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XII. — RÉSUMÉ

Arrêtons-nous un instant.

Nous ayons cependant encore devant nous une quantité très-considérable de documents. Mais notre intention n’est pas de donner tfhe à une toutes ces procédures. Entre elles, il y a> toujours une telle ressemblance qu’il est impossible de faire un choix autrement qu’en tenant compte et de la personne et de la notoriété conquise par le crime. Ce que nous avons dit doit suffire pour qu’on saisisse bien le mouvement de lajustice militaire.

De son côté, la police correctionnelle s’occupait aussi de la Commune. Elle jugeait principalement les usurpations de fonctions, et faisait rendre des comptes à tout ce qui s’était rué sur tous les emplois civils comme sur une proie. Pendant de nombreuses audiences, on voit défiler une série de juges de paix, de commissaires de police, d’huissiers, etc., etc., qui avaient trouvé que l’investiture de la Commune valait bien celle de tout autre gouvernement établi, et avaient pris au sérieux la fonction, la puissance et surtout les émoluments y attachés. Il y avait des gens de toute sorte dans ce qui comparut devant les magistrats du tribunal correctionnel. En compulsant ce dossier, on arrive

des rapprochements étranges.

Voici, par exemple, un ami fort intime du général D uval. L’amitié s’était faite dans les ateliers oh ils travaillaient ensemble comme ouvriers fondeurs de métaux. Le camarade des anciens jours ne fut pas oublié, lorsque Duval s’empara du pouvoir et des honneurs. Mais Carpentier n’était pas un belliqueux. Il se contentai1' d’être délégué â la mairie du XIIIe arrondissement, où il racolait des soldats pour la Commune et faisait d’abondantes réquisitions de vivres. Le tribunal le condamne à huit mois de prison. Après Carpentier, voici Jacoby, le fils d’un Prussien. 11 n’est âgé que de vingt-quatre ans et a exercé les fonctions de commissaire central de police a l’Hôtel-de-Ville. A l’entendre, il a eu la main forcée par le menuisier Piiuly, qui le menaçait de la cour martiale s’il refusait ses services à la Commune. On ne condamne .lacoby qu’à deux mois de prison. On se montre plus sévère envers Réby, qui avait reçu la commission d’huissier dans l’organisation civile et judiciaire de la Commune. Il est vrai qu’on l’accuse d’avoir saisi 200 000 francs chez l’agent de change Mayer. Mais le fait n’est pas pertinemment établi. Réby du reste affirme avec une très-grande énergie qu’il n’a fait de mal à personne, et aucune voix ne s’élève pour le démentir. On dit même qu’il a fait quelque bien. Il est condamné à cinq mois de prison. Edmond-François Michainl est âgé de quarante-sept ans. Il est convaincu d'avoir exercé les fonctions de secrétaire du commissaire de lallottille. Quand on lui demande en quoi consistait son emploi, il a quelque peine à le définir. Mais avec un titre quelconque on faisait bien des choses sous la Commune, et même tout ce qu'on voulait. Les plus vagues dénominations étaient même souvtnt les meilleures. Michaud le prouve; il a opéré des perquisitions et des réquisitions. 11 est condamné à deux mois de prison.

Avec Testot, nous rencontrons une double affaire, et mieux un de ces hommes dont les services auraient déshonoré toute cause politique. Quoiqu’il ait porté les galons de capitaine dans un bataillon delà Commune, Bernard Testot dit Clémence n’est

qu’un réclusionnaire libéré. Il a été condamné cinq fois pour vol, deux fois pour rupture de ban, et actuellement encore il est sous la surveillance. Avec de semblables états de service, on comprend que le prévenu ait pris part à l’incendie de la Préfecture de police, et qu’il y soit resté un des derniers, ainsi qu’il s’en est vanté. Mais cela regardera la juridiction militaire. Devant le tribunal correctionnel, Testot est accusé d’un vol commis au préjudice d’un marchand de vin. Le fait remonte à l’époque où le prévenu portait encore les galons de capitaine. Il a profité d’un moment où le débitant était descendu à sa cave pour dérober une montre suspendue à un clou derrière le comptoir, et disparaître sans solder la dépense. Le marchand de vin pouvait avoir à se reprocher une imprudence. Mais il était énergique, tenace, et il s’était juré de retrouver son voleur. C’est lui qui a mis l’ancien capitaine entre les mains de la justice. Testot fait piteuse mine devant ces graves accusations qu’il ne parvient pas à détruire, malgré les plus énergiques efforts. 11 a été condamné à trois ans de prison, sans préjudice de ce qui pourra être réclamé par les conseils de guerre. ’

