RA GUILLOTINE BRÛLÉE
officieuse de conciliation, avaient avec tous ou presque tous des relations anciennes. Les élus de novembre comme les élus de février avaient été choisis parmi les hommes que recommandaient leurs antécédents politiques, et ces antécédents les avaient conduits à se connaître et à s’estimer mutuellement. Entre tous ces hommes il y avait des liens d’opinionset de pensées communes qui pouvaient les conduire à une entente.
Mais cela ne suffisait pas : il fallait y conduire aussi le Comité central ; et cela devenait d'autant plus difficile que chacun était intimement convaincu qu’il n’y avait en évidence que ce que l’on appelle vulgairement, dans la politique et dans les affaires, des hommes de paille. Par derrière devaient se trouver des intelligences et des individualités plus puissantes. Quelles étaient-elles? Là gisait la véritable question. Le secret était si bien gardé, le mystère tellement impénétrable, qu’aujourd’hui encore, malgré les événements accomplis et les plus sévères investigations de la justice civile et militaire, il n’est pas encore entiôiement percé à jour.
11 nous est cependant permis de citer un nom et de dire que Millière était un de ceux qui tenaient les fils du drame formidable qui s’accomplissait. Le hasard des élections parisiennes avait fait de Millière un représentant du peuple; mais il ne devait pas, comme plusieurs de ses collègues, tarder à donner sa démission sous le premier prétexte qu’il rencontra et qu’il saisit avec avidité.
La réalité vraie, qu’il ne cachait ni ne dissimulait à ses intimes, était que les mœurs parlementaires ne convenaient nullement à sa nature de conspirateur. Homme d’action et de gouvernement autoritaire, il ne comprenait pas qu’on perdît le temps dans des discussions oiseuses. Cela n’était bon à ses yeux que pour les époques calmes. Il faut d’autant plus le remarquer que Millière était singulièrement retors, et naturellement doué de tout ce qui donne la supériorité dans les débats dialectiques.
Mais Millière était un de ces tempéraments que la logique peut pousser ju- qu’au fanatisme, et il n’avait jamais cherché à réagir contre son tempérament. Cela devait naturellement et fatalement amener son immixtion dans la Commune qui, pour le moment, n’était encore que le Comité central. En même temps que Millière, bien d’autres individualités, puissamment organisées pour toutes les machinations ténébreuses et antisociales, et que nous ne pouvons désigner autrement qu’en disant qu’elles étaient et de nationalité française et de nationalité étrangère, faisaient mouvoir ces pantins, ces fantoches sinistres qui formaient le Comité central et s’appelaient Assi, Avoine fils, Arnaud, Andignoux, G. Arnold. Bouit, Bergeret, Babick, Boursier, Blanchet, Baron, Billioray, Chouteau, Castroni, G. Dupont, Fabre, Fortuné, Ferrât, Gouhier, Fougeray, Geresme, Gondier, Grollard, Jourde, Josselin, Lavalette, Lisbonne, Lullier, Maljournal, Mortier, Moreau, Prudhomme, Rousseau, Ranvier, fcVarlir, Viard. Noms tellement obscurs qu’ils n’avaient même pas de signification pour leurs plus proches adhérents. On put s’en convaincre le jour des éleclions communales. Pour la plupart, ils n’eurent pas la moindre autorité sur la foule, et, malgré toutes les complaisances, ils ne purent sortir victorieux des urnes du scrutin. Chacun d’eux, avant les conseils, allait prendre langue auprès de l’homme qui le faisait agir, et il se montrait d’autant plus absolu et inflexible dans l’expression de sa volonté qu’il n’était qu’un instrument. Onadit que l’or avait joué un très-grand rôle dans tout cela, et qu’il avait été un des plus puissants mobiles de cette tragédie. Sans repousser d’une manière ab-olument catégorique cette explication restée dénuée de preuves, nous n’en avons pas besoin : le fanatisme nous suffit.
