XVII. — Dernier regard
Quand on est parvenu au terme d’une carrière comme celle que nous venons de parcourir, on éprouve, avant déposer la plume, le besoin de regarder derrière soi et de se résumer. Au milieu des ruines anciennes, le voyageur appelle a son aide son érudition et son imagination, et une pierre restée debout lui suffit pour évoquer tout un monde disparu. Parfois même il trouve un grand charme et une jouissance de raffiné dans cette résurrection fantastique. II n’en saurait être de même avec les ruines contemporaines. La tristesse, une tristesse poignante, est le sentiment qui domine à leur aspect. Plus on les envisage, plus ardent devient le désir de les voir disparaître. Il vous mord au cœur avec une ténacité d’autant plus opiniâtre que vous essayez, mais vainement, de la combattre et de la repousser.
Qui de nous n’a pas éprouvé cent lois ce sentiment en se promenant au milieu des ruines faites dans Paris par la Commune ?...
Et nous ne parlons ici que des ruines matérielles. Si nous voulions nous occuper des ruines morales, nous aurions beaucoup trop à dire, et il nous faudrait recommencer un nouveau livre. Bien plus difficile même serait notre tâche cette fois; car il nous faudrait débrouiller les causes multiples et de nature fort diverse qui ont amené dans les esprits les perturbations dont nous sommes les témoins, et trop souvent les victimes. Nous devrions ensuite faire à chacune d’elles une part équitable, passant de la guerre civile à la guerre étrangère, sans négliger la dégradation dont nous sommes redevables aux régimes antérieurs. Un voit d’un coup d’œil où cela nous conduirait.
Tenons-nous en donc aux ruines matérielles. Le sujet est encore assez vaste, et peut suffire, pour le moment, à noti’e ambition.
Quelques semaines après les sinistres événements dont nous nous sommes fait l’iiistorien, on rencontrait de tous côtés des gens prêts à affirmer qu’avant peu il ne resterait plus trace des désastres qui avaient marqué d’un sceau indélébile la folle agonie de la Commune de Paris en 1871. Il n’y avait à faire d’autre réponse a cet optimisme que de le prier d’attendre les événements. Après d’aussi ter-
ribles épreuves, les faits seuls ont l’éloquence qui convient. Les conjectures, même les mieux fondées, ne sont plus à leur place. L’imagination s’efface devant la réalité. Nous touchons à la fin de 1872, et nous pouvons voir ce qui est.
Ne parlons pas des Tuileries, de l’Hôtel de Ville, et des autres grands monuments de Paris, qui sont restés tels ou à peu près qu’au lendemain de la Commune. Nous avons amplement détaillé ailleurs tout ce qu’on peut dire pour le moment de ces édifices nationaux ou municipaux.
Mais, dit le Journal des Débats, on peut encore, sans trop chercher, rencontrer des maisons effondrées et des preuves nombreuses de la profondeur du mal. Ces témoignages, pouvait-on les effacer plus vite? Nous ne le croyons pas. Mais comme, lorsqu’ils auront disparu tout à fait, le souvenir et l’horreur des causes qui les ont amenés disparaîtront à leur tour, il ne nous semble pas inopportun de relever ce qui peut encore aujourd’hui donner une idée exacte des maux produits par la guerre et les discordes civiles, en rappelant ce qui a été déjà fait pour les réparer et ce qui est resté à faire, si l’on veut que la capitale de la France et sa banlieue, ramenées à leur ancien état, recouvrent la population qu’elles ont perdue et redeviennent pour les étrangers, qui nous visitent et qu’attire naturellement une ville comme Paris, autre chose qu’un objet de commisération.
Aux Tuileiies, au Louvre, à l’Hôtel de Ville, il n’a été fait aucun travail de réparation. On discute même encore pour savoir et arrêter sur quel plan pourra et devra être entreprise la reconstruction, quand les finances publiques permettront d’y songer efficacement. On s’est donc borné à enlever les décombres et les matériaux qui jonchaient le sol. H en a été de même pour le Grenier d’abondance, où l’on ne rencontrait pas,. il est vrai, une nécessité et une utilité de premier ordre; de même encore pour le vieil hôtel de la Préfecture de police, dont le terrain se trouve maintenant à peu près complètement déblayé.
Cependant nous devons remarquer comme un bon signe qu’on a refusé d’accorder des délais réclamés par les architectes dans le concours ouvert pour la fourniture des plans du nouvel Hôtel de Ville. Cela donne à penser qu’on a hâte de mettre les ouvriers à l’œuvre. Personne ne s’en plaindra. Dans une ville comme Paris, des ruines de ce genre ne sauraient durer longtemps sans inconvénients graves. Il est bon que chacun soit pénétré de cette vérité, et qu’on agisse en conséquence.
