XVI. — La Guerrière
TJ ii premier transport de guerre, le Jura, était parti pour la Nouvelle-Calédonie, sans faire grand bruit, dès que cette colonie océanienne fut assignée spécialement à la résidence des déportés. A bord avaient été embarqués des hommes choisis et capables de rendre immédiatement des services pour les installations à établir. C’était un convoi mixte. Aux condamnés de la Commune avaient été joints d’autres condamnés. On ne voyait qu’un but à poursuivre, et l’on prenait tous les moyens qui permettaient de l’atteindre sûrement. Du reste on ne perdit pas de temps. Le Jura quittait le port de Toulon au mois de novembre 1871, et il mouillait en rade de Nouméa le 22 avril 1872, après une traversée qui ne fut marquée par aucun incident digne d’être relevé. C’était bien commencer. Dans le chargement, on avait eu soin de comprendre tout ce qui pouvait servir au ravitaillement et à l’approvisionnement de la colonie. Avant tout, on y envoyait des oulils et des instruments de travail. 11 ne fallait pas qu’une seule bonne volonté pût être entravée, ne fût-ce qu’une heure, par la faute du Gouvernement. Pendant plus de cinq mois que l’on tint la mer, et pour suivre strictement et disciplinairement les instructions ministérielles, les condamnés de la Commune n’avaient pas été mêlés et confondus avec les hommes qui sortaient du bagne de Toulon. Ils ne le furent pas davantage en arrivant dans la Nouvelle-Calédonie, malgré toutes les difficultés d'une installation hâtive. On les envoya occuper un campement provisoire qui était établi dans l’île Nou, à une certaine distance du grand pénitencier. Déjà, dès le début, on prenait les précautions les plus méticuleuses pour bien établir- une ligne sévère de démarcation.
Cependant, sur un point, on s’est départi de cette règle de conduite qu’on s’ôtait tracée, et, d’après ce qui a été rapporté, les déportés eux-mêmes l'ont vu sans déplaisir. C’est lorsqu’il s’est agi du travail que l’on attendait de cette première émigration forcée, et qui avait fait hâter le départ du convoi. On ne pouvait, ainsi que nous l’avons dit, obliger les condamnés des conseils de la guerre aux travaux auxquels est astreinte la population des bagnes. Mais ils ont été les prèmiers à réclamer une part de la besogne. On doit même ajouter qu’ils ont montré, dès le premier jour, comment on se régénère par l’activité laborieuse. Ils ont été des plus ardents à seconder les projets bienveillants de l’administration, et n’ont jamais refusé de fournir leur concours pour toutes les besognes spéciales auxquelles ils étaient propres
particulièrement. Ce fait a été beaucoup remarqué par tous les partisans des colonisations lointaines. Et ils sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense généralement, surtout parmi les hommes qui font profession de ne rester étrangers à aucun des problèmes qui intéressent nos civilisations parvenues au terme de leur maturité. On y a vu des présages de bon augure pour un avenir toujours livré à bien des conjectures. Dans le cas présent, ces condamnés d’une espèce tout à fait à part ont commencé leur existence nouvelle en rendant un service signalé à l’administration. C’est un bon début. Il y aurait eu injustice flagrante à ne point le faire remarquer.
Nous y attachons d’autant plus d’importance que, lorsque le sort des condamnés des conseils de guerre était définitivement fixé, ils étaient loin de jouir de leurs aises dans les prisons où on les détenait. Les forts de la rade de Brest pourraient en dire quelque chose, ainsi que ceux qui ont été construits pour défendre l’embouchure de la Charente. Nous avons dit ailleurs ce qu’étaient ces forteresses, et quelles portions en étaiènt consacrées au service spécial des prisonniers. Les condamnés attendaient là en proie à toutes les fièvres de l’anxiété que tout fût prêt pour les recevoir dans la Nouvelle-Calédonie.
On connaissait déjà en France, depuis plusieurs semaines, l’arrivée du transport le Jura dans notre colonie océanienne, lorsque les ordres furent donnés pour mettre à la mer d’autres convois de déportés. On était au commencement de juin, et la frégate la Guerrière fut le premier navire commandé pour ce service. Elle avait depuis quelques jours à son bord des prisonniers ramassés antérieurement à l île d’Oléron. Elle devait compléter son chargement avec des hommes pris au fort de Quélern, dans la rade de Brest. On était averti ; on touchait au dénouement du drame, et nous devons dire que la nouvelle produisit cependant une véritable sensation. Ainsi plus de folle espérance, plus d’illusion possible. L’heure de la grande séparation avait sonné. Il n’y avait plus de place que pour la résignation stoïcienne.