C’est avec de pareils hommes que parlementaient des députés parmi lesquels on voyait Louis Blanc, Carnot, Schœlcher, blanchis au service des idées démocratiques, Édouard Lotkroy, Henri Bi isson, G. Fioquet, plus jeunes, mais aussi plus ardents que leurs aînés; ayant pris leur large
part des dernières luttes contre le régime impérial et par conséquent ayant une connaissance plus intime et plus profonde des éléments populaires du moment et de leurs aspirations immédiates. A côté d’eux, des maires élus par le suffrage universel, tels que Desmarest, ancien bâtonnier du barreau de Paris, Hérisson, avocat à la Cour de cassation, Loiseau-Pinçon, un manufacturier, et Tirard, un négociant, comme on n’en rencontre que dans les grands centres industriels, intelligences très-cultivées, ouvertes à tout sans parti pris, et ne négligeant jamais d’étudier sous toutes leurs faces les grands problèmes de la pioduction et de la consommation; ne repolissant pas la question qui se présente, sous prétexte que le siège est fait, mais voyant au contraire venir de loin les périls et s’efforçant de les conjurer. Il n'y avait pas un seul des vingt arrondissements de Paris qui ne fût représenté par l’un ou l’autre de ses officiers municipaux. Malheureusement ils avaient trop laissé percer leurs idées de conciliation. On disait même qu’une parole imprudente avait été prononcée par l’un d’entre eux : A tout prix, il nous faut un accord, quelque mauvais qu’il soit. Si cette parole fut dite, elle ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Mais on n’en avait pas besoin pour connaître les sentiments des entremetteurs d’arrangements amiables.
Le Comité central, toujours bien et sûrement renseigné, n’en é; ait que plus hargneux, plus rogue, plus entêté dans ses prétentions. Il ne lâchait rien, n’ofl'rait rien, se contentait de discuter avec âpreté toutes les propositions qu’on lui soumettait. Avant tout il voulait gagner du temps, ce que ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir les intermédiaires officieux, et il usait de toutes les ruses, de toutes les supercheries qui sont familières aux ouvriers dans leurs querelles et leurs contestations avec leurs patrons. La finesse, bien mieux, la finauderie de bas étage était aux prises avec la conscience des malheurs accomplis et le désir ardent d’en éviter de plus considérables.
Avec de semblables données il ne pouvait être douteux pour personne que l’arrangement qui allait certainement intervenir serait tout à l'avantage des hommes qui avaient fait le 18 mars et le massacre de la place Vendôme.
Cependant, avouons-le , la première nouvelle de la conclusion de cet arrangement fut accueillie avec joie, on pouvait même dire avec épanouissement sur les grands boulevards. On respirait plus à l’aise; on se sentait délivré. Cela prouve uniquement que le Paris qui vit du travail de l'intelligence avait assez des fortes émotions et qu’il s’accrochait désespérément à la première planche de salut qui s’offrait à lui. 11 ne se donnait même pas le temps et la peine de réfléchir et de remarquer combien celte planche était fragile. La solidité de l’appui lui importait peu pour le moment; ce qu’il voulait avant tout, c’était trouver un appui. En cela, les sentiments qui dominaient dans les municipalités se trouvaient n’êLre qu’un reflet des sentiments que manifestait le public.
D’ailleurs, malgré toute son habileté et son astuce, le Comité central s’était acculé dans une impasse d’où il lui était difficile de sortir autrement que par la porte que lui ouvraient les négociateurs. En prenant possession de l’Hôtel-de Ville et des principales administrations, il avait solennellement déclaré qu’il n’était là qu’à l’état transitoire. Entre ses*mains, le pouvoir constituait un dépôt qu'il s’empresserait de remettre aux élus du peuple de Paris dès que des élections libres les lui auraient fait connaître.
Tout cela avait été formellement et compendieusement dit dans la première affiche apposée sur les murs de Paris, après la prise de possession, et constituait une espèce de contrat qu’on ne pouvait désavouer.
D’autant moins qu’une seule des parties avait parlé, celle qui détenait la force et usait de la violence. Quant à l’autre, si elle avait donné son consentement, ce n’était que d’une façon tacite. On ne pouvait donc pas revenir sur l’engagement pris au moment même où il s’agissait de la complète exécution de cet engagement. Cela consti¬
tuait un terrain de négociation qu’on n’avait pas choisi, mais qui ne laissa1 1 pas, par de certains côtés, que d’être favorable aux municipalités, amoureuses de ramener l’ordre et la tranquillité dans Paris. La ruse et la tromperie tournaient contre qui les employait sans cesse. C’est ainsi que, dans la nature, le renard est souvent victime de plus fin que lui.