Les incidents dramatiques ne manquaient pas plus au Palais-de-Justice que devant la juridiction militaire. Charles Joly, âgé de dix-neuf ans, avait été condamné à cinq ans de prison, pour pillage et réquisition de chevaux à main armée. Cette sentence des premiers juges fut confirmée eu appel. — « De la prison! s’écrie Charles Joly; jamais ! Ma nature ne me permet pas de la supporter; j’aime mieux la mort. » Et en disant ces mots, il se frappe à la gorge d’un coup de couteau. Les gardes se précipitent sur lui, le désarment; dans le bureau du commissaire de police où la blessure est reconnue très-légère, il renouvelle encore sa tentative de suicide en essayant de seprécipiterpar la fenêtre. On l’attache sur un brancard et on le porte à l’Hôtel-Dieu où l’on est obligé de lui passer la camisole de force. Pendant le tiajet, il ne cesse de menacer et d’msulter ses gardiens et de faire entendre les plus grossières vociférations. Cet incident cause une grande émotion dans le quartier de la Cité.

La cour d’assises de la Seine devait aussi entendre retentir les noms de la Commune. Le plus saillant de tous est celui du docteur Parisel, te misérable qui avait profité de son instruction pour préparer les ressources et les moyens dont firent usage les incendiaires. Mais ce n’est point de ce crime social qu’il s’agit. Dans la vie privée, le docteur Parisel ne valait pas mieux que dans la vie publique. Il est renvoyé devant le jury pour avoir, en septembre 1870, commis un attentat a la pudeur avec violences; en outre, pour avoir procuré l’avortement d’une femme qui était sa maîtresse. Celleci est impliquée dans la poursuite criminelle pour avoir consenti à faire usage des moyens indiqués et administrés par Parisel. Elle comparaît seule en cour d’assises. Le docteur est de ceux qui savent se dérober par la fuite à toute responsabilité de leurs actes. Les débats révélèrent d’horribles détails, où la morale la plus vulgaire était constamment méprisée et foulée aux pieds, dans le but d’arriver à la satisfaction des appétits les plus immondes. Ils mirent complètement à nu le triste usage que faisait depuis longtemps le docteur Parisel de sa culture scientifique. Cet homme, contumax, fut condamné à vingt ans de travaux forcés; sa complice à cinq ans de prison.

Un volume ne nous suffirait pas pour dire tout ce que les débats judiciaires ont fait connaître sur les actes et les hommes de la Commune. .

Il est temps de nous arrêter et de nous résumer.

Avec quelques chiffres bien choisis, et quelques détails statistiques authentiques et précis, nous parviendrons à donner une idée très-nette et trèsexacte de cette immense répression.

Pour nous guider dans cette tâche nouvelle, nous avons d’abord le remarquable rapport, avec son complément essentiel , que M. Depeyre a présenté à l’Assemblée nationale au nom de la commission parlementaire chargée d’examiner toutes les propositions relatives à une amnistie. Les chiffres qui se rapportent à la justice militaire ne

vont que jusqu’au 15 juillet 1872. Mais ils suffisent pour jeter une très-grande et très-vive lumière sur tout le travail de lajustice.

