XIV. — La Nouvelle Calédonie
La déportation est depuis longtemps inscrite dans nos lois. On peut dire avec vérité qu’elle en a toujours fait partie. Autrefois on ne se gênait pas pour envoyer en exil, ou même ramasser tout ce qui gênait, au hasard, et l’envoyer peupler les déserts du nouveau monde. Les mémoires anciens sont remplis à ce sujet de tristes récits.
Depuis 1789, nous avons eu quelques changements. La déportation est une des peines mises par le Code à la disposition des magistrats pour la répression de certains crimes qui tiennent en péril la société. Nous n’avons pas à examiner, même historiquement, quelle sécurité olî're cette sauvegarde. Qu’il nous suffise de constate]- qu’en juin 1871 on n’eut rien à innover. Notre arsenal judiciaire était bien fourni. Jusqu’au bout, la parole de M. Thiers put être une vérité. Tout par la loi, avec la loi, et uniquement avec la loi.
On n’eut pas même besoin, comme quelques-uns le conseillaient, de recourir à cet expédient d’une suprême iniquité qui déshonora le général Cavaignac et l’Assemblée constituante de 1818 : la transportation sans jugement.
On parle sans cesse avec dégoût et mépris des Commissions mixtes qui fonctionnèrent après le coup d’Ëtat du 2 décembre 1851. On a raison. Les actes infâmes doivent toujours être énergiquement réprouvés par l’honnête homme. Mais on ne devrait jamais oublier les catégories de 1848. Les mêmes flétrissures reviennent équitablement à tous ces usurpateurs des droits, des pouvoirs, des garanties de la justice. Quand on a rappelé récemment la triste filiation de 1818 et de 1851, on a bien lait. On est même tout surpris aujourd’hui de. voir le nom du vicomte de Gormenin, l’ancien Timon, le pamphlétaire du temps de Louis-Philippe, en tête de ceux qui u’ont pas hésité à conduire la France dans cette voie d’iniquité. Il y a là une tache dont cet homme, qui passait cependant avec raison pour connaître le droit, ne se lavera pas plus que le général Cavaignac.
En 1871, rien de tel. ün ne change ni la chose ni le mot. Les juges exercent leur ministère redoutable et prononcent des sentences; le pouvoir, ou mieux le gouvernement, se borne à les^exécuter. Sous ce rapport, le progrès accompli a été réel. La moralité publique, si profondément abaissée par la politique énervante de Louis-Philippe, par la dépravation des caractères que fomentait Napoléon III, s'est relevée soudain. On a compris qu’il y avait assez de tristesses dans les dernières pages de notre histoire nationale, et on n’a pas voulu y en ajouter de nouvelles en violant toutes les règles qui constituent la civilisation d’un grand peuple. « Voir le salut de la France uniquement dans une loi à faire, a dit autrefois Fiévée, c’est ressembler à tous les grands hommes de la révolution, qui ne savaient improviser que des lois pour sauver la patrie, et qui tombaient les uns sur les autres avec leurs lois et leur patrie. » Plus que jamais cette sage parole est bonne à méditer ; elle date d’une époque qui peut nous paraître lointaine, mais qui ne manque pas d’analogie avec la nôtre. Au commencement de ce siècle comme aujourd’hui, la fermeté d’esprit était rare, surtout chez les législateurs qui prennent en main le gouvernail après la plus effroyable des tourmentes sociales.
Cependant, en présence du grand nombre de condamnés, il y a eu d’urgence à prendre quelques mesures législatives, mais uniquement dans un but disciplinaire et de réglementation. Nous ne pouvons pas envisager différemment la loi du 23 mars 1872 qui a désigné l’île des Pins et l’ile Maré, dans la Nouvelle-Calédonie, comme lieux affectés à la déportation simple, et la presqu’île Ducos à la déportation dans une enceinte fortifiée.
