IX. — Lli COMPROMIS
En France, les révolutions ne tiennent jamais les paroles données au premier moment. La violence s’empare du pouvoir, et, avec toutes les déférences d’une autorité éphémère, s’empresse de reconnaître qu’elle n’a pas de plus vif souci que de rentrer dans l’ordre et la régularité. Paroles en l’air et que les faits démentent aussitôt. Le Comité central lit ce qu’avaient fait ses devanciers: il ajourna les élections promises. Il est vrai que, devant certaines oppositions, il aurait été fort embarrassé et fort empêché pour tenir scs engagements. La presse, la première, avait donné le signal de la résistance légale. Les principaux journaux de Paris, au nombre d une trentaine, sur l’initiative prise par M. Adolphe Guéroult, directeur de l 'Opinion nationale , avaient signé une protestation très-mesurée, mais très-ferme et trèsnette, contre tout ce qui pouvait sortir du scrutin annoncé pour le 22 mars, et invité les électeurs à ne point prendre part à cette opération. Toute la population intelligente et lettrée avait compris le sens de cet appel.
D’autre part, les fonctionnaires municipaux, avec lesquels on ne pouvait s’empêcher de compter, refusaient de donner les urnes et les listes électorales. Le Comité central n’était pas le maître dans toutes les mairies. Il n’y en avait même que cinq ou six sur lesquelles il pouvait compter d’une manière absolue. Un pareil nombre lui était absolument hostile. Dans les autres, les partis se balançaient. Partout, il est vrai, le Comité central, ou plutôt les gens qui, se tenant prudemment et habilement dans l’ombre, lui donnaient des inspirations, dirigeaient et réglaient sa marche ; partout ces meneurs avaient des intelligences et savaient se ménager des relations qui les mettaient en mesure de connaître ce qui se passait et se disait même dans les conseils les plus secrets. Ces gens-là comprirent qu’on ne gagnerait rien à heurter de front la résistance qui s’annonçait, et qu’on pouvait au contraire avec un peu d’adresse tirer un très-grand parti de la temporisation. Quelques tendances apparentes de conciliation même ne pouvaient pas faire de mal, et l’on arriverait plus sûrement au but en permettant aux adversaires de démasquer complètement leurs intentions et leurs projets.
C’est ainsi qu’eut lieu l’ajournement des élections communales. Sur-le-champ même furent entamées les premières négociations d'accommodement. La fusillade de la place Vendôme et de la rue de la Paix pouvait amener des représailles terribles. Les meneurs le comprirent. Quoiqu’on put hautement évaluer à cent mille hommes le nombre des gens aisés qui avaient quitté Paris après avoir accompli régulièrement et énergiquement leur devoir devant l’invasion étrangère, la bourgeoisie cependant comptait encore assez de forces vives pour qu’on se leurrât de l’illusion d’en être le maître et d’en finir avec elle sans qu’elle regimbât. Ce résultat ne pouvait être obtenu qu’à l’aide de manœuvres qui exigeaient du temps, et autant d’astuce que d’audace.
On s'aperçut des ressources qu’aurait encore pu trouver le Gouvernement dans la garde nationale amie de l’ordre, lorsque Versailles manifesta la première intention de s’occuper de Paris autrement que d’une façon hostile.
Les plus ardents à la conciliation étaient des représentants du peuple dont les vieilles opinions républicaines ne supportaient pas le soupçon. Ils poussaient de toutes leurs forces le chef du Pouvoir exécutif à entrer résolument dans la voie pacifique.
Parmi eux, tous ou presque tous, du moins les principaux, faisaient partie de la députation que Paris avait envoyée à l’Assemblée nationale. Ils obtinrent une espèce de mission dont on n’a
jamais bien su la signification claire et précise. Ce qui est certain, c’est qu’ils se présentèrent en négociateurs, et s’abouchèrent avec les officiers municipaux qui n’avaient pas lâché et ne voulaient pas lâcher la position, en même temps qu’avec les délégués du Comité central.
