IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON
lJARIS INCENDIÉ. —
LES PRISONNIERS FÉDÉRÉS A VERSAILLES TANS LES CAVES DES GRANDES ÉCURIES.
puisque là seulement il y avait les plans indispensables à mes travaux et à mes études. Mais, hélas! tout cela est brûlé aujourd’hui, avec tous mes outils d’architecte, et puis encore (et tout cela est bien dur pour moi) tout ce que j’ai offert de mes publications et de mes travaux à la bibliothèque de la Ville. Et me voilà, moi, victime de la Commune, accusé de lui avoir donné mon concours. Mais je n’ai jamais vu la Commune ni en gros ni en détail. On m’a accordé de travailler là où je pouvais le faire, je n’ai eu avec eux d’autres rapports que ceux-là. Où en serais-je, grand Dieu! s’il m’avait fallu étudier la viabilité de la douzaine de gouvernements par lesquels j’ai dû passer pour faire les divers projets civilisateurs qui sont sortis de mon cerveau, et que j’avais faits non pas poulies gouvernements qui passent, mais pour les administrés qui restent? » Après de pareils faits n’insistons plus. Hâtons-nous néanmoins d'ajouter qu’à l’égard du malheureux architecte et de bien d’autres, l’injustice a été réparée aussi rapidement que l’a permis le cours des événements.
Nous ne pouvons nous éloigner des pontons de Brest, qui ont plus particulièrement fixé l’attention^ sans dire quelques mots de l’état sanitaire. Tout peut se résumer dans cette phrase que contient un rapport officiel : relativement, il a toujours été bon. Gela signifie qu'on n’a vu ni maladies contagieuses, ni épidémies, dont la cause directe puisse être attribuée au régime suivi dans ces prisons flottantes. Mais cela ne veut pas dire que la mortalité n’a pas été grande parmi ces douze mille hommes qui peuplaient les pontons de Brest. En moyenne on a compté plus de quatre décès par jour, et l’on peut dire quec’est la nostalgie qui a f lit les plus nombreuses victimes. Au milieu de la rade, un ponton était spécialement affecté aux malades. On en déposait également à l’île Trébéron, qui contient un lazaret. Enfin, quand iis paraissaient gravement atteints, on les portait à l’hôpital maritime où ils recevaient les mêmes soins qu’on donne aux équipages de la flotte. La sollicilu de de la marine ne s’endormait pas un seul instant. On doit lui rendre cette justice. On doit même dire que, dès qu’elle vit les ravages occasionnés par la nostalgie, elle s’empressa de laisser aux prisonniers toute facilité de correspondre avec leur famille et leurs amis ; ce qui était en leur misérable condition, comme on l’a fort judicieusement fait remarquer, une consolation inappréciable... Le mal fut atténué, mais point détruit. Rien ne remplace la liberté.
Ce n’était pas à Brest seulement, nous l’avons dit, qu’on avait recours à la marine pour garderies prisonniers laissés par la Commune. Il y en avait également sur les pontons ancrés en rade de Rocbefort, et dans les forteresses qui dépendent de ce grand port militaire.
Quiconque a parcouru en touriste nos grèves pittoresques de l’Océan, ne saurait avoir oublié les embouchures de la Charente. C'est un des points dont le génie militaire a su le mieux profiter pour la défense de nos côtes. Il est vrai que la nature avait fait la moitié de la besogne en semant dans ces parages des rochers qui semblent, même avant le travail de l’homme, autant de forteresses inexpugnables. Ainsi en est-il de l’ile Madame, qui occupe la rive gauche de la Charente au moment où la rivière se perd et s’engouffre dans l’Océan.* A marée basse, on peut traverser à pied sec le détroit étriqué qui la sépare de la terre ferme. Dans sa plus grande longueur, l’ile mesure 900 mètres, dans sa plus grande largeur 000. En temps ordinaire, on n’v voit qu’un fermier qui cultive quelques terres d’une grande fertilité. Avec sa famille, il compose toute la population de l’ile, si l’on ne veut pas compter la garnison du fort. Il y a toujours dans l’île Madame une forte compagnie d’infanterie de marine.
