‹ Paris incendiéChapitre 112 sur 124 · EMBARQUEMENT DES INSURGÉS PRISONNIERS DANS LE PORT DE BREST · texte numérisé non relu

EMBARQUEMENT DES INSURGÉS PRISONNIERS DANS LE PORT DE BREST

l’AlUS INCENDIÉ, — N° 14

INTERNEMENT DES INSURGÉS. — Les pontons dans la rade de Brest.

La même rigueur atteignitDeschamps.Cdui-cine &'était pas celé dans les prisons pour commettre ses ciimes; il travaillait dans la rue, et les faits qu’on relevait contre lui avaient un caractère particulièrement repoussant de férocité. Maître d’un .-jeune soldat, qui appartenait à l'infanterie de ligne et refusait énergiquement de faire cause commune avec les fédérés pour combattre ses camarades de l’armée, Deschamps, qui commandait dans la rue Serran, le 27 mai, avait pris plaisir à torturer son malheureux prisonnier avec des raffinements de supplice dignes des cannibales. Fatigué enfin il avait ordonné et commandé la fusillade au coin d’une borne.

Des faits d’une barbarie tout aussi cruelle étaient articulés contre Léon- Alfred Denivelle, et il ne parvint pas à les détruire et à les démentir. Pour lui c’était contre le comte de Beaufort qu’il s’était acharné. Les insurgés en avaient fait un otage, sans autre raison, sans autre motif que les raisons et les motifs qu’on aurait pu invoquer contre quiconque occupait un rang élevé dans la société. Pendant pl us d’une heure, on l’avait torturé à plaisir. On ne lui avait épargné aucune des angoisses, au, cune des affres de la plus affreuse des morts. Denivelle se faisait remarquer au premier rang des torturcurs. Au point de donner à supposer qu’il avait quelque cause particulière de vengeance et rancune contre la malheureuse victime. Mais les investigations les plus minutieuses, même dans la vie privée, n’ont rien fait découvrir. Oa en est réduit à tout mettre sur le compte d’une cruauté native. Denivelle ne se contente pas de faire partie des tourmenteurs qui prolongent le supplice, des assassins qui massacrent : quand le peloton d’exécution a accompli son œuvre de sang, ce misérable n’est pas encore satisfait. Il tire sur sa victime, déjà renversée, un coup de fusil à bout portant, et lui laboure les entrailles à coups de baïonnette. On voudrait douter de ces faits et gestes monstrueux, on les repousse. Ils sont authentiques.

Avec Maxime Lisbonne nous rentrons dans les noms que l’histoire de la Commune nous a trop amplement fait connaître. Nous l’avions perdu de vue depuis le moment où, avec le général La Gécilia auquel il servait d’aide de camp, il avait déserté le champ de bataille de Montmartre et des Batignolles et laissé les fédérés se débrouiller comme ils le pourraient dans ces quartiers. Nous le retrouvons devant les conseils de guerre, tantôt devant le 3e, tantôt devant le 6e ; car il a comparu deux fois, à cause d’un vice de forme, et toujours il a eu à répondre aux mêmes accusations. Ce n’est plus le brillant colonel qui faisait reluire au soleil ses aiguillettes d’or et était la terreur des pauvres femmes dans le faubourg du Temple. La maladie s’est jointe aux douleurs, aux privations et à toutes les autres souffrances de la captivité. Il est pâle, exténué et se soutient à peine. On lui reproche un premier fait qui remonte au mois d’avril 1871, aux commencements des grandes batailles insurrectionnelles : c’est l’assassinat d’un homme resté inconnu. Le crime a été commis dans le séminaire d’Issy. Malgré l’horreur qu’inspire ce forfait, ce n’est point là ce qui intéresse dans le procès de Lisbonne. On écoute et on suit bien plus attentivement ce qui a trait aux incendies allumés dans la rue Yavin. Deux hommes ont été les victimes de ces agissements infâmes dont Lisbonne a été le complice, sinon l’instigateur. Par deux fois, l’ancien artiste dramatique est condamné à mort.