Ce seul point montrait que les préparateurs de la loi de 1872 et ceux qui la votaient n’étaient et ne restaient étrangers à aucune des préoccupations vives qui se font jour dans les meilleurs esprits, dès qu’on touche à ce point excessivement délicat. Ils avaient lu et n’avaient pas oublié ce qui avait été dit depuis le commencement de ce
siècle sur les lieux de déportation désignés ant. rieuremcnt. On ne peut, en effet, parler des déserts de la Guyane sans qu’aussitôt reviennent à la mémoire les plaintes éloquentes qu’a fait entendre Ilarbé Marbois, une des victimes de Fructidor, dans le Journal d'un Déporté non jugé. Et ce livre, Barbé-Marbois le faisait reparaître plus de quarante ans après les événements accomplis. Ancien ministre du Trésor, premier président de la cour des comptes, pair de France, il se souvenait toujours des souffrances de sa jeunesse, et n’y pouvait songer sans frémir. D’autres détails irrécusables sur la Guyane étaient également fournis parles Mcmoir.es du général Bernard, ancien ministre de la guerre. L’on voit que nous laissons tout exprès de côté ce qui a pu être écrit depuis 1852. Les deux que nous citons suffisent, et amplement, pour montrer que la réputation de Cayenne était faile, et qu’il était impossible de revenir là-dessns. Quant à l'île océanienne de Nouka-Hiva, la parole de Pierre Leroux, durant les débats de l’Assemblée législative, la stigmatisait comme avec un fer rouge. C’est la guillotine sèche, avait dit à la tribune le philosophe indigné, faisant allusion au peu de salubrité du climat. Et personne n’avait relevé ce mot terrible. Avec de pareils antécédents, il était à peu près impossible qu’on ne modifiât point ce qui existait déjà dans la législation.
Mais les modilications ne devaient pas se borner à un simple changement de lieux. La loi de 1850 n’était guère explicite. Après avoir fixé celle de nos colonies lointaines qui serait affectée à la déportation et le régime des déportés, elle laissait à un règlement d’administration publique le soin de déterminer les conditions d’existence qui seraient faites à ces malheureux. Ou revint là-dessus en 1854. Mais le sujet ne fut point approfondi. Aujourd'hui, quand on est obligé de relire et de revoir toute cette œuvre, on reste stupéfait devant la légèreté et, disons le mot, l’inhumanité, des législateurs. On dirait qu’ils craignent sans cesse de mettre à leur actif une bonne aclion. Us sont toujours prêts à se décharger sur l’administration et sur le gouvernement de tout le fardeau de la responsabilité. A lui seul encore fut complètement laissé en 1854 le soin de régler les concessions de terrains, et par suite les droits des tiers, des époux survivants, de la famille et des héritiers du concessionnaire. Le résultat le plus clair de ces façons d'agir était une absence absolue de contrôle. Il était impossible de l’établir avec la moindre efficacité. ün peut même dire que les règlements n’étaient pas connus en dehors de l’administration. Qu’on s’étonne après cela des tyrannies exercées par les subalternes employés des bureaux !
La loi du 23 mars a voulu qu’il n’en fût plus ainsi. Il est bon que les déportés aient des garanties, tout comme les autres hommes qui subissent le joug de la société. Même quand elle sévit, suivant son droit, la société ne doit pas oublier qu’elle a des devoirs dont l’accomplissement est d’autant plus sacré qu’ils s’exercent envers des malheureux.
C’est pourquoi nous avons vu, avec une satisfaction que nous ne cacherons pas, insérer dans la législation nouvelle un article portant que, dans le délaide deux mois, il sera présenté à l’Assemblée nationale un projet do loi réglant le régime des condamnés, la compétence disciplinaire à laquelle ils seront soumis, les mesures destinées à prévenir le désordre et les évasions, les concessions de terrains, soit dans les îles soit dans la grande terre, les conditions dans lesquelles ces concessions pourraient être faites, enfin le droit pour les familles des déportés à se rendre dans les lieux de déportation et les conditions auxquelles elles pourraient obtenir leur transport aux frais de l’Etat dans la colonie pénitentiaire. C’était tout ce que raisonnablement l’on pouvait demander, quand on n’oublie pas de quels condamnés il s’agissait. Le gouvernement a tenu paroje. Du moins cette fois, et au milieu de conjonctures trop cruelles pour la civilisation, l’humanité n’aura pas à souffrir; ses droits ne seront pas méconnus.
