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VI. — Les pontons

Malgré tous ces grands espaces dont disposait l’autorité militaire à Versailles, l’encombrement devait nécessairement se produire et se produisit en effet. Quoi qu’on fît, il était impossible, avec ces masses, d’arriver à la propreté, à l’organisation régulière, à l’ordre se conciliant avec l’humanité. On se souvint alors de tous les services que nous rend la marine dans les cas extrêmes et difficiles. En 18'iS, elle avait transformé quelques-uns de ses navires en pontons, et, quoique la passion politique ait fait dire le contraire, jamais l’hygiène n’a eu à en souffrir. Autrefois on n’avait en faveur de celte méthode que l’exemple de l’Angleterre, et, il faut bien le reconnaître, les souvenirs rapportés par nos prisonniers de guerre n’étaient pas faits pour encourager. On n’en passa pas moins outre, à cause de la nécessité. Les gens intéressés à toujours bien savoir le fond des choses ne tinrent aucun compte de certaines clameurs et s’enquirent aux bons endroits. On acquit ainsi la certitude que non-seulement la mortalité, mais encore les maladies et la dépravation avaient été moins nombreuses et moins grandes à bord des pontons que dans les casemates et dans les prisons. Cette leçon n’avait pas été perdue, et, en 1871, on devait profiter de l’expérience acquise en 1818. On songea donc immédiatement à la marine dès qu’il fut question d'évacuer et d’assainir les prisons de Versailles.

C’était d’autant plus rationnel que, dans notre malheureuse guerre contre la Prusse, et même dans les luttes contre la Commune, quoique dans des proportions moindres, les hommes de la Hotte avaient prouvé tout ce que la patrie pouvait attendre de leur énergie, de leur intelligence, de leur dévouement, de leur discipline. On n’était pas assez riche pour négliger de semblables qualités et ne pas les mettre largement à profit. On n’eut du reste qu’à dire un mot, qu’à faire un signe, et la marine se trouva prête. Malgré la désorganisation générale amenée dans tous les services par nos catastrophes, comme une conséquence fatale, les officiers investis du commandement des navires auxquels on allait donner une destination pénale déployèrent un zèle tel que, dès le commencement du mois de juin, on put utiliser leur activité et leur bonne volonté.

Le port de Brest fut principalement et le premier mis en réquisition. Par sa configuration naturelle, par les défenses qui commandent l’entrée de la rade et les goulets, et même par la proximité de Paris, il était désigné à l’avance pour les services nouveaux qu’on attendait de la marine militaire. Immédiatement après que la majorité, comme on dit dans les ports, eut reçu les ordres ministériels, on se mettait en mesure de ne pas être pris au dépourvu. Quelques vaisseaux, tels que le Fonlcnoy, la Bretagne, qui dans son beau temps avait passé pour le chef-d’œuvre de l’architecture navale, la Ville de Bordeaux , le Napoléon, l’Austerlitz, furent rapidement disposés pour recevoir de nombreux pensionnaires. On y joignit de grands transports, tels que l'Yonne, la Renommée, l'Hermione , la Marne. Une corvette cuirassée, l'Atalanle, fut même spécialement affectée à ce service. Notre flotte avait bien d’autres ressources encore qu’elle s’empressa de mettre à la disposition des auties administrations publiques en détresse. Nous ne nommons que les principaux navires qui furent transformés en pontons. Mais on comprend sans peine qu’avec les progrès rapides accomplis en quelques années par l’armement naval et les métamorphoses opérées pour se maintenir constamment à la hauteur des autres puissances maritimes, les navires de vieille forme étaient ce qui devait manquer le moins dans les ports de guerre. En même temps on avait la plus grande sécurité pour la garde des prisonniers, et avec la discipline qui règne toujours à bord de tout navire tenant la mer, et avec les officiers et les hommes qui composent les équipages de la flotte. C’est pourquoi, dans la grande rade de Brest, dans le voisinage de bile Trébéron, et, d’un autre côté, près de l’ile Bon le, non loin de la côte que garde le fort de

l’Armorique, il se fit, dès les premières semaines qui suivirent la bataille de Paris, un grand mouvement. Car c’était là que se trouvaient les pontons, divisés en plusieurs groupes.