A cette époque, on trouve qu’il avait été rendu 32 905 décisions. Là-dessus les ordonnances de non-lieu figurent pour 21 610, c’est-à-dire pour les deux tiers, à peu de chose près. A cela, il est bondejoindre immédiatement 2103 acquittements. Reste donc 9053 condamnations qui ont été prononcées par jugements venant à la suite de débats contradictoires, et 139 condamnations qui ont été prononcées contre des contumax. On ne s’occupait guère de ceux-ci que lorsqu’ils se trouvaient inévitablement mêlés à des débats engagés contradictoirement. Autant qu’on l’a pu, on les a réservés pour la fin. Ils avaient le temps d’attendre puisqu’ils s’étaient mis à l’abri et ne souffraient pas dans les prisons. C’est la marche ordinaire. Nous pouvons ajouter que personne ne s’est plaint de voir qu’on n’y dérogeait pas.

Entrons maintenant dans l’analyse de ces condamnations, et examinons la nature des peines édictées. Pour les contumax, ia nomenclature est facile. Les conseils de guerre ont prononcé 21 fois la peine de mort; 31 fois la peine des travaux forcés ; 53 fois la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée ; et 27 fois la peine de la déportation simple. Il n’y a pas de pénalité plus douce, tandis que nous en trouverons, et en assez grand nombre, dans les condamnations prononcées à la suite de jugements contradictoires.

Dans ce second tableau, la peine de mort figure 72 fois, et 191 fois les travaux forcés. La déportation dans une enceinte fortifiée est représentée par 952 condamnations, et la déportation simple par 3089. C’est ici le chiffre le plus élevé. On ne doit pas en être étonné quand on songe à ce qu’il y avait de politique dans les faits incriminés. Viennent ensuite 1130 condamnations à la détention ; 56 à la réclusion ; 89 aux travaux publics ; 313 â un emprisonnemen t de trois mois et au-dessous ; 1 462 à un emprisonnement de plus de trois mois jusqu’à un an; 1241 à un emprisonnement de [dus d’un an; 302 au bannissement; 115 à la surveillance de la haute police comme peine unique ; 4 uniquement à l'amende ; enfin, 46 enfants au-dessous de seize ans, qui doivent être placés dans des maisons de correction ou dans des colonies pénitentiaires jusqu’à leur majorité.

Ces chiffres, et, quoique nous l’ayons déjà dit, il n’est pas inutile et superilu de le répéter, ne vont pas au delà du 15 juillet 1872. Depuis cette époque, la justice militaire a constamment continué son œuvre et ne s’est pas endormie un seul jour, un seul instant. A l’heure même où nous écrivons, elle prononce des sentences graves, et nous venons d’apprendre qu’elle a condamné aux travaux forcés les misérables qui avaient pillé la maison de l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine. Mais il a été fourni peu de documents officiels de la valeur de celui que nous avons analysé. Les passions du premier moment ont été calmées peu a peu, et l’on a entendu les voix qui réclamaient la clémence. On a commencé par ne plus poursuivre personne pour le seul fait d’avoir porté un uniforme fédéré. En examinant les ordonnances de non-lieu, on a reconnu que presque tous les individus mis en liberté avaient figuré sirr les rôles des bataillons, touché la solde et reçu des équipements. Il y avait là un fait inévitable et qu’expliquent suffisamment les circonstances au milieu desquelles s’est produit et a vécu le mouvement insurrectionnel. L’équité commandait de ne pas trop s’appesantir là-dessus et de n’en tenir compte que dans une certaine mesure.

On a été plus loin. Pendant qu’on vidait successivement tous les lieux de détention, on épluchait avec le plus grand soin les 18 000 dossiers entassés dans les cartons de Versailles, et concernant des individus non détenus. Après cet examen, 9000 dossiers ont été écartés d’un seul coup par refus d’informer, et cependant la presque totalité des hommes que ces dossiers concernaient avaient même été pourvus de grades. Cela constituait tout de suite un adoucissement considérable. U était impossible que, dans l’état des procédures, on

HISTOIRE DE LA COMMUNE

cessât brusquement toutes les poursuites ; maison les restreignit le plus possible. On publia diverses notes pour bien faire savoir à tout le monde qu’on ne poursuivait jamais sur simple dénonciation. Enfin, on indiqua que tous les dossiers sur lesquels on ne refusait pas encore d’informer correspondaient à de graves inculpations; mais qu’on ne retenait pour le moment que ceux des contumax ou des individus inculpés de crimes ou délits de droit commun : incendie, assassinat, vol, pillage. Il résulta de toutes ces bonnes dispositions qu’on put dire au mois de septembre qu’il n’y avait plus dans les cachots que quatre-vingt-douze personnes attendant les arrêts de la justice militaire. Tous les chiffres que nous venons de produire ont un langage éloquent et significatif. Il n’y a rien de tel quand on veut sincèrement et de bonne foi connaître la vérité sur toutes ces misères.

