L’ÉCOLE DES FÉDÉRÉS DÉTENUS A LA PRISON DES CHANTIERS
Pairs, après l’échauffourée de mai 1839. Les juges politiques le condamnaient; mais aucune sympathie ne s’éloignait de l’homme de cœur. Barbes avait la conscience trop haute et trop droite pour ne pas savoir à quelles responsabilités on s’expose quand on se mêle aux jeux sanglants de la politique, et il aurait trouvé indigne de lui de chercher à y échapper. Qu’un membre de la Commune, au début de ce procès, se fût levé et eût tenu un langage analogue à celui qu’avait entendu la Cour des Pairs en 1839, et les débats agrandis auiaient pu devenir intéressants. Mais rien de tel ne se produisit, si ce n’est, comme une lueur tardive, au moment où Trinquet, l’ouvrier cordonnier, prit pour quelques minutes le devant de la scène. Il ne renia rien, il laissa déborder son cœur avec une loyauté farouche ; mais il laissa en même temps échapper des paroles acrimonieuses sur la pauvre attitude des hommes quiavaientàrépondre, comme lui, à des accusations terribles. Elle était telle en effet que les avocats eux-mêmes en étaient surpris, fie vieux Dupont (de Bussac) n’en revenait pas. Jamais il n’avait vu rien de pareil dans les longues luttes auxquelles il avait été ardemment mêlé pendant l’établissement laborieux du régime de Louis- Philippe. Il cherchait la fierté et la foi qui distinguaient les vétérans de la République, et il ne trouvait que misère, sottise, vanité, scélératesse et couardise devant le châtiment. On affirme qu’il ne put pas s’empêcner de faire entendre des paroles pleines d’amertume. Nous n’avons rien entendu, et par conséquent nous ne nous portons pas garant du fait, qui a circulé au milieu de trente autres commérages du Palais-de- Justice. Mais il n’a rien qui puisse nous surprendre. Il concorde avec ce que nous savons des hommes de 1830.
Notre intention n’est pas de suivre ces débats dans tous leurs détails. Cela nous entraînerait beaucoup trop loin, et un volume entier n’y suffirait pas. Mais il importait beaucoup de bien esquisser la physionomie de cette première affaire déférée à la justice militaire. Pendant plusieurs semaines, elle captiva l’attention publique et l'on vit venir toute espèce de monde aux audiences du conseil de guerre. Dans cette affluence, il faut certainement faire la part, et une large part à la curiosité, qui ne manque jamais à un spectacle, de quelque nature qu’il soit. Mais nous devons aussi reconnaître que beaucoup de gens accouraient avec le désir, avec l’espérance de saisir sur le vif le sens du problème social qui avait été posé par la Commune de Paris en 1871. Ceux-ci furent désappointés. Les débats ne leur apprirent lien que ce qu’ils savaient déjà, et souvent d’une façou trop cruelle pour jamais ^oublier. Il leur fut seulement donné de constater que, sil’onn’avait reculé devant aucune infamie et aucune scélératesse, si l’on avait érigé en théorie de gouvernement avec une forfanterie cynique h s attentats contre les personnes et contre les propriétés publiques et privées, on reculait lorsqu’il s’agissait de le proclamer hautement, au grand jour; on n’avait plus la m’oindre audace que pour nier effrontément tous les actes pervers et contester énergiquement les témoignages les plus irrécusables.
Ce lut réellement un spectacle des plus écœurants. On commença par la comédie qui consiste a ne pas vouloir se défendre et à nier la compér tenc.e des juges. Théorie commode et qui peut avoir sa grandeur. Mais, quand on en est là, on doit dire la chose sèchement, et puis se renfermer dans un silence absolu et farouche. On peut ainsi lessembler au Mohican qui, vaincu et prisonnier, couibe la tête, ne dit plus rien, et attend que son ennemi dispose de lui, sauf à le braver outrageusement quand vient l'heure suprême du dernier supplice. Devant le conseil de guerre, il n’y eut rien de tel. Tous les accusés jacassèrent comme des pies, depuis Ferré jusqu’à Paschal Grousset et depuis Jourde jusqu’à Biilioray. Les avocats se mirent de la partie, elle vieux Dupont (de Bussac), comme pour n'en pas perdre l’habitude, ne laissa pas échapper une si belle occasion d’échanger une longue série d’aigreurs avc-c le ministère public. Le moindre incident servait de prétexte. L’on auiait dit qu’on ne cherchait en réalité qu’à gagner
du temps. Comme si quelques jours de plus ou de moins pouvaient et devaient amener dans la situation un changement subit et imprévu.
Tout l’intérêt de cetle première et grosse affaire déférée à la justice militaire porta sur les interrogatoires des accusés, l’examen et la confrontation des pièces, et les dépositions des témoins. On pouvait dire après cc!a que l’affaire était entendue. Car elle était de la nature de celles qui ne peuvent rien attendre, au dernier moment, de l’éloquence et de l’habileté des avocats. Quand le président du Conseil déclara les débats clos, quand les juges se retirèrent pour délibérer, il n’y avait personne dans l’auditoire qui ne s’attendît à des condamnations sévères. La parole de l’accusation pas plus que celle de la défense n’avait lien ajouté, rien retranché aux charges qui pesaientsur lesanciens membres de la Commune. Nous étions encore trop près des événements du mois de mai pour qu’il en fût autrement. Lt nous ne parlons ici que de la crise finale qui avait laissé dans les esprits de si terribles impressions. Les incendies et les massacres des otages n’avaient pas besoin d’être ravivés dans les souvenirs. Tout parlait encore dans Paris de cette, lugubre épouvante, de cette terreur, qui avait fait comprendre aux moins intelligents les passages les plus lugubres et les plus sinistres de l’histoire sanglante de nos pères.
C’est pourquoi on ne fut nullement surpris d’entendre, a la lecture de l’arrêt, la condamnation à mort de Ferré et de Tuilier ; la condamnation aux travaux forcés à perpétuité d’Urbain, de Géresme, de Trinquet. Disons la vérité entière. On trouva que l’on sc montrait clément à l’endroit d’Urbain. Mais alors on ne connaissait pas encore toute la part qu’il avait prise aux incendies des Tuileries et du Louvre. On n’avait pas encore compulsé les dossiers de Bergeret et de Victor Bénot. On ignorait les détails. Pour les autres accusés les peines étaient moindres. Assi, Biilioray, Paschal Grousset, Régère, furent condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée ; Champy, Jourde, Ristoul et Verdure à la déportation simple. Victor Clément en fut quitte pour trois ans, et Gustave Courbet, le maître peintre d’Ornans, pour trois mois de prison. Ulysse Parent fut acquitté, comme il avait été facile de le prévoir dès le commence ment des débats. Il en fut de même de Descamps Pour celui-ci la chose était significative. Car il avait été bien effectivement membre de la Commune. Dès lors, il devenait évident qu’on ne punissait que les crimes de droit commun.