Les convois de prisonniers arrivaient de nuit, par le chemin de fer, qui combinait ses services de manière à ne jamais produire l’encombrement. Aussilôt, le transbordement s’opérait. A cet effet, on avait toujours des chaloupes sous vapeur le long des quais. A l’avance on savait vers quel ponton devaient être dirigés les prisonniers. Toutse faisait avec cet ordre et cette régularité peu bruyante que les marins apportent dans l’exécution des manœuvres. Sur chaque navire le service était le même que si l’on avait été en pleine mer. Du reste, rien n’avait été changé à l’agencement traditionnel. Des officiers de vaisseau commandaient, et l’équipage se composait de maîtres, de quartiers-maîtres et de matelots. Seulement, à bord de chaque ponton, on avait installé un fort peloton de soldats d’infanterie de marine, qui fournissait la garde des captifs. Ces soldats étaient sous les ordres d’un lieutenant ou d’un sous-lieutenant. L’état-major du navire, suivant l’importance de celui-ci, était composé de trois à cinq officiers, et, dans le nombre, il y avait toujours un médecin. On sentait partout une forte et puissante organisation qui ne s’improvise pas. Le commandant supérieur se tenait à bord du Fonlenoy. Il centralisait tous les services, et était constamment en communication avec tous ses subordonnés. Pour qui connaît la mer et les marins, tout cela n’offrira rien d’extraordinaire. Mais on ne se contentait pas du langage des signaux, si prompt et impérieusement expressif. Une chaloupe à vapeur était spécialement chargée de la police de la rade. On la voyait sans cesse circuler entre les divers bâtiments et surveiller tout ce qui s’y passait.

Chaque ponton pouvait contenir de sept à neuf cents prisonniers. Quand ils arrivent, ils ne brillent généralement pas par la propreté : leurs vêlements sont misérables, très-légers, le plus souvent des loques sordides. Avec cela, ces malheureux auraient fort à souffrir de l’air vif de la mer. Dès qu’ils sont rangés sur le pont et reconnus, l’autorité fait distribuer à chacun une chemise de coton, un hamac et une couverture. Elle y ajoute des chaussures et des vêtements chauds pour les plus nécessiteux. On les installe ensuite dans la batterie qu’ils doivent occuper en commun. Tout le travail qu’on leur demande consiste à entretenir la propreté dans cette batterie. On sait que sur cet article les marins ne plaisantent pas, et il faut n’avoir jamais mis le pied sur un navire pour ne pas reconnaître qu’aucune maison au monde n’est mieux soignée qu’un vaisseau de haut bord. Tous les matins donc la batterie des prisonniers est lavée à grande eau. C’est une corvée dont chacun doit prendre sa part, et tour à tour. Ce travail accompli, les prisonniers sont libres de profiter de l’occasion pour laver amplement leurs propres effets et leur personne, ce qu'ils paraissent faire du reste avec le plus grand plaisir.

On a répandu beaucoup de fables sur le régime auquel étaient soumis les détenus des pontons. On est même allé jusqu’à donner des noms de fantaisie pour ajouter à des récits purement imaginaires une plus grande couleur de véracité. Nous n’avons pas à faire ressortir combien est triste et déplorable cette façon d’attirer l’intérêt et la pitié sur des infortunes en faveur desquelles personne, en juin 1871, n’aurait osé invoquer une clémence complète et aveugle. Qu’il nous sullise donc de rappeler ce qu’écrivait de Brest, le G juillet, M. A. Ponroy, après une visite dans la rade: «Pas un officier, pas un homme de cœur, qui ne se sente ici navré en présence de telles misères, et qui ne fasse plus que le possible pour en atténuer, pour en adoucir les cruelles sévérités. » Plus loin, la même lettre nous fournit des détails authentiques qui ne doivent pas être négligés. « Descendons dans les batteries, ou 'plutôt dans les entreponts de la Marne. Ici point de chambres, mais la batterie, dans toute sa longueur, fermée aux deux extrémités par une solide claire-voie, gardée par des factionnaires de marine; les sabords sont ou¬