La forteresse, de forme carrée et trapue, comporte deux étages et un sous-sol. De construction ancienne, elle a cependant maintes fois reçu de nombreuses modifications pour être toujours à la hauteur de sa mission. On peut dire d’elle que position oblige. Le fort est entouré d’un double fossé a l'intérieur et à l’extérieur. Du haut de sa plate¬
forme, on jouit d’une vue admirable^sur l’Océan et sur toutes les îles qui protègent les embouchures de la Charente. Ce panorama a été souvent vanté et avec raison.
Le fort de l’île Madame a reçu environ quatre cents prisonniers qui lui ont été envoyés par les baraquements de Satory. Ils sont logés dans le sous-sol et couchent sur la paille. Mais l’air ne leur fait pas défaut, pas plus que la lumière. Ils doivent cet avantage au double fossé qui entoure la forteresse. Celui qui circule à l’intérieur a été en outre affecté à la promenade des prisonniers. Deux fois par jour, ils peuvent y venir, et là on leur permet de fumer et de se récréer à leur fantaisie, facilité dont ilsusent largement sans paraître se soucier le moins du monde des gardiens et des sentinelles dont on peut apercevoir les silhouettes immobiles à chaque saillie de bastion. A l’ile Madame, comme à Brest, comme à Versailles, la vigilance est de tous les instants. En outre les prisonniers dont nous nous occupons ont deux fois par semaine un espace pilus considérable encore pour leurs exercices. On leur permet des excursions autour de l’ile, et l’on profite de la marée haute pour éviter toute tentativè d’évasion. Quant au régime, il ne diffère pas de celui que nous avons fait connaître à propos des prisonniers de Brest. La marine a eu partout les mêmes bienveillances, et, dans les forts comme sur les pontons, on a pris les mêmes précautions sanitaires. L’humanité le commandait et ce ne sont pas les officiers de notre marine militaire qui l’auraient oublié.
En nous appesantissant sur ce qui s’est passé à l’île Madame, nous avons dit tout ce qu’il faudrait répéter à propos du fort Boyard, qui défend l’île d’Aix, comme le fort des Saumonards défend l'îte d’Oléron. En outre, ces deux forteresses protègent l’autre côté des embouchures de la Charente. Partout les feux se croisent de manière à rendre inabordable le port de Rochefort à un ennemi venant de la haute mer. Dès les premiers jours de juin 1871, le fort Boyard fut mis en réquisition pour alléger l’encombrement qui se produisait dans les prisons de Versailles. Il reçut son contingent de prisonniers laissés entre les mains du Gouvernement par la Commune vaincue. Mais ces captifs ne firent pas long séjour à l’îte d’Aix. On avait besoin du fort Boyard pour une autre destination. Il devint, comme le fort de Quélern à Brest, la prison sur laquelle on évacua les condamnés des conseils de guerre. Des murailles épaisses, des fossés profonds, c’est bien là, un lieu propre à subir la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée. Eh bien ! ce n’est encore qu’une prison provisoire. Des embrasures et des meurtrières du fort Boyard, on peut encore apercevoir la France, la patrie, et se croire tout près de ce qui réveillait toutes les tendresses dans le cœur le plus endurci. Cette consolation suprême doit être enlevée à ceux que la justice a frappés de ses arrêts vengeurs, au nom de la société menacée et ébranlée jusque dans ses fondements. Il faut s’incliner; mais non pas taire la souffrance intime qui nous prend aux entrailles à l’aspect de tant de misères. Qui dira jamais les pensées qui agitent la tête et le cœur du captif lorsqu’il jette sur la mer son dernier regard, et, qu’il suit de l’œil la vague qui moutonne, avance et se brise en déferlant sur la plage de France?... Le fort Boyard n’est plus qu’un dépôt des condamnés. Ils attendent anxieusement les navires qui doivent les emporter à la Nouvelle-Calédonie, et, quand ceux-ci viennent, il y a des pleurs et des grincements de dents.