Un autre document très-important a été fourni par le colonel Gaillard, qui fut l’auxiliaire énergique et dévoué du général Appert dans toute cette œuvre de la liquidation judiciaire. C’est un rapport où nous puiserons surtout des renseignements sur le rôle qu’ont joué les femmes et les enfants dans l’insurrection. L’examen des chiffres est très-instructif; nous pouvons ajouter qu’il est aussi excessivement navrant.

On a compté 1051 femmes qui ont été déférées aux conseils de guerre comme ayant pris une part active à la lutte. Sur ce nombre, 850 ont été, d’une façon relativement prompte, iibérées par des ordonnances de non-lieu. On n’avait aucun crime ou délit de droit commun a leur reprocher, et on a jugé sainement qu’elles avaient été assez punies par la durée de la prévention. Quant aux autres, après les débats contradictoires, nous savons que les conseils de guerre ne leur ménageaient pas les sévérités, et qu’elles expiaient comme les hommes les crimes de pillage, d’incendie et d’assassinat.

En décomposant la chiffre général, nous trouvons que 85 domestiques figurent sur le tableau du colonel Gaillard. A côté, on voit 56 femmes de ménage et 4 portières. Si l’on pouvait croire ce que disent la plupart de ces femmes, elles auraient été entraînées dans l'insurrection par esprit de vengeance. Elles auraient eu à se plaindre des traitements barbares et des humiliations que leur infligeaient chaque jour des maîtres impitoyables. On ne s’en serait jamais douté avec les plaintes universelles que soulève depuis une vingtaine d’années la domesticité dans Paris. 45 modistes, 22 lleuristes, 37 corselières, 57 blanchisseuses, 45 repasseuses, tel est le contingent fourni par l’industrie de la toilette. Il est mince, et le paraît bien plus quand on réfléchit à tout ce qu’entretient le luxe de Paris. En retournant l’observation, on pourrait y trouver un argument en faveur du travail industriel qui moralise et pousse à la conservation. On est surtout frappé de cette manière d’envisager là question, quand on voit 216 femmes qui se sont désignées comme célibataires et soumises à la police. On sait ce que cela veut dire. Les mœurs ne jouent que le plus petit rôle dans cette affaire. Gar d’après les renseignements fournis sur les 1051 femmes, leur manière de vivre habituelle, leurs cohabitations, leurs pratiques ordinaires bien avérées n’établissent pas de bien grandes différenc s avec les 246 ouvertement vouées aux dépravations sociales. On n'en trouve que 221 qui soient mentionnées comme mariées, et vivant en bonne famille avec leurs maris. Nous n’avons pas à rechercher si ces ménages étaient des modèles, et pouvaient fournir aux Académies des candidatures pour les prix de vertu.

Nous avons également des renseignements précis sur les catégories d’hommes qui ont fourni des contingenis plus ou moins nombreux à l’insurrec tion et a la justice militaire. Nous pourrions donc facilement compléter le tableau que nous venons de présenter. Mais à quoi bon ? Les inductions qS’ou est légitimement en droit de tirer des actes des hommes ne sont pas les mêmes que les inductions auxquelles donnent naissance les actes des femmes. Tout notre état social, nos habitudes et nos mœurs s'opposent à une assimilation quelconque. De ce que nous avons dit découle tout na¬

turellement une leçon dont tout le monde peut profiter, le moraliste aussi bien que l'homme politique. Nous ne la voyons pas aussi clairement ailleurs. Les chiffres et les classements ne prouveraient rien et ne serviraient qu’à donner une vaine satisfaction à la curiosité. G’est pourquoi nous n’hésitons pas à nous abstenir.

