a été fait de Versailles pour y conduire les prisonniers que la Commune a laissés entre les mains de la justice militaire. On peut même dire que l'armée a été complètement étrangère à ce choix. Le Gouvernement a décidé sans la consulter. Seulement il est résulté du fait que nous relevions avant cette déduction, que les prisonniers sont beaucoup mieux et plus facilement gardés à Versailles qu’ils n’auraient pu l’être partout ailleurs.

La première station obligée de tout prisonnier que l’on amenait à Versailles était à l’Orangerie. Au mois de juin, ces vastes serres sont vides. Les arbres et les arbustes, ennemis du froid, ont pris leur place ornementale sur les terrasses, aux angles des pelouses et des bosquets. Leur logement d’hiver est vacant. On peut 1 utiliser. Ce sera toujours meilleur et plus commode que les campements de Satory, qu’on distingue dans le lointain. Puis, il faut tout dire : cette station obligatoire n’est pas longue. Elle a pour objet de faciliter les interrogatoires, de permettre de constater des identités et d’établir des catégories. Ce sont des officiers d’état-major qui sont chargés de cette portion délicate de la tâche répressive. Un capitaine, un lieutenant, deux sou s -officiers de gendarmerie, qui servent de secrétaires ou de greifieis, se tiennent en permanence à l’entrée principale de l’Orangerie, dans une espèce de rotonde qui conduit aux serres. Us sont assis autour d’une table ovale qui est couverte de papiers. Un peu plus loin sont des commissaires de police autour d’une seconde table. Ceux-ci travaillent également et prennent des notes. Mais leur travail n’arrive qu’après celui des officiers et est dirigé vers un autre but. Sous une bonne escorte de soldats bien armés, « les p:iionniers, dit M. Jules Claretie, sont amenés par troupes et interrogés un à un. Presque tous ont été roulés dans ce flot de l’insurrection comme des cailloux par l’orage. Us se sont battus parce qu’on les envoyait se battre, obéissant à l’ordre d’un commandant qu’ils ne connaissaient pas, faisant et recevant les coups de feu machinalement, parce qu’il le fallait. La plupart s'excusent. La réponse habituelle est : « J’étais forcé de marcher. » Ceux qui affirment leur foi politique hautement, avec fierté, sont extrêmement rares. Beaucoup, comme pour se faire pardonner, dénoncent, après leur interrogatoire, un ami, un voisin, un concierge, quelque garde qu’on 11’a pas pris. Tout près de là, contre la muraille, les femmes et les parents des prisonniers apportent des certificats, des pièces d’identité, des lettres de re ommandation, attendent, le cœur battant bien fort, le frère le père ou le mari qu’on leur permet de voir! Lorsque le prisonnier arrive, l’air affaissé, ce sont des embrassements effrénés et des larmes nerveuses. Les femmes supplient encore : si elles pouvaient l’emmener et l’arracher à la prison ! J’en ai vu un, un pauvre diable en blouse bleue, arrêté par erreur, et que sa femme, qui apportait l’ordre de mise en liberté, entraînait dans le jardin, sans détourner la tête, comme si elle eut craint qu’un seul mot le fit reprendre. Et lui, hébété, suivait, ne sachant où Remmenait sa femme, qui le rendait à la vie libre et au foyer désert. » U n’y a rien à ajouter à ce tableau. Un mot cependant : c’est là le spectacle qu’a offert chaque jour pendant plusieurs mois l’Orangerie de Versailles.

