VUE DE LA PRESQU’ILE DUCOS
VUE DE L’ELiE DES PINS.
ment de la Commune. C’était pour lui que l’on sollicitait, pour lui que se produisaient toutes les émotions. A une certaine heure, il y eut même une espèce de mérite à résister au torrent. Il fallut un véritable courage aux membres qui composaient la Commission des grâces pour se mettre au-dessus des considérations que l’on faisait valoir auprès d’eux pour les porter à la pitié. On va même jusqu’à dire que les plus hautes influences furent mises en jeu. Nous avons peine à le croire, quoi qu’on fasse valoir des opinions religieuses pour motiver cette intervention. Nous savons que, dans bien des cas, il suffit d’avoirété élevé dans le même culte pour se prêter aide, secours et protection chaque fois que les accidents de la vie le rendent nécessaire. Mais, dans la circonstance présente, la réflexion et le sang-froid devaient, précisémentaprès des personnages dont on cite les noms, l’emporter sur les passions et les sentiments qui ne raisonnent pas. An point de vue social, une clémence trop grande pouvait avoir des dangers, et il n’était pas possible de circonscrire et de limiter la mansuétude au seul capitaine Rossel. Être indulgent pour lui et sévère pour les autres était impossible. Ce n’aurait pas été conforme à cette équité dont la société avait d’autant plus besoin qu’elle était encore ébranlée par les remous de la crise épouvantable quelle avait subie.
Disons tout. 11 y avait des gens qui voyaient parfaitement cette conséquence et n’en étaient que plus ardents à pousser à la pitié, à surexciter l'indulgence. Nous n’avons rien à dire de ces sentiments. Nous respectons souverainement tout ce qui est respectable, et nous ne pousserons jamais à aucun excès. Mais en tout il faut de la mesure.
Le recours en grâce du capitaine Rossel fut donc rejeté après trois mures délibérations, et l'on apprit qu’une première exécution allait avoir lieu sur le plateau de Sa tory.
A Paris, on trouve des gens qui passent la nuit dans le quartier de la Roquette chaque fois que doit fonctionner la funèbre machine réservée aux exécutions capitales. A leurs yeux, c’est un spectacle tout comme un autre, et ils y courent. On a quelque peine à comprendre cette curiosité malsaine. Mais elle a été constatée des milliers de fois. L’est pourquoi nous la relatons.’
IL en fut de même pour les exécutions militaires de Versailles. Un n’hésita pas à faire le voyage -> our constater de visu comment se comportaient à l’heure suprême Rossel et ses compagnons d’infortune; car l’ancien délégué à la guerre n’allait pas subir seul l’expiation par les armes.- A côté du poteau qui lui était réservé, on en voyait trois autres: Ferré, Bourgeois et l’ancien soldat Verdaguer devaient être fusillés en même temps que Rossel. Pour aucun les sympathies publiques ne s’élaient manifestées pendant les procédures et les débats contradictoires devant les conseils de guerre. Sur le champ du supplice, il n'y en avait encore que pour l’homme auquel on n’avait reproché ni pillage, ni incendie, ni assassinat. La morale générale reprenait conscience d’elle-même.
L’armée a toujours donné une grande solennité à l’exécution des sentences de la justice. Pour elle il s’agit bien moins de rayer un homme de la vie que de donner un haut ef émouvant enseignement a ceux qui sont astreints à la rude discipline du drapeau. Tous les corps de troupes présents à Versailles avaient envoyé un détachement sur le plateau de Satory. Un comptait bien douze ou quinze mille hommes sous les armes. Un les avait rangés en bataille sous la forme d’un vaste quadrilatère, de manière à laisser au milieu un immense espace vide. Là sont dressés les poteaux, et ils indiquent le point précis où le dernier acte du drame va s’accomplir. Les troupes de toutes armes sont sous le commandement supérieur du colonel du génie Merlin, le même dont nous avons eu occasion de parler comme président des conseils de guerre. Le service militaire a de ces hasards qui étonnent à première vue les gens peu habitués a la régularité stricte et aux réglementations absolues. Quand le tour de la corvée est venu, personne dans l’armée ne songe à s’en affranchir. Dans l’intérieur du quadrilatère, on remarque un commissaire de po¬
lice et un officier de la municipalité de Versailles. Sur leurs habits civils, ils portent l’écharpe nationale, insigne de leurs fonctions. Derrière les soldats, et malgré l’heure matinale, se presse une foule considérable qui se montre avide de voir et de recueillir les moindres détails.