La Guerrière appareilla le 10 juin, et se rendit au mouillage de Rmscanvel, qui est le point le plus rapproché de Quélern où puissent mouiller les grands navires. Tous ces détails et tous ces noms sont familiers à ceux qui connaissent le port de Brest. Mais comme nous écrivons pour tout le monde, nous n’hésitons pas à les donner avec précision et exactitude.
Il faisait un temps affreux, et les vieux Romains y auraient vu sans doute de sinistres présages. Pour nous, au contraire, il nous semblait que le ciel se prêtait à la circonstance. Rien n’aurait ôté plus ti'iste qu’un gai soleil au milieu de tant de douleurs. On aurait pu croire à une dérision. Dès le lendemain, l’embarquement commença, malgré vent et marée. G’était bien le cas de répéter ici la phrase consacrée dans les récits maritimes : car la pluie tombait dure et serrée, et la mer était détestable. Ces intempéries n’ont pas empêché r i arrêté le travail, qui fut conduit, au contraire, avec la plus grande activité. Les marins sont habitués à en braver bien d’autres, comme ils disaient. ils étaient là dans leur élément.
Les condamnés qui devaient faire partie de ce premier convoi avaient été prévenus depuis plusieurs jours. A l’appel de leur nom, ils descendaient du fort à la cale do Quélern. Ils trouvaient là un remorqueur du port militaire, le Porteur, qui les conduisait à bord de la frégate. Ils n’avaient à s'occuper que de leur personne. Dès la veille, leurs effets, leurs malles, leurs sacs, leurs bagages avaient été envoyés sur le navire et emmagasinés. Ges précautions préalables ont permis de conduire l’opération avec une grande rapidité. L’embarquement n’a duré qu’une seule journée. Il a même été terminé d’assez bonne heure. G’était triste. On n’entendait pas la moindre mauvaise plaisanterie qui n’aurait pas été de saison. Mais il a’y a eu aucun désordre. On courbait silencieusement la tête sous la force.
Le nombre des déportés qui ont été embarqués 1 à bord de la Guerrière s’élève à 080 hommes. Sur ce
VUE GÉNÉRALE DU PÉNITENCIER DE L’ILE NOU (Nouvelle-Calédonie J.
VUE DE LA BAIE DE GORO (côté oriental de la Nouvelle-Calédonie]).
.NOUVELLE-CALÉDONIE. — Vil'age de la tribu de Monongoès.
chiffre, 288 proviennent de l’ile d’Oléron ; 392 seulement ont été tirés du fort de Quélern.
Parmi ces derniers, on a cité particulièrement Pasclial Grousset et son secrétaire Olivier Pain; Verdure, Jourde, Champy, qui avaient été membres de la Commune; Mourot, qui fut le secrétaire de Rochefort, son compagnon de fuite et aussi son compagnon d’arrestation; plusieurs autres dont les noms nous échappent et ne sauraient offrir un bien grand intérêt. Tous, sans murmure, sans forfanterie, obéissent aux ordres qui sont donnés et viennent prendre la place qui leur est assignée dans les batteries de la frégate.
On a réservé pour le logement des déportés, durant cette longue traversée, les deux étages qui sont situés au-dessous du pont. Chacun de ces étages est divisé en deux portions égales, et la séparation est marquée par des grilles qui s’étendent sur trois côtés. Le quatrième est fermé naturellement par la muraille du navire. Un long couloir est ménagé entre les grilles, qui courent du bossoir au beaupré. Ces grandes cages sont donc au nombre de quatre, à raison de deux par étage. Elles reçoivent l’air et la lumière par les sabords et contiennent chacune 170 hommes. Dans le langage du bord, on les appelle postes de batterie. Aux deux extrémités de chaque batterie qu’enfile une pièce de 4 montée sur affût, nous dit une correspondance de Brest à laquelle nous empruntons ces détails, se trouve un poste fourni par l’infanterie de marine. A bord de la Guerrière, il y a une compagnie de cent hommes. Elle est, avec vingt et un gardiens spéciaux, chargée de la surveillance des condamnés, qui ne doivent et ne peuvent pas oublier leur position. Quant aux marins de l’équipage, ils sont exclusivement et rationnellement réservés pour tous les services du bord.