Avant d’en avoir fini avec cette première étape de la captivité, et après avoir subi leur interrogatoire sommaire, les prisonniers étaient rangés dans trois catégories bien distinctes, dont les noms indiquaient suffisamment la signification. U y avait

t les dangereux, les compromis et les intéressants. Ceci, c’est le troupeau, la masse vulgaire ramassée dans les ralles quotidiennes qu’exécutent les troupes dans Paris. Trop souvent on n’y voit que le produit de la dénonciation. Et il faut bien le dire, parce que c’est la vérité, presque toujours les mobiles les plus bas font agir les délateurs- Dans ces groupes, qu’on ne cherche pas les chefs qui ont organisé et dirigé la plus effroyable guerre civile qui fut jamais. On ne les trouverait pas. Dès que l’un cl’eux tombe entre les mains de l’autorité, il est trié soigneusement, séparé de ses compagnons d’infortune et devient l’objet d’une surveillance spéciale. L’instruction et les interrogatoires se font presque toujours à Paris, par des officiers que secondent des magistrats. Ils seront les premiers mis à la disposition des conseils de guerre qu'on organise, et on les envoie directement devant cette juridiction.

Naturellement l’attention se porte tout d’aboi d sur les intéressants. Il y a de tout parmi eux. On peut dire que toutes les positions sociales se trouvent représentées dans cette catégorie. Pendant les premières semaines, on montrait à côté d’un ancien procureur impérial un ancien inspecteur d’Académie, dont lis sentiments et les idées étaient loin de sympathiser avec les doctrines et les agissements de la Commune. Mais on avait vu tant d’aberrations se produire depuis quelques mois, qu’on ne se hâtait pas de les remettre en liberté. A côté d’eux quelques artistes, et surtout des artisans, qui, sans bruit, attendent l’heure-de I la délivrance. Parqués dans la serre de gauche, couchés sur des boLtes de paille qu’on est loin de renouveler tous les jours, ils patientent; ils savent qu’on agit pour eux au dehors; ils ont pu faire piévenir leurs parents et leurs amis. On va les ré- ; clamer, les recommander. Dans ce compartiment du moins, il y a l’espérance qui allège et endort la douleur, et empêche qu’à la souffrance physique i ne vienne se joindre la torture morale. Ce qu’on voit la n’est pas plus horrible que ce qu’on voyait dans les casemates après les journées de juin 1818. Ayant vu l’un et l’autre de ces tristes spectacles, nous pouvons comparer.

Il fallait aller à droite, dans la partie centrale de l’Orangerie, pour trouver les compromis. A peu de chose près, la foule présente le même aspect que dans la catégorie précédente. 11 n'est pas facile : même d’établir une différence, si l’on ne fait que r traverser en passant cette prison. Ce qui domine, c’est la curiosité. Que l’on soit abattu par l’e sentiment des fautes commises et de l’inévitable châtiment qui approche, ou qu’on secoue les torpeurs de la prostration par la bonne humeur d’une gaieté naturelle, par des chanls, par des jeux, par des discussions, il n’est pas moins certain que tout mouvement insolite a le don de piquer et de captiver l’attention. On dirait que tous ces hommes n’attendent que du seul hasard un adoucissement aux misères de l’heure présente. Sous quelque forme qu’il fasse son entrée, il sera le bienvenu. C’est pourquoi on épie les allées et venues des soldats et des officiers, le passage des étrangers, qui, du reste, sont fort rares. Il semble que du moindre incident peut et doit jaillir ce que l’on espère. Les formes restent vagues, parce qu’il n’y a rien de précis dans les esprits, ün a remarqué que les déclassés avaient fourni le plus large contingent à cette catégorie, des gens qui mènent la vie de bohème sur le pavé de la grande ville. Presque tous ont dépouillé la vareuse du garde national. Ils sont en habits bourgeois, tels qu’on les a pris pour les conduire à Versailles.

La même remarque s’applique à la catégorie ; des dangereux que les soldats, chargés de leur garde, ne perdent jamais de vue, ni le jour, ni la : nuit. Us occupent l’aile droite de l’Orangerie. Là> i on les entasse et on les traite comme des malfaiteurs de la pire espèce. « La voûte est sombre, dit | M. -Iules Claretie; devantlescaissesd’orangers etles palissades élevées et reliées entre elies en manière de grille et qui forment comme l’entrée de la prison commune, des sentinelles sont debout, immobiles, les armes chargées, ün aperçoit vaguement, dans la pénombre de cette galerie de pierre, s’agi¬

