INSURGÉS DANS LA CAGE DE LA BATTERIE DU PONTON L' IPHIGÉNIE
Paris incendié. — N° 15,
DÉPART POUR LA NC UA ELLE-CALEDONIli DES CONDAMNÉS A LA DÉPORTATION. — L’embarquement à bord de la frégate la Guerrier r.
taillée pour donner satisfaction aux exigences les plus légitimes.
Cette presqu’île détachée forme la pointe extrême de la langue de terre sur laquelle est construite Nouméa. Trop souvent on a été porté à confondre la presqu’île avec l’île Ducos. Celle-ci est située dans la baie Saint-Vincent, qui s’ouvre sur la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie. Si, par un esprit de flagornerie qui remonte loin, on n’avait pas la manie de changer les noms donnés par les indigènes, si on les laissait subsister chaque fois qu’ils ne présentent pas de trop grandes duretés à la gorge et à l’oreille, de semblables erreurs deviendraient rapidement impossibles, et l’instruction générale ne s’en trouverait pas plus mal, et tout le monde y gagnerait.
La presqu’île Ducos est moins fertile que l’île des Pins ; mais elle est aussi fertile que l’île Nou sur laquelle est établi le grand pénitencier réservé à l’évacuation des bagnes. Dans l’enceinte fortifiée, le territoire cultivable est assez restreint. S’il suffit à l’emploi de la journée de 400 déportés, on ne pourra pas aller au delà. Il est vrai que les déportés sont pour la plupart des ouvriers d’état et qu’on devra s’arranger pour utiliser leurs industries. Il serait trop cruel de penser que, dans ce monde naissant, toutes les habiletés ne trouveront pas de l’emploi, et que tous les avantages seront réservés aux exploiteurs directs du sol. Il y aurait là une injustice manifeste, et l’on se priverait bien gratuitement de forces qui sont partout recherchées. D’ailleurs, n’oublions pas qu’il n’y aura jamais de concessions territoriales dans cette partie de la colonie. Les concessions sont réservées aux condamnés à la déportation simple, ainsi qu’à leurs familles qui n’auront pas voulu se séparer de leurs chefs. Ceux-ci sont assimilés à des colons; mais point les déportés de la presqu’île Ducos.
Les communications sont déjà établies et fréquentes entre la presqu’île et la ville voisine, Nouméa, qui est en même temps le chef-lieu et le centre militaire et administratif de la colonie. Il n’y a donc aucune crainte à concevoir au point de vue du ravitaillement. Il sera tout aussi facile que n’importe où, malgré certaine difficulté de position dont il faudra tenir compte.
La presqu’île est reliée à la terre ferme qui l’avoisine par un banc de sable très-bas. Son isolement a donné sujet à quelques inquiétudes. Mais on a bien vite reconnu qu’avec quelques travaux on parviendrait rapidement et sans peine à remédier à tous ces inconvénients.
Le nouveau pénitencier, destiné aux transportés, et qu’on vient de construire, avoisine ce banc de sable. Partout ailleurs, près de la mer et dans les vallons, les terres ont été allô lies de manière à faire une part convenable à chacun, et à n’avoir pas besoin de recourir à des mesures extraordinaires de surveillance. On veut laisser aux condamnés autant de liberté que possible, et l’on n’exigera d’eux que le retour chaque nuit dans le pénitencier. Mais cette bienveillance n’a pas empêché de prendre toutes les précautions nécessaires pour dérouter les tentatives d’évasion. Un bras de mer qui mesure environ 1500 mètres de largeur, sépare la colonie pénitentiaire de la côte de Nouméa. Un robuste et intrépide nageur pourrait ne pas hésiter à s’y aventurer. Quand les déportés seront sur les lieux, ils jugeront par eux-mêmes des difficultés et des périls. La baie est peuplée de requins qui attendent sans cesse leur proie. Pour les plus folles entreprises, il y aura là un obstacle insurmontable. D’autre part , le batelage sera interdit dans une certaine zone, et on établira des postes de surveillance sur les côtes et dans les îles voisines pour arrêter tout accotage illicite. Reste donc la voie de terre. Mais ii ne faut pas oublier ce que sont les Kanacks. En leur donnant un pantalon, nous ne leur avons enlevé ni la vigueur des jambes, ni l’âpreté à poursuivre une proie. Dès qu’un évadé serait signalé, il serait traqué par les plus lestes des chasseurs qui s’empresseraient de le saisir et de lelivrer au gouvernement, afin d’obtenir la prime annoncée.