Cela n’empêche pas les égards compatibles avec la discipline, et l’on n’a pas négligé les petits adoucissements. Chaque poste de batterie, ou cage, est pourvu d’un tonneau d’eau potable placé au centre, de cabinets situés aux extrémités, et de bancs qui sont établis le long des grilles. Aux poutres de la charpente sont suspendus des hamacs, dans lesquels les déportés couchent vêtus, enveloppés dans une couverture. Quant à la vie matérielle, on l'a réglée d’après le régime qui convient le mieux à l’entretien de la bonne santé en mer. Qu’on en juge. Le matin, au réveil, on sert aux transportés du café sans eau-de-vie; à onze heures, delà soupe et de la viande avec une petite ration de vin qui ne doit pas dépasser 23 centilitres; enfin, le soir, a quatre heures, de la soupe et des légumes. A ce dernier repas, le vin est supprimé. Cette suppression de l’eau-de-vie, le matin, et du vin au repas du soir, constitue toute la différence qui existe entre le régime des condamnés et le régime des deux cent quarante marins qui composent l’équipage de la Guerrière. Bien des pauvres diables de notre connaissance s’en contenteraient, même sans avoir eu des comptes à rendre à la justice.
Tout n’était pas fini avec les prisonniers tirés du fort de Quélern. Dès que l’embarquement fut achevé, c’est-à-dire dans l’après-midi du 11 juin, une commission, composée du major général , d’un médecin et du commissaire aux armements, se rendit à bord pour passer une dernière inspection et statuer sur l’état de la frégate. C’est la suprême visite, le dernier lien qui rattache à la terre le navire qui va partir. Quand elle est terminée, quand les commissaires ont dressé et signé leur procès-verbal, toute communication cesse ; la vie du bord commence, comme si l’on était déjà en pleine mer ; le navire est en partance et l’on attend uniquement un signe du télégraphe pour pousser les feux et se mettre en appareillage. La Guerrière en était là le 11 juin.
Le lendemain on la vit encore à son mouillage. Mais, le 13 juin, le temps se leva superbe. C’était un véritable beau jour d’été et le premier dont on jouissait à Brest. Le signal du départ fut donné, et la frégate se mit en route pour sa longue et triste destination. Sur la jetée, de loin, des cœurs endoloris suivaient l’émouvant spectacle du levage des ancres. A onze heures, dit la lettre que nous ! avons citée, la fiuem'èreAquittait la rade de Brest.
Deux heures plus tard, par le travers de Saint- Mathieu, et après avoir renvoyé son pilote, elle mettait toutes voiles dehors et disparaissait bientôt dans les profondeurs de l’horizon!...
Nous avons particulièrement insisté sur ce départ de la Guerrière, et nous n’avons pas agi à la légère. Cette frégate était le premier navire de haut bord qui allait porter sur les terres océaniennes les tristes épaves de nos dissensions civiles. On s’y intéressait vivement. Pour divers motifs et sohs l’impulsion de divers mobiles, tout ce qui touchait à cette première émigration forcée avait le don d’attirer et de captiver l’attention. Nous ne dirons pas qu’on sentait qu’il allait se produire un déchirement social, ce serait évidemment aller trop loin et manquer de justesse. Mais il y avait dans tout ce qui se produisait au milieu des courants divers de l’opinion publique, quelque chose du sentiment qu’on éprouve dans toutes les grandes convulsions de la vie.
Les esprits les moins suspects et les moins susceptibles d’accorder leurs sympathies à tout ce qui se rattachait au mouvement insurrectionnel du 18 mars, ne refusaient pas leur pitié aux déportés. Au besoin même ils s’enquéraient avec une persistance rare et voulaient savoir si on ne leur infligeait pas des souffrances inutiles. On désirait ardemment tout connaître par le détail. C’est pourquoi nous n’avons pas hésité à bien expliquer comment cette opération délicate avait été conduite à bord de la Guerrière. Ce que nous avons dit de cette frégate peut s’appliquer à tous les autres navires de la marine militaire. Il n’y aurait que le nom à changer.