verts, l’aération est complète, aucune mauvaise odeur. Les hommes travaillent, lisent, réparent leurs effets ; nulle trace de désordre. Dans un quart d’heure, ils monteront sur le pont: c’est la récréation de une heure à quatre, pendant laquelle il est permis de fumer. Voici maintenant l’emploi de la journée à bord. A quatre heures et demie du matin, branle-bas, distribution de biscuit, même ration que celle des matelots; à cinq heures, les hommes montent sur le pont par demibatteiie : propreté personnelle, lavage du linge à l’eau douce jusqu’à sept heures ; pendant ce temps la seconde moitié fait le nettoyage de la batterie. A sept heures, la première escouade redescend et est remplacée sur le pont par la seconde jusqu’à neuf heures ; à onze heures, déjeuner ; à quatre heures, dîner. Les repas se composent alternativement de légumes et de viande salée ou fraîche, de biscuit et de pain; boisson, eau acidul ée. A six heures, les hommes descendent dans les batteries; à sept heures, coucher. Pendant la nuit, rondes fréquentes. Deux fois par semaine, le sergent d’armes prend la liste des objets demandés par les prisonniers, reçoit l’argent et rapporte le lendemain les acquisitions autorisées par le commandant, c’est-à-dire à peu près tout ce qui peut apporter un adoucissement à la vie des pontons excepté le vin et les alcools. »

Depuis quelques jours, ajoute M. A. Ponroy, on attend les commissions qui doivent statuer sur le sort de ces malheureux ; mais, hélas ! on ne voit rien venir encore, et toujours les misères s’accumulent, d’autant plus terribles qu’elles peuvent être imméritées. Cette réflexion nous conduit tout naturellement à nous occuper du personnel qu’on rencontrait sur les pontons. C’était le même que nous avons vu dans les prisons de Versailles, à l’Orangerie et ailleurs; seulement un peu moins mélangé. On peut même dire qu’on ne voyait pas en rade de Brest de bien grand criminel, à moins qu’il n’eût admirablement caché son jeu et son identité, et par cela même complètement déroulé les premières investigations. Il y en avait certainement, mais c'était le plus petit nombre; ef, pour bénéficier jusqu’au bout de la comédie à laquelle ils se condamnaient, il leur fallait une habileté et une énergie de duplicité dont bien peu d’hommes sont capables. Car, sans être trop apparente et surtout gênante, la surveillance était fort active à bord des pontons. Plus d’un mystère y a été découvert plus sûrement qu’on n’aurait pu le faire à Versailles, en bien comme en mal. Pour cela il suffisait de laisser une certaine latitude à la liberté individuelle; chacun reprenait bien vite ses habitudes. Dans la même lettre, M. A. Ponroy cite quelques faits qui corroborent notre assertion :

« Un certain nombre de prisonniers, dit-il toujours à propos du transport la Marne , semblent circuler sur le pont et dans l’intérieur du navire avec une grande liberté. On me désigna l’un d’eux, tout jeune homme à figure intelligente et sympathique. C’est un peintre. Le commandant lui a fait organiser un attelier où il peut travailler, et surtout se soustraire au plus triste contact... Plus loin un vieillard, une tête pleine de tristesse et de dignité. Cela est impossible, jamais cet homme n’a été un pétroleur, ni même un insurgé. Quelles terribles erreurs, quelles douleurs sans nom enfantent les guerres civiles ! »

Il serait superflu de pousser plus loin et de multiplier ces châtions. Depuis longtemps, et après les premières excitations qui suivirent le couronnement de la lutte, toutes les intelligences sont d’accord là- dessus. Cependant nous ne pouvons nous dispenser de mentionner ici le grand architecte Hector lloreau qui, à l’âge de soixanteneuf ans, avait été arrêté et jeté à bord du ponton l’Orne , en rade de Rochefort. Car tous nos grands ports militaires avaient fourni leur contingent d’auxiliaires à la répression. Pendant plus de deux mois,- cet illustre et malheureux vieillard attendit qu'on reconnût une erreur qui pouvait lui devenir mortelle : «Ce qui a pu donner lieu à la méprise, écrivait il avec sérénité de sa prison llottante, ce sont les études d’hygiène architecturale, et divers projets d’utilité publique que j’ai faits à la Ville,

PRISONNIERS A VERSAILLES. — L’interrogatoire.

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