Les esprits timorés et toujours enclins à la défiance peuvent donc se rassurer. Cette fois, on ne
leur a rien laissé à désirer sous le rapport des précautions prises. La surveillance sera incessante et complète. Par leur complexion naturelle et leur configuration, les localités ont suffi à donner toutes les garanties. Et, ce qui n’est jamais à dédaigner, l’humanité n’aura pas à souffrir et à rougir de mesures exceptionnelles qui frisent trop souvent la barbarie. Il n’y aura de mécontents que ceux qui sont fatalement, et par suite de leur position, condamnés au mécontentement.
La presqu’île Ducos, dit M. E. G. Vadet, est une chaîne de collines peu boisées, dont les hauteurs varient de 120 à 150 mètres, et transformées actuellement en pâturages. La moitié de la superficie paraît propre à la culture. L’igname et le maïs réussiraient partout. La latitude est la même que celle de la Réunion, où l’on retrouve tous les légumes de France. Les reptiles y sont inconnus. On peut donc être rassuré sur l’existence des déportés. Avec un peu de bonne volonté et de travail, ils pourront se donner même du bien-être. On aura les légumes de France, mais il faudra renoncer au froment. En revanche le maïs est déjà parfaitement acclimaté. De même que poulies pommes de terre, on en fera deux récoltes par an. On sait aussi que la canne à sucre, le tabac, le café et le riz sont cultivés avec beaucoup de succès dans les environs. Sur certains coteaux, près de Nouméa, on a commencé à planter la vigne. Elle vient bien en treille comme dans toutes les régions tropicales, et on cueille le raisin à deux époques de l’année, en janvier et en août. Mais il n’y a là qu’un fruit délicieux pour la table. Il ne faut pas songer au vin, si l’on ne veut pas trop avoir de mécomptes.
D’après les instructions données, la zone du pénitencier doit être fermée par des murs, des fossés, des palissade?; suivant la nature et les accidents du terrain. Les habitations sont construites avec des bois du pays pour les madriers, et avec des écorces pour le revêtement. Autant que possible, on n’emploie la maçonnerie que lorsqu’il s’agit des services publics. Les indigènes ont été de puissants auxiliaires dans la construction rapide des baraques pour laquelle ils montrent une habileté extraordinaire. Quelques heures leur suffisent pour établir une case close et couverte. En outre, ils sont d’une excessive docilité à suivre toutes les instructions que leur donnent les ingénieurs. Quant à eux-mêmes, ils ne veulent du gourbi que lorsqu’il pleut. Sans cela, ils préfèrent dormir et se reposer en plein air, à la belle étoile. Quelques soldats européens ont souvent fait de même. D’anciens chefs de services publics, qui ne nous ménagent pas les renseignements, disent qu’après expérience personnelle, ils préféx-aient l’air libre à la case. C’est affaire de goût et d’agrément. Mais, dans les circonstances actuelles, il est toujours bon de n’avoir à contraindre et à violenter personne, et d’être plutôt prévenant que de s’exposer au reproche d’avoir été persécuteur. Il suffirait qu’un malheur arrivât, un seul, pour que le reproche fût immédiatement adressé.
Depuis les premiers jours de notre occupation jusqu’en 1872, la presqu’île Ducos était louée et affermée par le gouvernement colonial à des éleveurs de bestiaux. Plusieurs fois même, et à diverses reprises, quelques-uns de ces locataires ont proposé de l’acheter à beaux deniers comptants. Sans savoir le moins du monde ce qu’il en ferait un jour, le gouvernement a toujours refusé de l’aliéner d’une façon définitive. Il ne regardait que la position stratégique, et comprenait que cette fermeture septentrionale du port de Nouméa ne pouvait être livrée aux caprices des spéculations industrielles et territoriales. Cette seule considération a fait conserver un territoire qui trouve maintenant son utilisation.
La presqu’île Ducos peut avoir une longueur de 7 kilomètres sur une largeur de de 1800 à 2000 mètres. Sur les collines et au bord de la mer on trouve de grandes roches qui donnent un cachet particulier de sévérité aux paysages environnants. Mais ils sont excessivement variés et d’un trèsgrand effet. En regardant vers le nord, dit M. E. G. Vadet, on aperçoit la baie de Koutio-Kouéta, dominée
par de magnifiques montagnes, dont la hauteur varie de 1000 à 1200 mètres. Les métaux renfermés dans ces blocs monstrueux leur donnent des tons rougeâtres, qui semblent s’échauffer et s’illuminer au soleil couchant, et deviennent alors resplendissants. Les cimes des monts Kogi sont presque toujours, comme nos pics européens, enveloppées de nuages qui entretiennent l’humidité du sol ; aussi des forêts plantureuses étendent sur leurs flancs leur belle végétation tropicale, et, à leurs pieds, on voit de riches vallées entre des collines qui affectent des formes gracieusement arrondies. S’il y a des artistes parmi les déportés de 1872, leurs regards pourront être satisfaits.
