‹ Paris incendiéChapitre 12 sur 124 · VIII. — Le guet-apens · texte numérisé non relu

VIII. — Le guet-apens

La manifestation projetée devait être absolument sans armes. Il était expressément recommandé de lui conserver jusqu’au bout son caractère éminemment pacifique. Chacun comprenait à quels dangers inutiles on s’exposerait par une collision quelconque, tout le temps que le Gouvernement conserverait l’attituJe qu’il avait prise depuis sa retraite à Versailles. 11 y avait donc tout intérêt à ne point s écarter du programme tracé et qui avait été rendu public par les journaux.

Pour plus de sécurité, ou afin de mieux affirmer leurs intentions, les organisateurs de la manifestation avaient arboré un signe distinctif qui permettait de se reconnaître et de se rallier. Les

H I ST 01 RK DE LA COMMUNE

manifestants portaient à la boutonnière uu nœud de rubans bleu. On avait tout exprès écarté les couleurs qui, dans les dernières années, avaient pu avoir une signification politique. Dans ce qu’on voulait faire, tous les partis pouvaient se rencontrer. Il fallait avec le plus grand soin éviter d’en froisser aucun gratuitement. Au reste, il est bon de le dire ici pour qu’on le sache bien, Paris étaitdans ce moment le point de la France où les partis poli tiques étaient le moins tranchés. Sous le feu des Prussiens, tout le monde s’était serré la main. La question qui s’agitait était une question de liberté et d'indépendance individuelles.

Le rendez-vous général était donné devant le Grand-Hôtel, sur le boulevard des Capucines. A l’heure indiquée la foule était considérable et refluait du coté de la Madeleine et dans les larges rues qui avoisinent le nouveau théâtre de 1 Opéra. On se mit en marche silencieusement, le drapeau national en tête, et avec une certaine solennité. Ije spectacle ne laissait pas d’être imposant quand la procession déboucha dans la rue de la Paix, très-propice à de semblables manifestations.

La première partie du trajet s’accomplit sans encombre. Mais lorsqu’on fut arrivé à la hauteur de la rue Neuve-ies-Petits-Ghamps, les premières sentinelles avancées déclarèrent qu’on n’irait pas plus loin, que la consigne était de refuser le passage à toute agglomération de citoyens, même calmes et pacifiques.

La colonne interdite s’arrêta un instant, et les chefs, ceux qui marchaient à la tête, délibérèrent sur cette conjoncture imprévue. Que se passa-t-il pendant ces quelques minutes? Les partisans de la Commune ont prétendu que des sentinelles avaient été forcées, insultées, désarmées, et que même leurs armes avaient été agitées en l’air avec bravade et dérision. D’autre part, on a dit qu’il n’y avait eu provocation d’aucune sorte. Entre ces deux versions absolues, il n’est pas facile d’établir la vérité. Toutes les deux sont plausibles. Il y avait des têtes chaudes de tous les côtés. Le sang bouillonnait dans bien des veines. Un se regardait comme d’irréconciliables ennemis, et aussi bien dans un camp que dans l’autre, les sentiments étaient furieusement exaltés.

D’où que soit venue la provocation, le fait n'en est pas moins certain : contre cette foule compacte et désarmée les fédérés, qui occupaient la place Vendôme, se rangèrent en bataille, et, au commandement de leurs chefs firent des feux de peloton bien nourris. Il y eut plusieurs décharges successives, et l’on continuait à tirer lorsque déjà la débandade s’était mise dans tous les rangs delà manifestation.'

Les morts et les blessés jonchaient le sol de la rue de la Paix. Les fuyards furent poursuivis par les coups de feu à droite et à gauche, dans la rue Neuve-des-Petits-Champs et dans la rue des Capucines, vers le boulevard.

Bien plus. Des passants absolument inofl'ensifs et qui n’avaient pris aucun parti, ni pour ni contre la manifestation, figurèrent parmi les victimes. De ce nombre fut un banquier célèbre qui rentrait tranquillement chez lui après avoir assisté au conseil de la Banque de France. On n’épargna même pas les gens dévoués qui ramassaient les cadavres et prodiguaient leurs soins aux blessés. Ce fut une véritable tuerie. Sans l’inexpérience des armes, le manque d’habileté et la maladresse des fédérés, il y aurait eu un massacre qui effraye l’imagination. En plongeant dans le tas, les balles de chassepots auraient fait des massacres horribles. Le mal fut moins grand que ne semblaient l’indiquer les dispositions des localités et la façon dont se produisit cet événement lugubre. Néanmoins le nombre des victimes fut encore considérable et mit plusieurs familles en deuil. Parmi les blessés, on nomma principalement M. Henri de Pêne, et l’on s’y intéressa vivement. Cet écrivain courageux dirigeait un journal qui était loin de pactiser en quoi que ce soit avec la cause des fédérés. On a dit quil avait été frappé par une balle plus intelligente que les autres. Selon nous, on n’a pas besoin de recourir à de semblables arrangements pour ren¬

dre souverainement exécrables les massacres delà rue de la Paix.

Cette manifestation avait eu lieu le 22 mars, juste le jour qui avait été primitivement fixé pour les élections communales dans le premier arrête émané du Comité central.

Page 1