Le Comité central, enivré par huit jours de durée, aurait bien voulu ne pas s’en aller et se démettre. Dans ce sens l’ajournement des élections le servait à souhait. Mais si les élections avaient lieu, le Comité central n’avait plus aucun motif plausible de se perpétuer, et de tenir, comme il le frisait, la cité entière sous son joug terrible et humiliant. Que les urnes fussent ouvertes, que les électeurs pussent aller librement à leurs sections respectives, et le Comité central s’effacait sur l’heure devant les élus du peuple et disparaissait. C’était lui-même qui avait posé ces conditions.
On les lui rappela avec une grande force, et, tout en maugréant, parce qu’il reconnaissait un peu tard qu’il s’était fourvoyé, Je Comité central fut obligé de s’exécuter. Il le fit de mauvaise grâce et avec toutes les arrière-pensées qui assaillent les gens dont la parole n’est jamais engagée par eux que dans de certaines limites.
D’un commun accord, les élections furent fixées au dimanche 26 mars.
On n’arriva pas sans peine à celte date. Dans une de ses proclamations, l’amiral Saisset avait dit que les maires de Paris et les députés de la Seine avaient obtenu du Gouvernement, en're autres choses, la reconnaissance complète des franchises municipales. Mais le jour des élections restait indéterminé. A ce sujet, Assi avait dit au Comité central : «Nous sommes les maîtres de la situation. Nos adversaires, bien que décides eu apparence à la lutte, n’ont ni organisation ni communauté d’idées. Un seul jour de retard peut tout perdre. Si les maires et le Gouvernement ne veulent pas accepter la date de dimanche pour les élections, nous devons rompre les négociations. » Elles furent en effet chaque jour rompues et reprises plusieurs fois.
Quand elles aboutirent, un compromis fut établi de manière à ménager toutes les susceptibilités et à n’en froisser aucune inutilement. Mais là encore un homme avisé aurait pu bien vite reconnaître ce qui se cachait derrière le rideau.
11 avait été péremptoirement stipulé et convenu que, par les soins du Comité central et par les soins des municipalités concurremment, des affiches apposées en très-grand nombre feraient connaître au public les arrangements faits, afin surtout que personne ne put arguer de son ignorance. Il se trouva que les affiches n’étaient pas absolument semblables. Quelques mots d’une véritable portée avaient été ou enltvés ou modifiés. Suppressions ou changements étaient tous à l’avantage du Comité centrai. Plus que jamais on peut rappeler ici le vieil adage romain : Is fecit cui piodcst. L’auteur de cette tromperie était bien là où l’on devait en tirer profit.
Disons a la louange de la presse que jusqu’au bout elle resta fidèle à son rôie et qu’elle ne cessa de donner à tous les citoyens l’exemple du courage et de la prévoyance. Elle avait protesté, dès le début, contre les actes de violence. Elle avait publiquement et solennellement déclaré que le Comité installé à l’Hôtel-de-Ville n’avait ni droit ni qualité pour convoquer les électeurs.
Malgré les menaces, malgré les injures, malgré les persécutions qui souvent dégénérèrent en voies de fait, en grande majorité, elle n’en continua pas moins à tenir haut et ferme le drapeau de la libre pensée et de la libre discussion. Elle combattit avec les armes qui lui sont propres, mêlant le sarcasme et l’ironie au raisonnement, et n'omettant même pas d’aller jusqu’à la sentimentalité. Elle avait prodigué les averiissements, et montré par quelle pente fatale on serait conduit, avant peu, à déplorer amèrement les événements qui s’accomplissaient.