Parmi les incendiaires, nous trouvons encore Charles-Philippe-Denis Quétin, qui est un pillard de la plus belle eau; Théodore Benoist, qui dans le faubourg Saint-Germâin, et notamment rue de Lille, marchait à la tête' des bandes de pétroleurs; Charles-Désiré Carlier, qui est un de ceux dont la torche a mis le feu aux vastes bâtiments connus sous le nom d’entrepôt de la Yillette. Ces bâtiments étaient remplis de marchandises; mais ils servaient également à l’habitation, et c’est là ce qui aggrave le crime; Jacques Chantreau, qui, dans sa lage de destruction, s’en prenait également aux maisons habitées, et ne daignait pas donner aux malheureux habitants le temps de fuir. Oa frémit encore lien qu’à la simple énu¬

mération de tant de crimes qui faisaient courir des frissons jusque dans les moelles parmi les auditeurs habituels des conseils de guerre. Tous ces incendiaires sont condamnés à la peine capitale. A mort également Félix-Eugène-Charles Jacquet, qui n’est qu’un vulgaire assassin.

Plusieurs de ces peines ont été adoucies.

NI. — Toujours le même sujet.

Louis-Benoni Decamp comparaissait, à l’audience du 10 août, devant le 5° conseil de guerre, dans des circonstances assez bizarres. C’est un garçon couvreur âgé de quarante ans, et rien dans son extérieur n’annonce un scélérat de la pire espèce. Ii avait été arrêté au moment de l’entrée des troupes dans Paris, et relâché au bout de quelques mois en vertu d’une ordonnance de non-lieu. Pour son malheur, il revint dans le quartier où il avait été trop 'connu pendant les événements de la Commune. 11 fut l’objet de dénonciations tellement précises qu’on ne put pas se dispenser d’y donner suite. Dans Decamp, on tenait un des incendiaires du palais de la Légion d’honneur. De plus on lui reprochait d’avoir participé à des arrestations arbitraires, à des pillages, à des constructions de barricades. Il se défendait avec la plus grande énergie et opposait des dénégations vigoureuses aux assertions des témoins. Dans tout cela, selon lui, on ne devait voir que des vengeances privées qui se faisaient jour. Ces vengeances, du reste, auraient été bien tardives, ce que n’expliquait pas Decamp d’une manière suffisamment claire. Le conseil de guerre n’adopta point ce système. Il s’en tint à l’accusation corroborée par divers témoignages, et Decamp fut condamné à la peine de mort.

Il ne faudrait pas croire que ces condamnations à la peine capitale étaient le privilège unique des hommes. Les femmes en avaient leur large part; nous l’avons déjà signalé.

Nous parlions, il n’y a qu’un instant, de l’assassinat abominable dont fut victime lë comte de Beaufort. Parmi les forcenés qui se partagèrent avec Denivelle les horreurs de cette triste journée se trouvait une femme, Marguerite Guinder, femme Prévost, dite Lachaise. Elle fut condamnée à mort, après qu’il eut été reconnu et établi qu’elle avait trempé ses mains dans le sang. A mort également la fille Clairiot, qui a pris part, le 26 mai, à l'assassinat d’un gendarme sur la place de la Roquette. Celle-ci n’a que vingt ans; mais il faut la croire.sur parole: car elle est de celles qui ne portent pas leur extrait de naissance sur la figure. Elle se dit cuisinière; mais personne ne l’affirme et rien ne le prouve. Par contre, ce que déclarent les témoins, c’est qu’elle a conduit un gendarme devant une espèce de c ur martiale qui se tenait à la Petite- Roquette. Ce tribunal de mort était composé de jeunes gens de seize à dix-huit ans, ivres, bras nus, assis autour d’une table chargée de bouteilles. L’attitude du gendarme est fort digne. Il se contente de dire pour sa défense qu’il est père de ne,uf enfants. Cette déclaration donne lieu aux lazzis et aux plaisanteries les plus obscènes. Ce malheureux fut condamné à subir le sort des otages. La fille Clairiot reprend alors le principal, rôle. Elle veut avoir le commandement du peloton d’exécution. Elle n’a qu’une confiance médiocre dans l’olficier qui marche à la tête des fédérés et craint sans cesse que sa victime ne lui échappe. Comme si tout cela ne suffisait pas, il y a encore dans la fusillade des raffinements de cruauté. Véritablement, il est nécessaire de ne pas perdre un seul instant des yeux le compterendu des débats pour croire à de telles monstruosités. A quel sexe appartenaient donc de semblables mégères V Un se le demande.