ter, aller et venir, se détacher du mur ou se lever de terre des ombres, des formes humaines. Quand on s’approche, la foule des prisonniers se pousse contre les orangers, regarde, ouvrant de grands yeux, et ces visages inquiets, pâles, anxieux et farouches, ces faces amaigries, barbes longues, chevelures hérissées, s’attachant à vous, ces prunelles embrasées de fièvre, semblent allumées par des interrogations ardentes. » Il suffit d’un coup d’œil jeté sur ce navrant spectacle pour comprendre tout ce qu’il y a d’horrible dans la guerre civile. Nous envions les cœurs qui restent fermes et robustes devant ces tableaux.

Voilà ce qu’on voit à l’Orangerie de Versailles. Mais ce n’est encore là qu’une partie de cet effrayant témoignage. A l’œil doit encore se joindre l’oreille, comme si ce n’était pas assez d’un seul de nos sens pour tant de douleurs. Écoutez les interrogatoires et les justifications ou explications sommaires fournies par tous ces misérables. Presque tous disent la même chose. Ils ont été entraînés, ils ont suivi le torrent; ils n’ont pas voulu s’exposer à la vindicte de leur voisinage, de leur quartier. Les plus francs avouent qu’ils ont marché et combattu sous le drapeau de la Commune tant qu’elle a été la plus forte, tant qu’elle a tenu la grande ville dans ses serres; mais qu’ils ont déserté pendant la lutte dès que les troupes, entrant dans Paris, ont montré à tous l’aurore de la délivrance. Et ce qui est vraiment déplorable, c’est qu’on ne peut contester d’une manière absolu» l’exactitude de cette assertion. Elle contient une portion notable de vérité. Le cœur attristé, on écoute ces éternelles redites, et, malgré soi, on devient rêveur, On sort de là plus que jamais convaincu que la Commune a puisé la majeure partie de sa force dans l’abandon de toute puissance gouvernementale où s’est trouvé Paris après le coup de main du 18 mars. La leçon ne doit être perdue pour personne; ne nous lassons jamais de le répéter. Elle paraît d’autant plus lude qu’on a devant soi le spectacle de plus de misères.

Tous les prisonniers passent par l’Orangerie avant d’être conduits sous les tentes et dans les baraquements de Satory. Mais tous n’y restent pas. On ne garde en général que ceux dont on attend, dont ou espère quelque révélation précieuse, ou ceux qui paraissent, à première vue, après un temps plus ou moins long, devoir être rendus à la liberté. Ceux-ci connaissent leur sort. Us sont immédiatement classés dans la catégoiie des intéressants. Les adoucissements relatifs apportés à leur captivité provisoire ne veulent pas dire qu’à leur endroit la vigilance est endormie. Il s’en faut de tout La justice militaire a toujours une oreille ouverte dans ces serres devenues lugubres. Il est si facile de commettre des erreurs dont on aurait plus tard à se repentir. Aussi le relâchement n’estil qu’apparent. On est constamment aux écoutes de la moindre parole qui pourrait fournir une indication et metire sur une piste nouvelle.

Une section de cette prison de l’Orangerie était réservée aux femmes, et ce n’était point celle qui attirait le moins vivement l’attention de l’observateur, du philosophe, du curieux, de l’investigateur. Pour tous, il y avait à voir dans ce monde dps mégères où l’insolence et Je cynisme dominaient. Les pétroleuses portaient leur crime la tête haute. On pouvait même croire que plusieurs ne lefaisaient que par vantardise et fanfaronnade. Dépouillant hardiment tout ce qui fait la grâce de leur sexe, elles n’avaient plus ni décence ni pudeur. Il fallait de la bonne volonté pour trouver parmi elles quelque ligure sympathique. Couvertes de haillons sordides pour la plupart, le visage féroce ou idiot, elles ressemblent à ces androgynes que Gavarni stygmatisait de la pointe de son crayon. L’artiste les avait devinées ou entrevues. Elles sont grossières, gouailleuses, criardes, et ne savent parler que pour vomir des injures et des insultes. Il y a delà folie dans leur fait; c’est incontestable pour quiconque a jamais touché de près les misères humaines; mais une folie spéciale, dont les causes se retrouvent à la fois et dans les faiblesses de l’organisation et dans l’excitation des plus mauvaises passions. A l’un et à l’autre contingent, il faut faire

sa part. Les dangers qu’elles nous font courir ne doivent pas faire oublier que toutes les maladies ont droit à l’indulgence.