XIU. — Les exécutions.

Au prince a de tout temps en France appartenu le droit de grâce, et par conséquent le droit de commutation de peine.

Sans attendre que la justice eût prononcé ses sentences pénales, M. Thiers avait saisi l’Assemblée nationale de cette grave question.

L’insurrection grondait encore dans son épouvantable agonie lorsque la proposition fut soumise aux délibérations des mandataires de la France. Nous avons dit ailleurs comment cela fut fait; nous avons même cité les paroles textuelles de M. Thiers, qui s’expliquait sur la répression, sur le rôle de la justice et sur celui de la clémence.

Gomme Chef du pouvoir exécutif, il demandait que ses attributions à cet. égard fussent nettement définies et limitées; il désirait surtout être déchargé de la lourde responsabilité qui incombe toujours à celui qui fait exécuter des arrêts sévères, quoique justes. Il voulait -que l’Assemblée nationale portât constamment le fardeau avec lui. Pour arriver à ce but, il sollicitait des représentants directs de la nation l’institution d’une Commission des grâces, prise parmi eux, et dont le nom indiquait suffisamment la nature et les fonctions. M. Thiers n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il proposait et demandait.

On a dit qu’en agissant ainsi, M. Thiers se défiait de son tempérament. Les événements de toute sorte auxquels il a assisté ou pris une part fort diverse depuis les commencements de ce siècle tourmenté, la vaste expérience qui en est résultée, la longue pratique des hommes et des choses, ont rendu l’illustre homme d’Etat fort sceptique, disent les uns; fort indulgent, disent les autres. Il se sert avec indifférence ou légèreté de tous les instruments, et trouve que dans chacun il y a du bon; tout dépend de la main qui les emploie et les fait agir. Qu’ils ne connaissent le but que pour l’atteindre, c’est l’essentiel. Dans le cas présent, M. Thiers était naturellement porté à user largement de la clémence. On va même jusqu’à dire beaucoup trop largement. Mais il avait à compter avec l’opinion publique surexcitée outre mesure par les derniers forfaits de la Commune, et il croyait, sinon inutile, du moins dangereux, de lui faire violence. Après des commotions comme celle dont on sortait, on doit toujours procéder avec les plus grands ménagements. Ces considérations, et bien d’autres dont nous faisons grâce à nos lecteurs, déterminèrent en cette circonstance la conduite éminemment politique et habile de M. Thiers.

Nous n’avons pas besoin de tant approfondir pour trouver que le Chef du pouvoir exécutif se montra véritablement homme d’Etat le jour où il demanda l’institution d’une Commission parlementaire des grâces. En se chargeant de libérer et de reconstituer, de réorganiser la France, il avait accepté une tâche assez lourde pour désirer qu’on l’allégeât le plus possible. Quant à lui il conservait toujours le fardeau principal. Mais il se débarrassait volontiers des accessoires. Là est, selon nous, tout Je secret de cette conduite de M. Thiers.

Les grâces ne le regardent qu’acciden tellement. Il est débarrassé par cela même do toutes les sollicitations auxquelles ne cessent de donner lieu le soulagement de toutes les in loi tunes, et il peut ne plus perdre un seul instant de vue le but patiiotique qui est fatalement assigné à sa politique et à s?s efforts. G’est du temps qu’a voulu gagner M. Tliiers pour sou travail quotidien, et du même coup il ménageait sa popularité que certainement il aurait compromise un jour ou l’autre soit par trop d’indulgence, soit par trop de rigueur. 11 n’est pas assez fort pour se le permettre.