Voici le bataillon des femmes. Cette milice, organisés par la Commune en détresse dans le douzième arrondissement, est représentée devant le conseil de guerre par la fille Marie-Catherine Rogissart. On sait quelle était la besogne dévolue au bataillon des femmes. Les réfractaires de la Commune auraient pu le dire. L’information constate que plusieurs jeunes gens furent fusillés sans pitié par ces scélérates infâmes. La fille Rogissart, qui est âgée de trente-deux ans, se dit ouvrière. En réa¬

lité, elle vit de prostitution plus ou moins déguisée.

On relève contre elle plusieurs faits graves. Elle était une des plus violentes énergumènes du club Saint-Eloi, et, en quelques jours, elle était devenue la terreur du douzième arrondissement. L'accusation produit des témoignages accablants et qui ne laissent guère de prise aux dénégations. La fille Rogissart essaye cependant de se défendre on contestant la véracité de ces dépositions affirmatives. Elle produit des témoiilsàson tour. On les écoute, et, après qu’ils ont parlé, on pourrait croire qu’ils ont été tout simplement oubliés parl’accusation et que l’accusée s’est bénévolement chargée de réparer cet oubli. C’est là tout le piquant de ces débats.

Le conseil deguerre se montre relativement in iulgent envers la fille Rogissart. Il la condamne à sept années de travaux forcés.

Avec l'accusée Nathalie Duval, femme Lemel, nous entrons dans un autre ordre de faits. Elle appartient à une famille honorable et a reçu une bonne et saine éducation. Mais elle a connu Varlin; elle a fait de la politique, et c’est ce qui l’a perdue. Son mari était relieur comme Varlin ; la liaison était facile. Ce n’était cependant pas de reliure qu’on s’occupait. On fondait la société de la Marmite, et Nathalie Duval en devenait la caissière. Sous prétexte d’alimentation économique et populaire, on avait là une bonne petite succursale de la Société internationale des Travailleurs. Jusqu'en 1870, il n'y eut guère rien à redire. Mais, pendant le premier siège, et surtout pendant la Commune, les choses changèrent complètement de face. Nathalie Duval, à laquelle on ne saurait refuser une grande .intelligence.et une rare énergie, se metau premier rang. Elle excite lesfemmes ; elle excite les hommes; elle parle dans les clubs notamment dans celui qui se tient à l’église de la Trinité. Elle veut que tout le monde prenne les armes et combatte. Le 23 mai, on la voit sur la j place Pigalle, et ce n’est pas sa faute si les troupes du général Clinchant ne sont pas repoussées. Elle n’épargne rien pour fomenter la plus vigoureu-e des résistances et attiser tous les feux de la guerre civile. A l’audience, Nathalie Duval ne dément pas le caractère que lui prête l’accusation. Ses paroles fermes et nettes restent d’accord avec sa physionomie énergique. Aux questions «pue lui adresse le président, elle répond sans forfanterie: « J'ai soutenu la Commune par mes efforts et par mes discours; mais je nie avoir tiré un seul coup de feu. » L’attitude de cette femme de quarante-cinq ans, vêtue de noir et coiffée d’un simple bonnet de linge, reste constamment très-digne. Elle contraste avec tout ce qu’on a déjà vu, avec tout ce qu’on est destiné à voir encore dans ces audiences. Les juges eux-mêmes en sont frappés et ne peuvent s'empêcher de le laisser paraître. Plusieurs fois, après que l’accusée a parlé, le président se contente de dire avec courtoisie : C’est là votre opinion ; passons. Et cependant, quoique toujours dites sur un ton de très-grande modération, les paroles de Nathalie Duvai sont quelquefois très-dures, surtout pour des oreilles de soldat. On lui demande dans quel .but elle élevait une barricade sur la place Pigalle, et elle répond que c’était dans un but (te défense contre ceux qui assassinaient. Encore un détail. Au moment de son arrestation, Nathalie Duval a voulu s’asphyxier. On croit que c’est par crainte de la répression. — « Je ne crains pas la répression lorsqu’elle se fait légalement, répond l’accusée; mais je craignais la répression dont j’ai appris que mes camarades avaient été victimes, et je ne voulais pas être exposée à des brutalités. » Les témoins n’apprirent rien de nouveau. Ils étaient inutiles après des aveux pleins de franchise. Nathalie Duval fut condamnée à la déportation dans une enceinte fortifiée.

