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V. — Autres spectacles

U y avait à Versailles plusieurs autres prisons sur lesquelles se déversait en permanence le tropplein de l’Orangerie. La plus importante de toutes, celle que préférèrent dans les premiers temps les officiers instructeurs, constituait ce qu’on appelle les docks de Satory. Là se faisait également un triage analogue a celui que nous avons vu pratiquer à l’Orangerie et auquel même celui-ci le plus souvent servait de base. Seulement il n’y avait plus que deux catégories: les prisonniers à l'égard desquels, dès le début, on n’avait pas trouvé de charges bien lourdes, et on les évacuait sur les ports

DÉTENUS A VERSAILLES. — Les pétroleuses.

DETENUS A VERSAILLES. — Les dangereux

PÜ s

DR1ENUS A VERSAILLES. — Les intéressant!

de mer de l’Océan au far et à mesure que les pontons se trouvaient prêts aies recevoir; puisses prisonniers dont l’instruction judiciaire commençait immédiatement et d’une manière métholique d’après les règles ordinaires de la justice Ceux-ci étaient destinés à comparaître les premiers devant les conseils de guerre et à porter le poids des irritations naturelles qui suivent un ébranlement social aussi profond que celui de mars à mai 1871. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que les charges qui pesaient sur la plupart de ces derniers prisonniers étaient accablantes.

Il serait superllu de nous appesantir sur le régime pénitentiaire qui avait été, rapidement et au milieu de la confusion générale, établi à Satory. On le devine aisément. L’autorité militaire, avant tout, avait pourvu à la sécurité. Pour atteindre ce but, on n’avait pas épargné les sentinelles, et les consignes étaient sévères. Les armes étaient constamment chargées, et l’on n’aurait pas hésité à en faire usage à la moindre tentative de rébellion ou d’évasion. Le mépris souverain de la vie humaine est une des conséquences les plus sûres et les plus épouvantablesdes guerres civiles. Ou s’habitue bien vite à avoir par le fusil raison de toute résistance. Les détenus de Satory n’étaient donc pas traités comme des prisonnniers de guerre. C’étaientdes rebelles et rien de plus. On sait tout ce que comporte ce mot. Quand ils se montrent soumis, tout peut encore passer. Mais à la moindre velléité de résistance, on ne recule jamais devant les moyens les plus énergiques et les plus violents de répression. On ne restejamais absolument maître de la situation qu’ à ce prix.

On ne visitait guère par curiosité les campements pénitentiaires de Satory. IL fallait y être porté par quelques intérêt majeur. Tous les Parisiens connaissaient le plateau qui avait été le tableau de tant de belles fêtes militaires. On n’y revenait maintenant que lorsque le cœur ordonnait de répondre à quelquesuprème appel fait àla pitié. Cependant, durant les premiers mois, la foule des visiteurs fut considérable. On ne refuse guère de venir en aide à une infortune consommée, quelle qu’elle soit. Dans l’un des docks avaient été parqués et mis à part les officiers qui avaient exercé des commandements dans les troupes de la Commune. On voyait là quelques têtes énergiques et quelques intelligences nettement résolues. Mais aussi que de pauvres diables qui n’avaient dû leurs broderies et leurs galons qu’à leurs anciens services militaires ! Ceux-ci étaient véiitablement dignes de pitié, surtout aux yeux du Parisien qui n’avait pas voulu quitter sa chère ville pendant les rudes épreuves de l’un et de l’autre siège. Il savait comment les grades avaient été conférés et comment on avait fait appel au dévouement de quiconque connaissait le maniement des armes et la manière de mettre l’ordre dans les évolutions militaires. Sans doute le tort était grave de n’avoir pas su se retirer, quand la première partie de la mission était remplie et que la seconde conduisait aux abîmes. Mais que d’excuses pour tout esprit impartial, pour tout homme de bonne foi ! Nous n’insistons pas; nous expliquons seulement comment on pouvait porter un intérêt très-vif à des hommes détenus à Satory.

Parmi les autres prisons de Versailles, une mention spéciale doit être faite de celle qui avait été installée dans la rue des Chantiers. On a pris à cet effet une vaste et solide construction à triple étage qui, avant la guerre, servait de déversoir et de magasins au chemin de fer de l’Ouest. A cause même de ses dimensions, ce bâtiment devait attirer l’attention du Gouvernement en quête de locaux vastes et sûrs pour loger ses trop nombreux prisonniers. Il a fallu faire peu de chose pour approprier l’ancien magasin à sa destination nouvelle. Les détenus sont de plusieurs ordres. Ils ont été pris pendant la bataille, ou arrêtés plus tard sous l’inculpation de faits relatifs à l’insurrection. Tous attendent une décision judiciaire, soit une ordonnance de non-lieu qui les rendra immédiatement à la liberté, soit l’ordre de renvoi devant le conseil de guerre qui connaîtra de leurs affaires et jugera publiquement après débats contradictoires.