Nous reviendrons sur ce îèglement administratif, promulgué avec toutes les formes et la publicité qu’exigent les lois, dont nul n’est censé igno¬
rer l’existence et les dispositions. Occupons-nous d’abord défaire connaître sommairement ce qu’est la Nouvelle-Calédonie, ce monde océanien que les épaves de la Commune de Paris peuvent rapidement transformer en une colonie des plus prospères. Nous connaissons ces hommes ; nous savons quels mélanges on trouverait parmi eux, et nous n’ignorons pas la large part qu’il faut avec équilé et fermeté faire à l’égarement. Aussi nous sommes de ceux qui ne désespèrent jamais.
Il n’y a pas plus d’un siècle que la Nouvelle- Calédonie est connue des Européens. Elle fait partie de ces immenses groupes d’îles qui ont fourni une cinquième partie au monde des anciens et de la Renaissance. L’anglais Cook, le français Bougainville, et, plus tard, l’infortuné La Peyrouse, eurent la part principale dans ces découvertes de 'l’Océanie qui auront, qui commencent même à avoirsur l’Europe une inlluence aussi grandequ’en eut jadis la découverte des terres américaines. En tenant, bien entendu, grand compte des milieux économiques fort différents qui ont été amenés par la succession des siècles. , les conquêtes du commerce et de l’industrie remplaceront les aventures belliqueuses des Pizarre et des Cortez.
Nos appréciations et nos horoscopes pourraient peut-êlre paraître aventurés à des gens peu réfléchis, si nous n’avions sous les yeux ce qui a été déjà fait par d’autres nations que la nation française. Il a suffi de la découverte de quelques gisements aurifères pour transformer rapidement l’Australie en une colonie des plus florissantes. Jusque-là, elle n’avait été qu’un exutoire de déportation, et, en Angleterre, on no parlait de Botany- Bay qu’avec terreur. Il ne faudrait pas remonter bien haut pour retrouver la trace des convicts à Sidney, à Melbourne et ailleurs. Une émigration de hasard a tout changé. Fit encore elle n’était guidée que par l’appât de richesses facilement découvertes et facilement conquises au prix de quelques sueurs et de quelques coups de pioche. Mais il y avait, parmi ces émigrants, des hommes auxquels l’intelligence était ce qui manquait le moins. Us virent le parti qu’on pouvait tirer d’une terre éminemment fertile, et ils s’adonnèrent à l’élevage des troupeaux au milieu des prairies immenses où l’on n’avait que l’embarras du choix pour les gras pâturages. C’est un passé d’hier que nous rappelons. On sait aujourd’hui, pour ne citer qu’un exemple bien connu de tous les manufacturiers, ce que pèsent les laines d’Australie dans la balance commerciale et industrielle du monde.
Nous pourrions ici dire quelques mots de ce qu’ont fait dans d’autres grandes terres océaniennes les Hollandais, qui sont les plus merveilleux colonisateurs du monde. Partout où ils posent le pied, ils laissent une empreinte qui ne s’efface jamais. Les plus belles colonies de l’Angleierre sont celles quelles a enlevées à la Hollande, au temps où l’Angleterre était encore belliqueuse. Mais à quoi bon multiplier les exemples? Ce que nous avons dit doit suffire aux hommes intelligents. Contentons-nous d’ajouter que la France peut aujourd’hui faire de la Nouvelle-Calédonie absolument ce qu’elle voudra. La nature lui en a fourni généreusement les moyens.
Rappelons d’abord que, sans avoir l’importance et l’étendue de l’Australie, ou même de Java, de Sumatra ou de Bornéo, la Nouvelle Calédonie compte encore parmi les grandes îles de l’Océanie. Elle est longue de 90 à 1 00 lieues et large de 12 à 15. Ce continent forme le centre d’un arcnipel important, et, dans le langage ordinaire, constitue ce qu’on appelle la grande terre.
Comme dépendances on cite file des Pins, les îles Loyalty, et un grand nombre d’îles et d’îlots d’importance moindre. C’est donc tout un monde ouvert a la colonisation. On doit d’autant plus s’y attacher que les Fluropéens peuvent se livrer a tous les travaux des champs sans avoir a redouter les maladies qui sont ordinaires dans les pays chauds. II est très-rare que la nature donne gratuitement ses faveurs.
On ne saurait trop insister sur celle qualité du climat et du sol de la Nouvelle-Calédonie. Trop souvent on a vu languir des essais de coloni-