L’incendie du fort d’Ivry et l’assassinat de Philbert, employé au chemin de fer d’Orléans, amènent devant le lic conseil de guerre, qui siège à Saint-Cloud, cinq accusés: Alexis-Prosper Robichon, Jules-Michel Eyrauld, Ilenri-Eugène Armand, Louis Cachet, Claude Clément. Tousavaient des grades élevés dans les bataillons fédérés ; tous avaient été militaires, sauf Robichon, le seul auquel on s’intéresse, à cause d’une bizarrerie do-

mestique, et c'est même là ce qui nous détermine à placer ici cette afiàire.

Robichon a été dénoncé par sa femme, qui vient à l’audience apporter une déposition venimeuse, et cette femme, les débats le démontrent, est fort loin d’être une vertu. Un autre détail à noter dans cette affaire, c’est qu’il y avait eu d’abord une ordonnance de non-lieu, dont plusieurs des accusés avaient bénéficié. On a découvert l’assassinat de Philbert, et tout a été remis en question. Ce malheureux, soupçonné d’espionnage, fut traduit devant une cour martiale. En un quart d’heure, il fut interrogé, jugé et condamné à mort. Pour sa défense, il ne parlait que de sa femme et de ses enfants, dont il était l’unique soutien. On ne l’écouta pas. Un quart d’heure après, il était exécuté. Jamais on ne vit un pareil mépris de la vie humaine. Encore une fois, c’est horrible. L’infamie de la femme délatrice n’est plus qu’un détail. La turpitude se mêle à la cruauté. Robichon et Eyrauld furent condamnés à la peine de mort; Clément, à vingt ans de travaux forcés; Armand, à la déportation simple. Cachet fut acquitté.

Louis- Jean-Baptiste Sarale est encore un ancien soldat. Pour parler plus exactement, c’est un soldat en état de désertion à l'intérieur. Circonstance aggravante: pour porter des armes et en faireusage, il a déserté sur un territoire en état de siège. Devant toutes les juridictions du monde, il y avait là une accumulation de faits qui devaient prédisposer à la sévérité. A plus forte raison, quand ou comparaissait devant des juges militaires. Mais ce n’était pas encore tout. Après s’être battu avec acharnement, et ne pouvant supporter la défaite, Sarale, ouvrier émailleur de son état, s’était fait incen-, diaire. C’est à lui que nous sommes redevables de la perte du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Si les dégâts n’ont pas été plus considérables, ce n’est pas sa faute. 11 n’était pas aussi maître du vent que de la torche. En soufflant dans la direction du nord-ouest, le vent nous épargna de nouveaux malheurs. Devant le conseil de guerre, Sarale n’a rien conservé de l’allure fanfaronne que lui donnent les témoins pendant la lutte suprême. Il allègue pour sa déiense les alibis les plus invraisemblables. Mais toutes ces affirmations ne paraissent pas faire la moindi'e impression sur le conseil que préside le colonel Aubert et ne tiennent pas devant une discussion nette et serrée. Sarale est condamné à mort.