Quoi qu’il en soit, l’Assemblée accepta la propo sition qui lui était faite. Elle institua une Commis¬

sion des grâces, et le périlleux honneur d’y siéger échut à M. Martel, du Pas-de-Calais, qui en fut le président; à MM. Piou, de la Haute-Garonne; Félix Voisin, de Seine-et-Marne ; le comte de Bostard, de Lot-et-Garonne; le comte de Maillé, de Maine-et-Loire ; le comte Duchâtel, de la Gharente- Inférieure; Pelteroau- Villeneuve, de la Haute- Marne; Lacaze, des Basses-Pyrénées; Tailhand, de l’Ardèche ; le marquis de Quinsonnaz, de l’Isère ; Bigot, de la Mayenne ; Merveilleux - Duvigneau, de la Vienne ; Paris, du Pas-de-Calais; Corne, du Nord ; Batbie, du Gers. M. Thiers s’était réservé le droit d’assister aux séances et de délibérer avec les membres de la Commission. Nousavons ditque c’était un périlleux honneur qu’avaient accepté les députés dont nous venons d’écrire les noms. Ils s’en aperçurent dès qu'il y eut des dossiers à examiner et qu’il fallut prononcer en dernier ressort sur les sen tences édictées par les conseils de guerre. On ne tarda pas à écrire cyniquement que cette Commission des grâces était chargée d’expédier des ordres d’exécution.

Et cependant il suffit d’examiner de près les travaux minutieusement et consciencieusement accomplis par la Commission pour être immédiatement mis en garde contre tout jugement qui pourrait froisser la plus honorable des susceptibilités. A la suite du rapport de M. Depeyre, que nous avons déjà cité, nous trouvons quelques chiffres qui ppuvent pleinement nous édifier. Voici quel était, à la date du 15 juillet, l’état des travaux de la Commission desgrâces. Elle avait statué sur 1623 affaires. Là-dessus il y a eu 1092 avis concluant au rejet du recours eu grâce, et 531 concluant au contraire à l’admission, soit pour la grâce entière, soit pour une commutation de peine. Dans les 1623 pourvois mis en délibéré par la Commission jusqu’au 15 juillet, 62 concernaient des condamnés à la peine capitale; pour 42, il y a eu commutation de peine; pour 20, il y a eu rejet du recours en grâce. Ce dernier chiffre suffit amplement à réfuter l’expression cynique que nous avons rapportée plus haut. Si l’on veut bien maintenant rapprocher les chiffres que nous venons d’emprunter au rapport de M. Depeyre des chifiîes que nous avions empruntés précédemment, on verra que ta Commission des grâces, pas plus que les conseils de guerre, n’apportaient de langueur dans la tâche qui avait été acceptée. Depuis le 15 juillet, on a encore poussé le. travail avec une grande vigueur. Mais il ne faut jamais perdre de vue, si l’on tient à juger sainement et avec lionne foi, que les dossiers n’arrivent à 1 t- Commission des grâces qu’après avoir passé par toutes les juridictions où l’on peut avoir quelque espérance, quelque chance de faire réviser ou casser judiciairement les sentences. Et pour chacune d'elles, il y a une procédure à suivre, et une instruction. Cela seul donne une explication nette et catégorique de bien des retards.

On s’est quelquefois, et faute de renseignements précis, trompé sur ta nature et sur la portée de ces atermoiements. L’espérance est si violemment an. crée dans le cœur de l’homme qu’elle ne disparaît jamais que lorsque la dernière illusion s’est évanouie. Ainsi en fut-il pour quelques-uns des malheureux que la justice militaire avait condamnés à la peine de mort. Rarement on vit autant de sympathies que celles qui se groupèrent autour du capitaine Rossel a ses derniers moments. De toutes parts, dans toutes les régions de la société, on s’intéressait à cet officier qui avait énergiquement et loyalement défendu son drapeau contre l’étranger. On oubliait les services qu’il avait pu rendre à la Commune. On ne se souvenait que de la lettre rude et franche qu'il avait écrite en se retirant, et on rappelait que de ce jour-là seulement Paris avait eu confiance dans sa délivrance prochaine. Certes, il ne faut jamais parler qu’avec le plus grand respect et la plus grande réserve de tout ce qui touche à ces choses délicates, et loin, bien loin de nous la pensée de vouloir froisser la moindre susceptibilité. Mais notre impartialité nous oblige à dire qu’on s’intéressait principalement et d’une façon presque exclusive à l’ancien élève distingué de l’École polytechnique, à l’homme que son éducation aurait dû tenir à l’écart de tout ce qui touchait au mouye-

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