La presse ne fut pas écoutée, bien que pour la première fois peut-être on trouvât la même thèse
HISTOIRE DE LA COMMUNE
soutenue et défendue par les journaux des nuances les plus diverses, par des hommes dont les opinions politiques étaient les plus divergentes. Le Journal des Débats, ['Univers, le Temps, la Liberté, la Patrie, marchaient d’accord; eux qui, d’ordinaire, ressemblent aux avocats placés des différents côtés de la barre. L’imminence du péiii social, du péril général et commun, leur avait démontré la nécessité de l’union, et l'union s’était faite. Tout ce qu’ils disaient était dans la même note et sur le même ton. Mais ces journaux avaient perdu leurs lecteurs habituels; ils ne s’adressaient plus qu’à des sourds et prêchaient dans le désert.
Les élections eurent lieu. Personne n’y lit obstacle. pas plus dans les quartiers qui avaient jusque-là tenu pour le Gouvernement régulier et reconnu de la France que dans les quartiers oii le Comité central de la Fédération et la future Commune de Paris avaient leurs plus fanatiques adhérents. Tout au plus eut-on à signaler un nombre tellement considérable d’abstentions que les départs précipités ne suffisaient pas à l’expliquer. On est allé jusqu’à dire qu'aux scrutins du 26 mars on avait constaté 200 et même 250 mille électeurs de moins qu’aux élections du mois de novembre. A nos yeux, ces chiffres, même avec ! leur exagération évidente, n’ont pas l’importance qu’on a essayé de leur donner. 1
Pour rester dans le vrai, qu’on s’attache aux sections les plus significatives. Là, on voit le nombre des électeurs n’être pas sensiblement inferieur à ce qu’il était dans les dernièies années de l’Empire. Notre règle, pour trouver la vérité, consiste à examiner ce qui s’est passé dans les mairies de la place Saint-Cermain-l’Auxerrois, de la rue de la Banque et de la rue Drouot qui avaient été les plus âpres dacs la résistance, les plus décidées à opposer la force à la force. Là, le chiffre des abstentions ne dépassa pas un taux normal, et il est facilement explicable pour toute bonne foi. Il est vrai que dans ces' quartiers la victoire fut à peu près complètement acquise aux hommes qui, en novpmbre, avaient déjà reçu un premier mandat de la confiance des électeurs.
A seule fin qu’on se rende exactement compte du mouvement, disons que le 1er et le 2e arrondissements élurent chacun quatre conservateurs. Iis envoyèrent sur-le-cbamp leur démission et ne siégèrent jamais. Le 3° arrondissement envoya cinq ouvriers connus par leurs opinions sccialisles et internationales ; le Ie, trois socialistes, un journaliste et un maître d’école aux couleurs jacobines; le 5e observa la même proportion. Dans le 6e, deux conservateurs à côté de deux socialistes et d’un jacobin. Dans ie 7e, deux socialistes, deux jacobins; de même, dans le 8e. Le 0° resta fidèle à sa
municipalité du 4 septembre et du 3 novembre. Les élus n’acceutèrent pas le mandat. Dans le 10e, le 11e, le 12e, le 13e, le 14e et le 15e arrondissement, il n’y a lutte qu’entre les éléments jacobins et les éléments socialistes qui se balancent; mais tout est en faveur du mouvement communal. Le 16e arrondissement, Passy, se distingue, comme il s’tst distingué dans la résistance. Il nomme deux conservateurs qui refusent de siéger. Enfin le 17e, le 18e, le 19° et le 20e arrondissement achèvent de donner sa force à la Commune. Pas un siège qui nappai tienne aux violents, et les plus entreprenants sont ceux qu’ori choisit de préférence.
Les opérations du dépouillement fui ent menées avec une rapidité inusitée. De toutes parts on avait bâte d’en finir, et l’on procédait en conséquence. Le scrutin était à peine clos, qu’on se mit à l’œuvre avec une ardeur fiévreuse. Chacun voulait connaître ce qui allait sortir des urnes. S’il faut tout dire, sur certains points les conservateurs n 'étaient pas les moins empressés. Ajoutons qu’ils appartenaient à la catégorie de ceux qui lestent sur la brèche jusqu’au bout, et combattent tant qu’il leur reste un tronçon d’arme entre les mains. Dès le 27 mars, dans l’après-midi, on était fixé sur la plupart des résultats, et la cérémonie d’mstallatmn de la Commune de Paiis fut annoncée pour le 28,