Un accusé est porté à l’audience par des gardes de Paris, qui le déposent dans un fauteuil préparé à cet effet. C’est Maljournal, qui fut le secrétaire du Comité central, il a été blessé pendant la manifestation de la place Vendôme, le 22 mars ; une balle lui a brisé la jambe, et depuis cette époque il n’a pas quitté le lit. Sa prison est l’hôpital de Versailles. C’est de là qu’on le tire pour le porter à l’audience. Le malheureux est maigre et pâle. Il paraît avoir beaucoup souffert. Sa voix est si faible que les personnes un peu éloignées peuvent à peine l’entendre. On lui reproche d’avoir été l’un des principaux instigateurs du mouvement insurrectionnel du 18 mars; ensuite, comme inspirateur du décret du 22 mais, relatif à l’enrôlement des soldats de l’armée régulière dans les bataillons de la garde nationale fédérée, Maljournal était accusé de s’être rendu complice du crime d’embauchage. Il se défend avec une grande fermeté, mais en même temps sur un ton qui lui concilie bien vite toutes les bienveillances de l'auditoire. « Je n’ai jamais songé, dit-il, à décliner la responsabilité de mes actes. » Et on le croit, tant il y a de franchise dans la voix qui prononce ces paroles. C’est pourquoi, quand il nie avoir assisté à la séance du Comité central où fut rendu le décret du 22 mars, le doute paraîtrait injurieux. Maljournal fut condamné à la déportation simple.

Un autre membre du Comité central, le colonel Fabre, rendait aussi ses comptes à la justice. 11 y avait des faits d’excitation et de participation à la guerre civile, des faits de vols et de pillages dans lesquels était impliquée la femme Gottin, qui était la concubine du colonel. Celui-ci fut condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée. La femme Cottin fut acquittée. De même en fut-il de

HISTOIRE DE LA COMMUNE

la femme Martel, une blanchisseuse. Elle était comprise dans l’accusation de vols d’effets et de deniers publics, et de pillages, qui était portée contre Defourneaux, chef d’escadron, et Carpentier, capitaine-trésorier des bandes insurrectionnelles qu’ils organisaient. Durant les débats publics, la prévention tomba à l’égard de la femme, mais elle n’en persista que plus énergique et plus précise à l’égard des hommes. Tout leur était bon, l’accusation le démontra d’une manière irréfragable, pour s’approprier le bien d’autrui. Us ne reculaient ni devant la ruse, ni devant la violence. Le procédé dépendait simplement et uniquement de l’occasion. Defourneaux fut condamné à quinze ans, Carpentier à cinq ans de travaux forcés.

L’affaire des pillages d’Asnières et de Neuilly est une des plus graves de toutes celles qui ont été portées devant les conseils de guerre, On allirme que le chiffre total des déprédations commises par les fédérés dans ces deux commune; d 'passe 700 000 francs. Le 257° bataillon s’est principalement fait remarquer par ses actes de pillage et de rapine. Tout le monde s’en mêlait: le commandant, les médecins, les officiels, les sous-officiers, les gardes. On a rarement vu une démoralisation aussi complète. Ce qu’il y a de plus-déplorable encore, c’est que tous ces hommes faisaient des complices par recel; ceux-ci de leurs femmes légi times; ceux-là de leurs concubines.

C’est une véritable bande de voleurs.