Les voitures cellulaires sont signalées. Elles arrivent au grand trot, précédées par des gendarmes le pistolet au poing. Dès qu’elles entrent dans la piste, les officiers lèvent leurs épées, les tambours battent aux champs, les clairons sonnent. Un entend la voix brève des commandements et le bruit sec et cadencé des armes.
La cérémonie funèbre commence. Les condamnés sont sortis des voitures. A côté d’eux se tiennent les ministres de la religion, qui les accompagnent jusqu’au poteau fatal. A une petite distance, on remarque les pelotons d’exécution, auxquels on n’avait pas prêté jusque-là une attention bien grande. Pour Rossel, il est fourni par des soldats du génie. Les sous officiers, qui ont fait l’office de greffier devant les conseils de guerre, s'approchent et lisent à haute voix l’arrêt de condamnation. Les adjudants de service qui commandent les pelotons d’exécution viennent se ranger avec leurs hommes devant chacun des poteaux. Un commandement se fait entendre; les fusils s’abaissent. Feu!.... Il n’y a qu'une explosion... Et quatre cadavres sont à relever. Si l’un d’eux donne encore quelques signes de vie, un vieux sergent chevronné s’avance et décharge son fusil dans l’oreille, à bout portant. Il sait à l’avance que c’est son rôle dans ce drame sinistre.
Nous n’avons pas besoin d’ajouter que Rossel, Ferré, Bourgeois et Verdaguer moururent bravement et sans laisser voir la moindre défaillance. La trempe énergique de leur caractère ne se démentit pas un seul instant. Ce fait n’étonnera personne parmi les gens qui les ont connus, ou simplement qui les ont approchés par . curiosité ou pour toute autre cause. Cependant nous devons rapporter ici un propos qui a été tenu par un vénérable ecclésiastique que son devoir et sa mission mettent chaque jour en contact avec des condamnés à mort. — « Jamais, a-t-il dit, je n’avais vu un pareil calme, une pareille sérénité au milieu des plus terribles angoisses. Ceux qui parlent à la légère de la dégénérescence de la race française n’ont qu’à venir passer une journée au milieu de ces hommes ; ils changeront bien vite d’opinion. » Nous répétons et nous livrons à la publicité le mot sans y ajouter de commentaires.
Tout n’était pas fini. Les règlements militaires veulent que tous les solda1 s présents à l’exécution voient les cadavres couchés sur le sol. Le défilé commença ; et ce fut long, en raison môme du grand nombre des troupes. Vinrent ensuite le médecin militaire qui constata légalement le décès, l'officier cto l’état civil qui dressa l'acte mortuaire, ( t le commissaire de police qui devait faire procéder à l'inhumation. Les bières en bois blanc étaient préparées à l’avance. Ou les sortit vicies du fourgon cù elles rentrèrent bientôt chacune avec un cadavre, et le fourgon s’achemina vers le cimetière spécial où l’on enterre les suppliciés. Par une étrange dérision du hasard, ce coin de terre funèbre avait reçu autrefois le plus poétique de tous les noms. Un l’appelait, et on l’appelle encore l’enclos des Rossignols. Jamais, de mémoire de Versaillais, il n’avait été aussi fréquenté que depuis les lugubres tragédies de la Commune.
Toutes les tombes ont leur nom, et l’on y porte souvent des ileurset des couronnes d’immortelles. Quelques-unes même sont recouvertes de pierres commémoratives. Un n’a mis aueun obstacle à ces manifestations qui ne sauraient présenter le moindre danger ni dans le présent, ni dans l’avenir. Dans ce coin . reculé de Versailles, on est plus heureux qu’à Paris. Il n’y a pas de criminel pour un frère, pour une sœur, pour un parent, pour un ami. La piété est aussi touchante à l’enclos des Rossignols que partout ailleurs. Le corps de Rossel n’est plus là. Il a été rendu à sa famille qui le réclamait, et porté à Nîmes.