C’est au Palais de Justice ancien, et dans tousses annexes, que les travaux ont été poussés avec le plus d’activité. Il avait, il est vrai, beaucoup moins souffert que son voisinage. Les murs étaient restés debout. On a d’abord refait la toiture de la façade, et, en attendant la restauration définitive, on a mis une couverture provisoire sur la moitié de la salle des Pas-Perdus. Si l’on regarde du côté du quai de l’Horloge, qui a précédemment fixé fortement notre attention, on voit que les constructions neuves sont fort avancées. On s’est bâté à cause des services de la cour de cassation, qui sont à l’étroit dans leur installation provisoire. Mais il reste toujours à relever le toit en poivrière de l’une des tourelles. Sur le boulevard du Palais, les ouvriers sont occupés à enlever toutes les parties calcinées des colonnes et des embrasures des fenêtres, et à les remplacer par des pierres neuves. Les murs et les planchers intérieurs sont en cours de construction, et les divers services du greffe, de l’état civil et du parquet, transportés provisoirement de l’autre côté du boulevard, dans les bâtiments du tribunal de commerce, pourront reprendre bientôt leur ancien emplacement. Ici du moins on peut prévoir aisément et sans être taxé d’exagération que les ruines ne tarderont pas à disparaître entièrement, et l’édifice même y gagnera.
Où se trouvait le ministère des Finances, on ne voit plus qu'un immense terrain nu. Les constructions ont été complètement rasées ; ce qui a surpris quelques personnes, qui pensaient qu’on aurait pu conserver les pilastres et les galeries sur la rue de Oasliglione et sur la rue de Rivoli, ('elle manière
de voir trouvait sa raison d’être dans les charges et servitudes qui pèseront sur les futurs adjudicataires de ce terrain ; car il est destiné à être vendu en adjudication publique. Seulement on veut conserver l’uniformité architecturale des deux rues, et, quand on reconstruira, il faudra rebâtir de nouvelles arcades et de nouvelles galeries. Il y a là une difficulté sérieuse. Jointe au désir manifesté par l’administration d’adjuger ce vaste terrain en un seul lot, elle explique pourquoi et comment on n’a pas encore trouvé d’acquéreur. Grâce à leur heureuse situation et au voisinage du jardin des Tuileries, ces terrains ont une valeur très-sérieuse. Des estimations qui ne paraissent pas exagérées la portent à seize millions. Quelques-uns prétendent même qu’on en pourrait tirer un parti plus avantageux si on divisait les terrains par lots. Nous ne nous chargeons pas de décider. Il y a là une ressource que le Trésor public ne saurait négliger en aucun temps ; encore moins au moment où il cherche de tous les côtés des moyens d’accroître ses recettes, et de parer régulièrement à toutes les tristes nécessités qui alourdissent nos finances. En ce sens, son devoir est nettement tracé. On ne doit pas oublier les travaux considérables d’appropriation qu’il a fallu faire, soit au palais de l’Industrie, soit au Louvre, quand on a dû suppléer à l’absence de l’immeuble de la rue de Rivoli.
Nous ne dirons rien de ces travaux. Il y a là beaucoup trop de neuf pour un livre qui s’occcupe principalement des ruines.
Nous nous contenterons de mentionner qu’au palais de l’Industrie, puisqu’il se trouve sous notre plume, de nombreuses réparations ont été nécessaires; car les obus ne l’avaient pas épargné. Les grandes verrières de Maréchal (de Metz) sont actuellement restaurées, ainsi que la toiture dans toutes ses parties, ün voit encore des échafaudages à la façade. Il en est de même à l’Arc-de-Triomphe de l'Étoile, dont la face nord-ouest est toujours cachée par les cabanes des sculpteurs, comme elle l’était pendant le siège par un blindage en planches et madriers. Sur l’avenue des Champs-Elysées, ainsi que sur l’avenue de la Grande-Armée, les maisons sont en grande, en majeure partie réparées et rebâties. Ce n’est point là qu’il faut aller si l’on tient à se rendre compte des dévastations. Il faut marcher un peu plus avant, arriver jusqu’à la porte Maillot et même au delà.
Cette porte, qui fut célèbre dans les premières anneés de ce siècle, a toujours un aspect désolé, quoiqu’on ait posé une nouvelle grille, ün ne recouvre pas aussi facilement les dénudations du terrain. If faudra du temps pour que toute la zone reprenne son ancienne physionomie verdoyante. Actuellement les terrains argileux n’ont rien de riant. On a cependant replanté le cèdre qui est auprès de la chapelle de Saint-Ferdinand. Cet arbre, toujours vert, dans sa solitude est véritablement lugubre. On lui voudrait au moins çà et là quelques compagnons, leur taille ne dépassât-elle pas la taille ordinaire de l’homme. Ceci est pour l’extérieur de la porte Maillot. A l’intérieur, l’aspect ne vaut pas mieux, grâce au gouffre formé par le trou béant du tunnel effondré du chemin de fer de ceinture. Depuis quelques semaines cependant, on travaille à la réparation de ce tunnel, et on construit un nouveau mur qui l’élargira de quelques mètres. On réclamait depuis longtemps cette amélioration de la voie ferrée. A quelque chose malheur aura donc été bon. Cependant il est simplement juste de constater que les travaux sont loin d’être menés avec une activité exceptionnelle.