A côté des femmes, et même au milieu d’elles, on voyait aussi des enfants à la prison de l’Orangerie. On se sentait pris d’jun sentiment de pitié profonde à l’aspect de ces pauvres petits êtres, pâles, maigres, étiolés, hâves, chétifs. Accrochés à la jupe déchirée de leur mère, ils regardaient avec des yeux hagards tout ce qui les entourait, tout ce qui se passait autour d’eux. Le visiteur n’avait pas facilement raison de leur sauvagerie. Ils repoussaient et rebutaient la caresse dont ils semblaient comprendre la banalité. Pour l’enfant, plus encore que pour la femme, on aurait voulu que quelques adoucissements lussent apportés au régime de la prison ; on aurait désiré l’air pur et quelques libres rayons de soleil. On ne faisait guère attention a ceux qui, plus grands, avaient déjà contracté l’habitude familière de cette raillerie narquoise particulière au gamin de Paris, qui, les mains dans les poches de son pantalon délabré, semble toujours prêt à rire de toutes les mésaventures qui lui arrivent. Pour ceux-ci, on comprenait que plus d’un pas avait été déjà fait dans la route du vice. On sentait que dans le nombre, parmi ces mains trop faibles encore pour l’outil du travailleur, il y en avait plus d’une qui avait été horriblement criminelle. Mais pour les autres, on réclamait l’école et la récréation. Aussi a-t-on vu avec reconnaissance, dès qu’il a été permis d’enlever quelques heures aux occupations les plus pressées, les officiers supérieurs, sur lesquels retombait tout ce lourd service des prisonniers, faire en faveur de l’enfance tout ce que peut inspirer une bienveillante humanité. La tâche de ces hommes était des plus rudes, plus rude encore que celle du soldat sur le cnamp de bataille, ne l’oublions jamais. C’est pourquoi la gratitude doit être grande quand, au milieu de tant de détails impérieux, nous les trouvons pleins de sollicitude pour l’enfance qui souffre et tout prêts à ne rien épargner dès qu’il s’agit d’apporter un soulagement à ces douleurs.

C’était sur tout la nuit que la prison de l’Orangerie était horrible à voir. Eclairée par la maigre lueur de quelques falots accrochés aux murailles, les voûtes apparaissaient avec des proportions fantastiques. Sombres, noires, elles semblaient écraser de leur poids lourd les malheureux qui geignaient sur la paille sans pouvoir trouver le sommeil. Quelques formes sortaient vaguement de la demi-obscurité. C’étaient les prisonniers qui préféraient se tenir debout, et circulaient, sous un prétexte quelconque, entre les rangs des dormeurs. Us passaient comme des ombres en peine. Parmi eux, il y avait des infirmes, des béquiilards,et ce n’étaient point ceux qui supportaient le plus facilement et le plus patiemment le régime nocturne de la prison. Us étaient presque toujours en mouvement, seul moyen de rendre tolérable les souffrances de leurs infirmités. D’autres s’enveloppaient de leurs vêtements pour se garantir contre les fraîcheurs de la nuit. Quelques-uns, dédaignant la position horizontale, se tendent sur leur séant et paraissaient suivre d’un œil anxieux tout ce qui se passait dans cette lugubre chambrée. Plus que le jour encore, on se sentait, en regardant ce tableau, pris d’une invincible pitié. On ne parvenait pas à réprimer le serrement de cœur et la souffrance intime qui est le triste apanage de l’homme devant toutes les misères.

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