Nous avons insisté sur cette première exécution militaire, afin de n’avoir plus à y revenir. Comme
cérémonial, qui en a vu une les a vues toutes. Il n’y a que le patient qui change. Quant aux soldats, ils sont toujours pris dans les mêmes proportions parmi toutes les troupes qui composent la garnison, et chaque fois on répète les mêmes formalités. Qu’il s’agisse de Préault de Vedel, de Lagrange ou de Genton, c’est toujours la même chose. A propos de chacune de ces expiations suprêmes, on serait obligé de répéter ce qu’on a déjà dit. Contentonsnous donc de remarquer que la curiosité de la foule s’émoussa rapidement après cette première et solennelle exécution.
Il n’y eut bientôt plus que les fanatiques de spectacles sanglants, ou les journalistes, ou les intéressés, qui consentirent à se déplacer pour se trouver à Satory dès la première heure du jour.
Puis, il faut tout dire, si l’on veut être juste: les condamnés que la Commission des grâces trouvait indignés de la moindre clémence étaient presque toujours des misérables de la pire espèce qui avaient profité de la guerre civile pour se souiller de crimes que réprime énergiquement tout ordre social. Il y a eu en tout une vingtaine d’exécutions'. En dehors de celle de Rosœl, pas une qui ait passionné l’opinion publique. On ne pouvait véritablement pas s’intéresser à des hommes tels que Rouillac et Baudouin, qui avaient assassiné, pillé, volé, incendié. Ce dernier est un ancien soldat qui a terminé son service dans l’artillerie de la garde impériale.
L’heure suprême venue à la prison de Versailles, il a retrouvé, comme gardien, un de ses anciens camarades de régiment. Malgré leurs protestations énergiques et la résistance qu’ils ont opposée aux gendarmes, Rouillac et Baudouin ont été fortement attachés au poteau d’exécution. C’est le seul moyen d’assurer la justesse du tir et de prévenir des souffrances inutiles. On y eut recours, ainsi qu’au bandeau sur les yeux, parce que dans une précédente exécution le visage, les gestes et les paroles des condamnés avaient produit une impression trop forte sur l’esprit des soldats, la s ordres donnés sont formels, et, depuis cette époque, ils ont toujours été ponctuellement suivis.
Le 17 septembre, Joseph Lolive, Deschamps et Dénivelle furent exécutés. Il y avait longtemps que ces feux de peloton n’avaient plus retenti sur le plateau de Satory. On se persuadait même volontiers dans le public qu’il n’y en aurait plus. Un allait même jusqu’à oublier les noms et les forfaits de ceux qui attendaient dans les prisons le suprême châtiment. C’est pourquoi une note ollicielle, qui parut le jour même de l’exécution, rappelait les crimes horribles qui avaient été commis par les trois suppliciés.
En même temps, cette note désignait sept autres condamnés à mort dont la peine avait été commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. En tête figurait l’artiste dramatique Lisbonne. Après lui, Jacquet, Marguerite Guinder, Carlier, Quétin, Théodore Benoist, Jacques Ghantreau, assassins, incendiaires et pillards.
C’était la première fois que la Commission des grâces entrait dans de semblables explications. Tout porte à croire que maintenant la Commis: ion après avoir repris ses travaux, va les activer. Il lui reste à statuer sur plus de mille do siers, et il en arrive encore -chaque jour.
Un est d’autant plus encouragé à penser que l'on touche au terme de cette funèbre liquidation que des faits extérieurs viennent faire connaître de nouvelles indulgences. C’est ainsi que l’évasion hardie de Dacosta nous a appris qu'il avait été récemment l'objet d’une commutation de peine. Avec cinq compagnons de captivité, l’ancien secrétaire de Raoul Iiigault est parvenu â s’échapper de la prison de Port-Louis. Ce n’est pas le premier fait de ce genre qu’on signale. 11 s’était produit â Satory, et l’évasion d’Ukolovics avait occasionné un redoublement de surveillance. Il en sera de même cette fois, d’aulant mieux qu’on sait pertinemment que tout est prêt dans la Nouvelle-Calédonie pour recevoir les condamnés.
Dans les derniers jours de décembre on afin me qu'il ne resta plus qu’une centaine de dossiers â la Commission parlementaire des grâces.
HISTOIRE DE LA COMMUNE