üa ne voit aux Chantiers rien de ce que nous avons remarqué et à l'ürangerie et aux campements de Satory. La prison est parfaitement tenue, et les. prisonniers y sont aussi bien que l’on peut l’être sous les verrous, a-t-on dit avec raison. La disposition des lieux, grâce à leur destination primitive, est d’ailleurs pour beaucoup dans ce résultat satisfaisant. Chaque étage ne se compose, pour ainsi dire, que d’une immense salle, soutenue par une quadruple rangée de colonnes en fonte. C’est dans ces trois salles, vastes, bien aérées, que sont logés les détenus. Les intempéries et les inclémences du ciel ne sauraient les atteindre. Ils ont en outre à leur disposition, pouxpréau, une vaste cour dans laquelle ils peuvent se promener depuis sept heures du matin jusqu’à cinq heures du soir. C’est quelque chose sans doute que celte facilité de l’exercice corporel. Mais il n’est pas malaisé de voir tout de suite que l’ennui ronge ces malheureux.

On a depuis longtemps remarqué que rien he surexcite, plus que la captivité, l’ingéniosité naturelle de l’homme. Dans cette prison des Chantiers, on en a eu un nouvel exemple qui ne doit pas être perdu. Un des prisonniers, nommé Petit, ne sachant à quoi employer les longues heui-es de loisir que lui laissaient les promenades dans la eour, a imaginé de monter une école pour l’instruction élémentaire de ses co-détenus. La plupart de ceuxci étaient complètement illettrés. L’autorité militaire a vu d’un bon œil l’idée de cette création. Accueillie avec faveur par les officiers supérieurs qui ont la direction et la responsabilité de tout ce qui regarde les prisonniers de Versailles, patronnée et soutenue par eux, l’école des Chantiers a fa- 1 rapidement son chemin. Naturellement aucune conti-ainte n’a été employée pour arriver au succès. Il est venu tout seul. Plus de soixante élèves ont répondu au premier appel. Il y en avait de tous les âges, et tous fréquentaient l’école -avec un zèle et une bonne volonté qui démontrent que l’homme n’est jamais aussi méchant qu’on le dit. Un sexagénaire s’est fait remarquer par son âpreté à réparer les torts que ses parents et la société avaient eus envers lui. En quelques mois, il a su lire et écrire passablement. Qu’on réfléchisse aux efforts de volonté qu'il a fallu dépenser- pour atteindre ce résultat, et, comme nous, on verra qu’il y a dans ce fait ample matière cà mëdilation pour les esprits qui se préoccupent de l’avenir. L’école des Chantiers se tenait, à des heures déterminées, dans la salle du troisième étage. L’enseignement ne dépassait guère ce qu’on rencontre dans toutes les écoles primaires de l’enfance. Il comprenait la lecture, l’écriture et le calcul. De plus, deux fois par semaine, on recevait quelques notions élémentaires de tenue des livres. Pour ceux qui ont pu bénéficier de cet enseignement, le séjour de la prison n’aura pas été infructueux.

Le nombre toujours croissant des prisonniers nécessitait sans cesse la recherche et l’appropriation de nouveaux locaux convenables à une détention, même provisoire. C’est ainsi qu’on fut conduit à utiliser les vastes caves du bâtiment qui est connu sous le nom des Grandes-Écuries. La construction remonte à Louis XIV; c’est dire qu’elle est solide. Car le grand roi n’épargnait rien dès qu’il s’agissait de ce qu’on avait appelé avec raison un favori sans mérite. Il tenait essentiellement à ce que tout fût grandiose autour de lui. et son véritablement grand ministre Colbert n’eut jamais assez de crédit pour arrêter les prodigalités des bâtisses princières. 11 est vrai que Colbert était roturier et que Louis XIV se repentit au lit de mort. Mais ces remords tardifs' ne faisaient pas rentrer l’argent dans les coflres, et la I-Tance monarchique était définitivement ruinée. Ces réflexions et bien d’autres du même genre assaillaient notre esprit pendant que nous parcourions les caves des Grandes-Emries, où tout porte encore l’empreinte de ce siècle qu’on nous oblige trop à admirer. Elles ne sauraient être ici hors de protos. En face de misères épouvantables, il n’est jamais oiseux de remonter la chaîne des causes et de faire à chaque génération sa part de responsabilité. Car 1 tout se lient dans l’humanité comme dans la fa¬

mille. Il faut laisser aux esprits futiles le facile souci de ne voir partout que des accidents.