Les accusés sont au nombre de quarante; mais vingt-neuf seulement comparaissent devant le 13e conseil de guerre qui siège à Saint-Cloud : onze sont en fuite. On doit la découverte de tous ces méfaits à l’énergie d’un jeune conseiller référendaire à la cour des comptes qui a fait partie des trop nombreuses victimes. Parmi les accusés présents se trouvent deux femmes. On remarque surtout Duprat, l’ancien commandant du 257° bataillon. Employé au chemin de fer de l’Ouest, il s’était, dans les premiers temps, tenu à l'écart du mouvement insurrectionnel. Mais dès qu’il vit qu’on abrogeait les immunités dont avaient joui ces employés, il devint un des plus ardents et des plus fougueux adhérents de la Commune; de là, le grade élevé dont il fut revêtu. Après l’entrée des tioupes dans Paris, Duprat s’était enfui et réfugié à Valenciennes. Il est venu se constituer prisonnier en apprenant que des poursuites étaient dirigées contre lui. Après liuitaudiences consacrées aux débats de cette grave affaire, le conseil a longuement délibéré. Il avait à répondre à plus de trois cent cinquante questions. Duprat a été condamné à cinq ans, Alphonse Bioret à quinze ans et Barré à dix ans de travaux forcés. Il n’y eut que quatre acquittements. Quant aux autres accusés, en tenant compte de toutes les circonstances de la cause, ils furent condamnés à des peines qui varièrent de un à cinq ans de prison.

Cadot, Levieux, Barbet, et les femmes Roubert et Bonnefoy comparaissent devant le 4° conseil de guerre sous l’inculpation d’avoir pris une part active à l’incendie des magasins du Tapis Bouge qui sont situés dans le faubourg Saint-Martin. Pour la femme Bonnefoy on relève une circonstance aggravante : elle est concierge de la maison. De plus, mais ceci ne regarde que la morale, tout le monde savait dans le quartier de quelles bontés cette femme était l’objet de la part de la famille Flœck qui exploitait les magasins du Tapis Bouge, ün peut bien dire que jamais bienfaits ne furent plus mal placés; car l’un des copropriétaires a entendu, et il vient en déposer, la femme Bonnefoy qui dirigeait les fédéiés chargés de mettre le feu aux magasins. Elle leur désignait des recoins particulièrement garnis de mousselines ou de matières inflammables. Ce témoignage est accablant pour la concierge. Il est d’autant plus tenable et produit d’autant plus d’effet sur le conseil que M. Flœck est d’origine alsacienne et qu’il a conservé un fort ac- ‘ cent de la terre natale. La femme Bonnefoy est reconnue coupable à l’unanimité. Il en est de même de la femme Roubert et de l’accusé Cadot. Tous les trois sont condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation civique. Barbet obtient le bénéfice des circonstances

atténuantes. Il n’est condamné qu'à la déportation simple. Quant à Levieux, il a été acquitté. Mais on peut dire qu’il la échappé belle. Rien dans la cause ne prédisposait le conseil à l’indulgence.

Le procès de Marc-Amédée Gromier nous fait retrouver les journalistes sur la sellette des conseils de guerre. A celui-ci du moins on ne reproche aucun des crimes qui sont la honte d’une civilisation. Il n’a ni pillé, ni volé, ni assassiné, ni incendié. Si Gromier n’avait pas été à Londres le secrétaire de Félix Pyat, s’il n’était pas devenu le gendre de Bruuereau, le fameux chef du 228e bataillon, il esta présumer qu’on l’aurait laissé tranquille, ou que du moins il en aurait été quitte pourquelqiu s semaines de détention préventive. En somme, il est reconnu coupable d’offenses envers le chef du gouvernement. Ce n'est pas un grief que relèvent souvent les conseils de guerre. Gromier fut condamné à six mois de prison et 500 francs d’amende. On fut plus sévère pour Louis Ulbach qui s'était montré irrévérencieux dans un compte rendu d’audience de ces redoutables tribunaux. Le gérant du Rappel, Albert Barbieux, passa à son tour devant la justice militaire. Son journal n’avait pas cessé un seul jour de paraître pendanL la domination de la Commune. Bien des gens en avaient été surpris. Mais c’était tout. Devant la juridiction militaire, Barbieux se contenta de dire qu’il était gérant, c’est-à-dire qu’il s’occupait principalement de la partie matérielle du journal. Quant à la rédaction, elle ne le regardait pas et passait au-dessus de lui. Et c’était vrai. Barbieux fut condamné à 1000 francs d’amende.