Si l’on pousse jusqu’aux environs du pont de Neuilly, on retrouve encore, au coin de l’avenue de Madrid, une maison qui était occupée autrefois par un épicier. Elle est hachée menu comme chair à pâté. On ne peut pas songer à la restaurer. Tout au plus pourra-t-on déblayer le terrain et mettre une autre construction à la place de celle qui témoigne si éloquemment des sauvageries de la guerre. Sur la façade de l’église de Neuilly on voit encore les crevasses opérées par les éclats d’obus. Rien, jusqu’à ce jour, n’a été fait pour la disparition de ces traces, stigmates terribles que laisse après elle la guerre civile.
Dans le village, ou la ville même de Neuilly, on peut voir des maisons en ruine près de l’avenue du Roule, dans l’avenue Sainte-Foy et surtout dans la rue Peyronnet. Si les coquettes habitations construites sur les terrains de l’ancien parc sont pour la plupart remises à neuf, beaucoup de barreaux de leurs grilles sont remplacés par des pieux en bois ; quelques-uns n’ont même pas été peints. En outre, on ne peut faire un pas sans rencontrer des écriteaux trop significatifs. Presque toutes ces maisons sont à vendre ou à louer.
Revenons sur nos pas, et suivons le chemin de fer de ceinture en nous dirigeant vers Auteuil. Notre premier regard se porte sur une maison éventrée du haut en bas, que tous les voyageurs ont remarquée, et qui était un des plus curieux échantillons des ravages causés dans cette partie de Paris par les obus du mont Valérien. La maison est rebâtie; bien mieux, elle a retrouvé des locataires. Si dans la ville entière on avait été aussi expéditif, les optimistes auraient eu raison : la Commune ne serait plus aujourd’hui que le souvenir d’un affreux cauchemar. Auteuil, du reste, se reconstruit assez bien; mais la plupart des jolies maisons qui bordaient la voie ferrée sont désertées, et les jardins en friche témoignent d’un abandon qu’on ne saurait considérer comme de bon augure. Le viaduc monumental répare lentement ses brèches. Mais l’administration du chemin de fer paraît vouloir attendre longtemps encore avant reconstruire une gare. Là, comme à la porte Maillot, elle se contente d'un mauvais hangar. Elle n’a rétabli, sur l’ancien modèle, que la petite garechalet de Grenelle. Et cependant on connaît l’importance delà station d’ Auteuil.
Le Point-du-Jour, qui, avec Neuilly et Auteuil, formait la partie la plus endommagée de Paris pendant le second siège, est maintenant un village presque entièrement neuf. C’est toujours un endroit très-fréquenté par les mariniers de la Seine et par les marchands de bois. On y voit de joyeuses guinguettes au bord de l’eau. Mais il y est tombe de si nombreux projectiles que chacun a pu en faire sa récolte. Si l’on ne consulte que les enseignes des marchands de vin, on en trouve peu qui ne rappellent quelque souvenir du double bombardement. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que la plupart de ces projectiles sont en bon état. Ils sont tombés sur le sol et n’ont pas éclaté. On n’a eu qu’à les vider, à les désarmer, et à les nettoyer pour en faire des ornements de devanture. Employés à cet usage, ils ont encore leur utilité. On y trouverait sans aucun doute, dit le Journal des Débats, de quoi alimenter une batterie pour une bonne journée de combat.
En passant sur la rive gauche, on peut faire d’autres observations. Les dégâts y ont été moins graves pendant le second siège que pendant le premier. On doit même reconnaître que le bombardement prussien a été fort anodin, si on le compare à ce que nous devions voir quelques semaines plus tard. Le bombardement des batteries allemandes a été disséminé sur un large espace, et a seulement écorné les maisons sans en démolir une seule. Les ruines de cette région appartiennent en propre à la Commune.
Le Refuge du Bon Pasteur, dont nous avons raconté l’incendie avec ses conséquences, nous attire dans la partie haute de la rue d’Enfer. Cet asile hospitalier est aujourd’hui réédifié sur un nouveau plan, beaucoup plus conforme aux besoins que cette maison est appelée à satisfaire. Au lieu d’un amas de vieilles constructions, avançant sur la rue leurs fenêtres à auvents en entonnoir, on voit s’étendre de chaque côté de la chapelle deux corps de bâtiment qui ressemblent bien encore un peu à une prison. La destination de l'édifice l’exige. On travaille avec une grande activité à la reconstruction de la chapelle, qui a été complètement détruite par le feu. Elle sera bientôt achevée. Il est à peu près résolu, dans les améliorations de voirie préparées par la Ville de Paris, que le couvent du Bon Pasteur perdra une partie de son jardin au bénéfice de la rue d’Enfer. Il en sera de mêmejde l’autre côté pour la façade des Enfants- Assistés et le mur du couvent des Ursulines, qui
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