Tous nos grands ports en effet étaient mis en réquisition, et l’on armait hâtivement les navires qui avaient été désignés pour servir au transport des condamnés. Rochefort comme Brest fournissait son contingent. Si nous le désignons nommément, c’est parce qu’au départ de la Garonne on vit se reproduire, mais avec moins d’intensité, les anxiétés que nous avons signalées pour le départ de la Guerrière. Cela, croyons-nous, tenait beaucoup aux personnalités qui étaient embarquées. Qu’il n’y eût point eu des notoriétés de l’insurrection, et l’on ne serait point arrivé à passionner l’attention publique, du moins, aussi vivement. C’est triste et déplorable à dire; mais nous ne pouvons constater que ce qui est.
La Garonne quitta la rade de Pmehefort le 9 août. Elle arriva dans la baie de Nouméa le 5 novembie. Elle n’avait été précédée dans ce port que de trois jours par la Guerrière, qui était arrivée le 2 novembre. La traversée de la Garonne avait été donc singulièrement rapide. Entre le départ et l’arrivée, on ne comptait que quatre-vingt-sept jours, et encore ce navire en avait passé sept au mouillage à Dakar, sur la côte du Sénégal, pour prendre des vivres frais.
Le il novembre, la France était instruite en même temps de ces deux arrivages. Elle les apprenait par une dépêche télégraphique qui était transmise par la voie de Sydney, en Australie. C’est en effet par là que nous devons attendre désormais, et si nous le désirons, les communications rapides avec la Nouvelle-Calédonie.
Entre Nouméa et Sydney est établi depuis quelques années un service postal mensuel. Mais l'Angleterre a des intérêts trop majeurs en Australie, et cette colonie océanniene est devenue beaucoup trop importante, pour qu’on n’ait point fait pour elle ce qu’on faisait pour l’Amérique, pour l’Inde, et même pour la Chine, ün a donc établi, et sans regarder aux frais, des communications télégraphiques qui suppriment les distances. Londres sait par conséquent à peu près instantanément ce qui se passe à Sydney aussi bien que ce qui se passe à New-York. C’est Londres qui nous a transmis la dépêche relative à l’arrivée de la Guerrière et de la Garonne. Elle ajoutait laconiquement que tout allait bien à bord.
Nous devons ajouter encore qu’on a plus tard appris l’arrivée de la Dana'c en rade de Nouméa. Pour ce navire, comme pour les précédents, la traversée avait été excellente, et la mer s’était montrée d’une clémence qu’on ne lui voit pas
toujours. Un accident cependant était relaté sur le livre du bord. Au moment où l’on quittait le mouillage du Cap, et en face de la florissante colonie anglaise, un des déportés, l’ouvrier mécanicien Assi, avait tenté de s’évader en se jetant à la mer. Une embarcation, mise immédiatement a flot, avait eu facilement raison du nageur, malgré sa vigueur et son intrépidité. Cette folle équipée s’était réduite à un bain de mer un peu violent. C’était déjà trop.
Le départ du transport l'Orne , dans les premiers jours de 1873, a donné lieu à des incidents d’une autre nature. On a fait entendre des réclamations, et parce que le docteur Ilastoul était embarqué, et parce que M. Henri Rochefort ne partait pas. A propos de ce dernier même, on est arrivé à un degré d’acrimonie qu’on aurait pu croire depuis longtemps éteint dans tous les cœurs. Il n’a éié question de rien moins que de porter l’affaire à la tribune de l’Assemblée nationale par voie d’interpellation sur ce que l’on considère comme unecondescendance coupable. On a produit alors les opinions des médecins de la marine, qui sont unanimes à reconnaître que M. Henri Rochefort est dans un état de santé qui ne lui permet pas encore de supporter un long voyage maritime. L’embarquement ne peut avoir lieu dans de semblables conditions, et surtout pour les terres océaniennes de la Nouvelle-Calédonie.
Pendant que nous y sommes, disons encore qu’on attend avec une grande et légitime impatience le rapport général de M. Martel sur l’ensemble des travaux accomplis par la commission des grâces, dont cet honorable député du Pas-de- Calais est le président. Ce travail permettra de juger sainement la part faite à la répression et la part faite à la clémence par les représentantst de la nation.