Nous n’en avons pas fini avec les forts de la Charente. Il y a encore l’îlot d’Enet qui forme le point extrême de ce groupe de sentinelles avancées. Sur un roc nu, entre l’ile d’Aix et le cap Fouras, auquel on le voit rattaché quand la mer est basse, on a construit des fortifications avec cette solidité que réclame une position importante et dangereuse. En cas de guerre maritime, c’est le fort d’Enet qui serait le premier exposé aux coups de l’ennemi. En temps de paix, il est d’une utilité très-grande pour les exercices de tir. On doit jnême attribuer à des expériences de ce genre les macula tures sans nombre et aussi les avaries que
l’on remarque sur la portion des murailles qui regarde la haute mer.
Gomme tous ses voisins, le fort d’Enet a reçu un certain nombre de prisonniers. On ne sait pourquoi, mais ceux-ci paraissaient beaucoup plus profondément attristés que ceux qui étaient détenus au fort de l’île Madame et au fort Boyard. On aurait dit qu’ils se sentaient plus complètement isolés. On est d’autant plus porté à s’en tenir à cet! c cause de sentiment qu’on a eu parfois occasion de faire la même remarque sur les soldats de la garnison. Cependant le régime était le même pour tous, et aucun choix n’avait présidé à l’internement. C’était le hasard seul des arrivages qui en décidait. Le dernier convoi se chargeait sur tous les points indistinctement et indifféremment de combler les vides faits par la mort ou par les mises en liberté. On ne remarquait pas de préférence, et on peut même affirmer que l’autorité maritime n’en faisait pas au milieu de tant d’infortunes qui toutes excitaient la commisération.
Toujours est-il que les prisonniers enfermés dans les forteresses n’auraient pas échan'gé leur sort contre celui des prisonniers qui étaient suites pontons. Car, ainsi que nous avons eu occasion de le dire, il y avait des pontons à l’embouchure de la Charente. Nous avons déjà parlé du grand transport l'Orne. Mais on voyait, en outre, en rade de Bochefort, trois frégates, la Pandore, la Foudre et l'Iphigénie, qui avaient reçu un personnel de plus de deux mille prisonniers. Comme à Brest, on les avait logés dans la cage de chaque batterie, en profitant des aménagements qui font tout un monde d’un navire de guerre et de haut bord. De forts barreaux en claire-voie mettaient une séparation entre les prisonniers et l’équipage et les soldats d’infanterie de marine préposés à la garde et à la surveillance. Il en résultait que le mot technique de la marine, cage, n’était plus employé par métaphore. C’était bel et bien l'expression d’une vérité. Les hommes étaient en cage, comme les animaux du Jardin des Plantes. On trouvait, du reste, à Rochefort comme à Brest, la bienveillance intelligente qui est traditionnelle dans le corps des officiers de la marine militaire.
Malgré tout, au mois de juillet 1871, on sortait excessivement attristé d’une visite dans n’importe lequel de ces lieux de détention. Ne voulant pas absolument nous fier à nos impressions personnelles, nous avons beaucoup interrogé autour de nous. Toujours, partout, nous avons rencontré la même impression pénible. Quelquefois même elle se traduisait en paroles d’une acrimonie telle que nous ne voudrions pas les rapporter. Nous avons été plus loin : nous avons voulu connaître l’opinion des étrangers, et nous avons consulté soigneusement les feuilles sérieuses qui s’éditent à Londres, à Vienne, à Saint-Pétersbourg. L’impression produite est la même. Étrangers et compatriotes, que n’affole plus la peur du péril imminent, se trouvent d’accord. C’est que les guerres civiles ont de terribles retours, même quand elles prennent la couleur de guerres sociales. Sous le coup des excitations de la lutte, on ne recule devant rien, et les excès ne font pas peur, ün croit même, et de très-bonne foi, y trouver le correctif nécessaire d’autres excès abominables. Mais, quand le sang-froid revient, quand la raison reprend le dessus, domine les passions, dirige les sentiments, on s’aperçoit qu’il y a des droits naturels qui ne doivent jamais être méconnus, et que l’humanité n’est grande qu’à la condition d’être toujours accessible à la pitié. Soyez bons, a dit Parnésius dans les premiers temps de l’ère chrétienne, et vous serez certains de ne jamais tomber au rang des bêles et de rester toujours hommes.