Raoul Iiigault, qui semblait avoir pris à tâche de dépasser les plus féroces proconsuls dont l’histoire ait gardé la mémoire, a disparu pendant la lutte; une balle quelconque a fait justice avant les conseils de guerre. Il n’en est pas de même de son secrétaire, Gaston-Pierre Dacosta, qu’on appelait dans le quartier latin le chien de Raoul Itigault. Il avait vingt ans à peine, lorsqu’il entra à la Préfecture de police en s’arrogeant la plus formidable des puissances. Les titres lui importaient peu, et, au besoin, il les prenait fous pour ne pas être en reste. Dix mandats et cinquante-neuf ordres d’incarcération sont joints au dossier et témoignent de l’usage que faisait cet adolescent, on ose à peine dire ce jeune homme, de cette autorité qu’il usurpait. Parmi ses victimes, on cite le général de Martimprev, gouverneur des Invalides; MM. de Matta, chef du personnel à la Caisse des dépôts et consignations; Largillière, Ruault , Épaiïly, Desgranges, Walbert, Pachon et Plessy, deux huissiers, Moléon, curé de Saint-Sé vérin. Dacosta avait sans cesse la menace à la bouche. S’il n’a pas pris une part directe au massacre de la Roquette, on ne peut douter, après la déposition de quelques employés de la prison, qu’il ne connût pas le sort réservé aux otages. Il venait souvent dans ce triste lieu, comme en partie de plaisir, et les paroles qu’il faisait entendre trahissaient son intime pensée. L'accusé doit à sa jeunesse l’intérêt qu’il inspire à une partie de l’auditoire. Cependant pèsent sur lui tant de charges, et certains témoignages sont tellement précis et accablauts, qu’on ne saurait mettre en doute l’issue fatale du procès. Gaston Dacosta fut condamné à la peine de mort.

Un ancien membre de la Commune, A. Dupont, comparaîtle 27juilletdevantle5c conseil de guerre. Il a été capturé dans des circonstances particulières. Après avoir pris une part très-active au mouvement insurrectionnel, il était parvenu à se dérober aux poursuites dont il était l’objet, et a se réfugier eu Angleterre. Four des motifs qui restent inexpliqués, il éprouva bientôt le désir et l’impérieux besoin de revenir en France. Il n’hésila même pas à rentrer à Paris. Mais à peine y était-il depuis quelques heures que la ; olice avertie le prenait dans ses filets. On peut dire qu’il est venu se livrer. C’est un ancien condamné politique, et la révolution du 4 septembre en avait fait un commissaire de police dans le XV 1° arrondissement. Ce qu’on lui reproche principalement, c’est d’avoir appuyé de son vote la loi sur les otages. — Je n’étais pas de ceux qui ont adopté cette mesure, se

INTERNEMENT DES INSURGÉS A BREST. — Aspect du pont du transport la Marne.

LE FORT DE L’ILE MADAME. — La promenade des prisonniers

contente de répondre A. Dupont. .Te crois devoir dire toutefois que, si je n’ai pas voté la loi, je l’ai approuvée de toutes mes forces; je ne veux pas êîre accusé de lâcheté. Je n’hésite pas à déclarer que j’étais l’un des par tisans du décret. » Sur tous les autres points, A. Dupont refuse nettement de donner des explications. Il n’en reste pas moins établi qu’il a combattu très-énergiquement jusqu’à la dernière heure, et notamment du côté de Saint-Ouen. Les témoins confirment tout ce qu’avait révélé l’instruction. Ils n’apportent aucun fait nouveau. Moins heureux que plusieurs de ses anciens collègues de la Commune qui ont comparu des premiers devant les conseils de guerre, A. Dupont est condamné à la peine de mort.

Page 1