Louis Blanc, Victor Schœlcher, A. Peyrat, Edmond Adam, Floquct, Martin Bernard, Langlois, Edouard Lockroy, Farcy, Henri Brisson, Greppo, Millière avaient déjà signé une proclamation qu’on pouvait lire sur tous les murs de Paris. Il n’y était question que de demander à l’Assemblée de décréter d’urgence l’élection de tous les chefs de la garde nationale et l’établissement d’un Conseil municipal élu par tous les citoyens. Ces deux mesures, dans la pensée des représentants, devaient ramener le calme dans les esprits, et fonder, ce qui devenait beaucoup plus indispensable que jamais, l’ordre dans la liberté et par la liberté.
Denière les députés venait l’amiral Saisset, qui devait un moment porter le titre de commandant en chef de la garde nationale. Pour le seconder, l’amiral avait choisi le citoyen Schœlcher, un des vétérans de la démocratie parisienne. Langlois en était également, c’est-à-dire un des colonels de mobilisés qui avaient le plus honoré la défense de Paris.
Une espèce d’ovation sur le boulevard avait motivé l’acte de confiance du Gouvernement à l’endroit de l’amiral Saisset. Brave soldat comme tous ses camarades pendant le siège, ce marin avait laissé de lui les meilleurs souvenirs à tous ceux qui avaient pu le voir au fort de Noisy et dans le voisinage du plateau d’Avron. Mais de là à une popularité il y avait loin.
L’amiral Saisset devait s'en apercevoir le premier, et, après lui, les négociateurs bénévoles qui étaient venus de Versailles avec lui.
Quant à l’amiral, son illusionne fut pas de longue durée. Les affiches qui annonçaient sa nomination et sa mission furent apposées sur tous les murs de Paris et il établit son quartier-général au Grand-Hôtel. Personne ne s’y opposa. Le Comité central se .contenta de garder les positions qu’il occupait, et de recommander un redoublement de vigilance à tous les bataillons par lesquels il était soutenu. L’amiral était entouré de bavards dont il ne sut pas se débarrasser, et il ne vit pas les véritables forces qui ne demandaient qu’à marcher résolument sous scs ordres. Pendant deux jours et deux nuits, autour du Grand-Hôtel, à la gare Saint-Lazare, rue Drouot, à la Bourse, on se tint prêt à agir avec vigueur dès que le signal serait donné. Les hommes de l’ordre, boutiquiers et gens établis pour la plupart, avaient tout abandonné et ils auraient été d’autant plus terribles dans l’action qu’ils avaient conscience du sacrifice qu’ils s’imposaient par patriotisme. Ce sacrifice ne peut être comparé qu’à celui qui avait ôté fait précédemment, de subir toutes les privations et même la plus horrible des morts plutôtque delaisscrles Prussiens entrer de vive force dans Paris.
Le signal ne vint pas. On poussa même l’incurie jusqu’à oublier de pourvoir aux services les plus indispensables quand ou tient jour et nuit des hommes sous les armes.
L’imprévoyance, qu’on avait si souvent remarquée et déplorée pendant toute la durée de la guerre, continuait à mettre la peiturbation dans toutes les entreprises. Elle alla tellement loin, que ce fut par hasard que les gardes nationaux fidèles apprirent qu’ils n’avaient plus de général, (d, l’amiral Saisset était déjà revenu prendre sa place sur les bancs de l’Assemblée nationale a Versailles lorsque les postes de la gare Saint-Lazare et du Grand-Hôtel furent congédiés.
Il est vrai que Schœlcher et quelques autres députés de la gauche restaient encore à Paris pour s’entendre avec les maires d'abord, et ensuite avec le Comité central. Avec les premiers l’accord fut d’autant moins difficile que dans le nombre il y en avait qui pouvaient à la fois ceindre l’écharpe de la municipalité et porter les insignes de représentant du peuple. En outre, les députés de la gauche, qui s’étaient chargés d’une mission
Artilleurs,
Gardes nationaux
Francs-tireurs et soldats ralliés à la Commune