Après tout ce que nous venons de dire en nous entourant de documents authentiques, on comprend que le gouvernement n’a rien voulu abandonner au hasard, et que la terrible victoire remportée au mois de mai 1871 n’a pas fait oublier les devoirs que commande l’humanité et qu’impose la civilisation. En débarquant dans l’archipel calédonien, les déportés doivent trouver les abris et les •vivres nécessaires à leur existence; et le gouvernement de la colonie fournira des outils, des instruments de travail, des graines, des objets et ustensiles de ménage à ceux d'entre eux qui voudront se livrer à des travaux agricoles.
Mais ce n’est pas tout encore. Le décret du 3 juin 1872 règle le régime de police et de surveillance auquel seront assujettis les condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée. On n’a rien voulu abandonner au caprice et laisser au hasard, et nous approuvons de toutes nos forces cette manière de procéder. Par ce qui a été fait pour ces condamnés, tout esprit impartial pourra sans peine juger des facilités qu’on compte laisser aux autres. Occupons-nous donc de ceux qu’a frappés le plus rudement la justice militaire.
D’après le décret du 3 juin 1872, en dehors de l’établissement pénitentiaire, les condamnés seront , autant que possible, autorisés à avoir des habitations séparées, et leurs familles pourront, sous les conditions déterminées par le gouvernement, être admises dans l’intérieur de l’enceinte fortifiée formant le lieu de déportation. On ne saurait trop insister sur ce premier point. Selon nous, il donne un caractère tout particulier à cette déportation, dont nous sommes les témoins. Reste à connaître l’arrêté du gouverneur de la Nouvelle-Galédonie qui réglementera les rapports entre les déportés et leurs familles. Nous ne doutons pas que la plus grande publicité soit donnée à cet acte administratif. 11 y a des intérêts en cause, trop nombreux et trop puissants, et en même temps des intérêts trop sacrés, pour que le gouvernement n’y tienne pas la main. Au besoin, nous comptons aussi sur la sollicitude de l’Assemblée nationale, qui saura veiller et exercer un contrôle efficace. Les demandes d'amnistie sont là pour prouver que sur tous les bancs il y a des hommes qui pensent a ceux qui souffrent.
L’État est chargé de pourvoir à l’entretien des condamnés qui ne pourraient subvenir à leur nourriture, soit par les ressources laissées à leur disposition, soit par les produits de leur travail. La nourriture sera celle du soldat aux colonies. Ainsi s’exprime le décret. Il ne pouvait aller plus loin sans manquer d’une manière flagrante aux règles de la plus stricte équité. D’après le texte même de la loi, les déportés ne sont pas soumis au travail obligatoire. Mais il y a gros à parier qu’avec leurs goûts, leurs aptitudes, leur intelligence, leur habileté, pas un seul d’entre eux ne voudra rester oisif, et se contenter de la ration qui lui est accordée par l’Etat. Us travailleront, soit par goût, soit pour se procurer un salaire qui leur permettra d’améliorer leur position. Car, après la nourriture, vient le vêtement. Ici encore le gouvernement supporte des charges. Il sera fourni, dit le décret, deux costumes aux condamnés, l’un en drap, l’autre en toile; on y ajoutera divers objets accessoires, tels que chapeau, chemises, mouchoirs de poche, ceinture de flanelle, cravate en laine, souliers, et le couchage. Il ne tiendra qu’au déporté d’augmenter à sa guise et de compléter ce premier trousseau réglementaire.
Quant aux communications, soit avec les personnes libres habitant l’enceinte fortifiée, soit même avec les personnes du dehors, une grande latitude a été laissée au gouverneur de la colonie, et cela devait être. Il y a là des questions de délicatesse qui ne supportent pas toujours une réglementation trop étroite. Cependant, pour tous les cas difficiles, le gouverneur est tenu de rendre compte au ministre de la marine. On a également stipulé dans le décret que les condamnés pourront recevoir des concessions provisoires de terrains. 11 suffira de prendre l’engagement de les mettre en culture. Le gouverneur tiendra la main à ce que cet engagement soit rempli, avec pouvoir de retirer la concession, en instruisant le ministre de ce qui se passe. On pourrait trouver un sérieux empêchement à la réalisation de cet article dans les limites fort restreintes de la presqu’île Ducos ; mais il ne faut pas oublier que la plupart des condamnés sont étrangers aux travaux agricoles, et qu’ils préféreront en conséquence tourner leurs vues d’amélioration d’un autre côté.