Les prisonniers des Grandes- Écuries ressemblaient à ceux que nous avons déjà vus à la prison des Chantiers, à ceux que nous pourrions voir encore à la prison de Noailles et ailleurs. Cependant ils se ressentaient de plus en plus du triage intelligent qu’on opérait chaque jour. I.’œuvre était lente, longue et lourde; mais on avait promis de ne pas se laisser vaincre par la lassitude, et l’on tenait parole. De moins en moins on était exposé à se trouver face à face avec quelqu’une, de ces méprises falales qui amollissent le cœur le plus robuste et font faire de tristes retours sur soi-même et sur tous les risques que comporte un ébranlement social. De quelque côté qu’on se retournât, on ne rencontrait que des gens qui avaient plus ou moins, de près ou de loin, mais qui certainement avaient trempé dans les actes de la Commune. Le tout était désormais d’établir consciencieusement le degré de la culpabilité.

Cette pensée rendait la visite des Grandes-Écuries beaucoup moins amère que les visites de l’Orangerie et des campements de Satory. Il faut dire aussi que le temps et l’absence d’un encombrement trop considérable avaient permis de pourvoir aux nécessités les plus urgentes et les plus impérieuses. Ce n’était plus un troupeau humain que l'on avait devant soi, rappelant ce que les historiens nous racontent sur les invasions des barbares, elles populations entières traînées en esclavage par un vainqueur brutal. La captivité avait pris un tout autre aspect. Certes, on voyait bien encore de ces physionomies qu’on n’oublie jamais. Mais le plus affreux et le plus sordide avaient disparu. Si les tètes anguleuses conservaient leur énergie, surtout avec les barbes incultes, si les vêlements ressemblaient souvent à des haillons, du moins on retrouvait des hommes qui ne paraissaient ni fous, ni hébétés, ni inconscients de leurs actes passés et présents. On pouvait même croire que, malgré l'horreur de leur situation, ils n’avaient pas perdu toute gaieté. Car une n ai î facétieuse avait c-harbonné sur un chambranle de porte. Palais d’été. Cette inscription produisait un singulier effet sur le visiteur. Quant aux détenus, ils n’en voyaient que le côté comique. Quelquesuns riaient de bon cœur en la regardant.

Nous n’avons pas à nous arrêter à la prison de Noailles et à la prison Saint-Pierre. Dans les premiers temps, elles ne présentèrent qu’une particularité. Elles étaient réservées à des prisonniers de choix dont l’inslruction judiciaire pouvait commencer immédiatement. A proprement parler, on ne les considérait que comme des dépôts, et elles en remplissaient l’ollice. Plus tard nous y avons vu des condamnés. Quelques-uns des spectacles dont nous avons été témoin sont même de ceux qu’on n’oublie jamais, qui laissent dans l’esprit et dans l’imagination une empreinte ineffaçable. Mais nous n’avons pas à nous en occuper ici.

Avant de terminer ce chapitre, nous voudrions dire quelques mots sur les soins corporels que l’autorité militaire imposait aux prisonniers. Dès que la chose fut possible, on les contraignit à prendre des bains. On les conduisait militairement au grand et au petit Trianon, et là on livrait à leurs ablutions les bassins où les grandes dames de la cour n’avaient vu, sous les Bourbons, que des Tritons et d s Amphitrytes de bronze. C?s vastes piscines pouvaient contenir d la fois plusieurs chambrées. Mais, pendant que les prisonniers se livraient a leurs ébats aquatiques, les soldats montaient la garde, et les cordons de sentinelles montraient, pour les plus faciles et les plus prompts aux illusions, qu’il n’y avait là qu’une apparence de liberté. Du reste, l’aspect de la baignade le disait assez. Il n’y avait là aucun de ces éclats qu’on remarque toujours quand on se promène sur les bords de la rivière en été. Lés tristes préoccupations d’un avenir plus ou moins sombre accompagnaient les prisonniers jusque dans les bassins de Trianon. Le hasard d’une course matinale nous a fait assister à ce spectacle, que nous étions loin d’avoir recherché. Nous n’en avons rapporté rien de joyeux.

HISTOIRE ÜE LA COMMUNE

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