En conséquence, le décret donne à l’administration coloniale le droit d’autoriser les condamnés à se livrer aux travaux industriels qui se rapportent aux professions exercées dans la colonie ou qui sont de nature à être utilisées dans l'établissement. Quant au salaire, le travail sera rétribué d’après un tarif arrêté par le gouverneur. On a voulu par là s’efforcer de réaliser le vœu qui est émis dans le préambule de la loi: Reconnaître aux condamnés le droit de travailler dans les industries libres de la colonie et transformer le plus tôt possible les déportés en colons.
On ne saurait trop insister sur ce dernier point, et faire ressortir trop vivement ce que contient de profondément humain, et d’éminemment civilisateur le décret de 1872. Effarée après sa victoire comme pendant la lutte, l’Assemblée constituante de 1848 ne sut tirer aucune utilité, aucun profit de toutes les. forces vives que laissait entre ses mains une formidable insurrection vaincue. Elle s’imposa de grands sacrifices, elle outragea la morale et la justice, et tout cela en pure perte, sans même laisser derrière elle de quoi pouvoir réparer son iniquité. Il était impossible qu’une pareille et aussi cruelle leçon ne servît jamais à lien.
Quoi qu’on en dise, nous avons encore et toujours en France des intelligences pour lesquelles ce passé d’hier ne saurait être une lettre morte. On s’est souvenu à temps des éléments divers qui allaient concourir à cette nouvelle déportation en grand. Il y avait là tout ce qui fait la puissance et la vitalité des civilisations les plus avancées et les plus florissantes, des habiletés dont l'emploi intelligent pouvait encore tourner au profit du bien général. Dans un monde neuf, il n’y avait plus aucun péril pour la vieille société, il y avait au contraire tout avantage à ne point annihiler et inutiliser ces forces. Le législateur, qui indique comment on en doit tirer parti, a donc fait œuvre sage. Il ne représente plus la société qui se venge, sous prétexte de se garer pour l’avenir des dangers inouis qu’elle a courus ; il représente la société qui fonde, tirant le bien du mal, et par là même montrant une prévoyance équitable qu’on ne saurait trop louer et encourager.
Tout ce que nous venons de dire se rapporte aux condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée. Qu’on juge par là des facilités et même des faveurs qui seront accordées aux condamnés à la déportation simple. Sauf en ce qui concerne la surveillance dont on ne saurait se dispenser, et les précautions prises pour éviter les évasions et les empêcher au besoin, il ne tiendra qu’aux déportés de se considérer comme des émigrés volontaires, et d’agir et de se conduite en conséquence. Tout le monde y gagnera rapidement.
Dans l’île des Pins, l’espace est beaucoup moins restreint qu’à la presqu’île Ducos, nous l’avons déjà dit, mais il est bon de le répéter; et les travaux agricoles, avec leurs exploitations diverses, pourront recevoir une extension très-grande. C’est un point de la plus haute importance, chaque fois qu’il s’agit de colonisation.
A première vue, on serait porté à croire qu’on
HISTOIRE DE LA COMMUNE
sera moins bien partagé sous le rapport industriel, en faisant une part beaucoup trop grande au voisinage urbain de Nouméa.
C’est une illusion qui ne supporte pas un moment d’examen. On ne doit jamais oublier que dans tout cela, à la fin de 1872, il n’y a qu’un monde naissant. La ville de Nouméa ne compte pas quatre mille habitants, et n’a provisoirement d’autre importance que celle qui lui est donnée par son Litre de chef-lieu de la colonie. L’avenir lui réserve des destinées plus hautes; nous l'espérons; nous pourrions même dire que nous en avons la certitude morale. Mais nous ne nous occupons que du présent tel qu’il est, et c’est assez.
Si nous voulions nous lancer dans les futurs contingents, même sans grande imagination, nous dirions que l’île des Pins deviendra ce que la feront les déportés. Par le fait, ils sont les pionniers d’une civilisation nouvelle sur une terre qui contient tous les germes de prospérité. A eux de les féconder, et de prouver que les scélératesses de la Commune de Paris en 1871 n’ont été qu’un accident dans la vie de patriotes égarés et affolés par des malheurs inouis, et que ces folies doivent être oubliées comme on oublie un mauvais rêve après le réveil. Ils feront œuvre plus méritoire que tous les émigrés de Genève et de Londres avec leurs publications et leurs injures. Et la vieille France applaudira, fière et glorieuse de cette France nouvelle, surgie d’une immense catastrophe dans les profondeurs du grand Océan.