‹ Paris incendiéChapitre 16 sur 124 · P \ R I S IN C E N T) 1 É · texte numérisé non relu

P \ R I S IN C E N T) 1 É

A côté d’Assi, la foule armée et celle qui élait sans armes se montraient avec curiosité les membres du Comité central et les nouveaux membres élus de la Commune de Paris. Parmi ceux-ci on regardait principalement les représentants du peuple qui avaient déposé leur mandat avant de quitter Bordeaux. On regardait Maton, un ouvrier inconnu de la veille, excepté de ceux qui avaient fait partie des congrès de la Société internationa'e des Travailleurs, et sut tout du premier congrès de Genève, tenu au mois d’août 1 SGG ; Tridon, que ses accointances avec Auguste Blanqui rendaient cher aux vétérans des sociétés secrètes; Charles Delescluze, que son rôle au 31 octobie avait mis en pleine lumière et qui n’avait cessé de poursuivre depuis cette époque un rêve dont il voyait enfin la réalisation ; Félix Pyat, qui, par fine lettre bâtardéo de finesseet d'insolence, avait trouvé moyen de ne pas déposer son mandat de représentant du peuple et de quitter néanmoins les bancs de l’Assemblée nationale, de telle sorte qu'il pouvait sans scrupule venir siéger à la Commune de Paris. On regardait également quelques vieux débris de la démocratie militante, tels que Jules Miot, avec sa longue barbe bottante, Charles Beslay, le doyen d’âge du nouveau conseil, Ferdinand Gambon, qu’une vache avait rendu célèbre, lorsque, par imitation de ce qu’avait fait autrefois l’Anglais patriote John llampden, il avait iefusé un impôt qui lui paraissait iniquement perçu.

D’autres encore attiraient l’attention de la foule, notamment le général Eudes et le général Bergeret, dont la réputation militaire n’égalait cependant pas encore celle du généial Du val et surtout celle du major-général Gustave Flourcns, qui faisait également partie du conseil communal. Ee général Cluseret, tantôt citoyen français et agitateur de bas étage, tantôt citoyen de la libre Aménque, se perdait dans les rangs. Pour fiatter les passions populaires dans ce qu’elles ont de dépravé quand elles poussent jusqu’à- l’excès de l’égalité niveleuse, il mettait volontiers dans sa poche la croix de chevalier delà Légion d’Honneur qu’il avait vaillamment conquise en combattant sous le drapeau de la France, mais il n'omettait jamais de se parer de ce titre de général qu’il avait rapporté des champs de bataille étrangers. Comme il se targuait de manier aussi habilement la plume que l’épée, il affectait de se rapprocher constamment de quelques écrivains qui, par le choix des électeurs, se trouvaient parmi les membres du Conseil communal. Arthur Arnould, Paschal Grousset, Jules Vallès, Vermorel étaient les plus connus de ces hommes de lettres. Ils avaient marqué leur place dans la presse quotidienne, et aucun d’eux ne manquait du talent de se faire lire et écouter. Quelques-uns avaient même des facultés natives telles que, fécondées par l’étude et le travail, eiles les auraient infailliblement conduits à être un jour des hommes véritablement remarquables. Mais tous élaient infatués d'orgueil, de cet orgueil bas et puéril qui fait prendrele bruit pour la renommée, et porte sans cosse celui qui en est atteint à exagérer et à surfaire sa propre valeur. Avec cela on écrit au jour le jour; on recherche le retentissement et le scandale; le sujet et le mot sont bons, quels qu’ils soient, pourvu qu’ils produisent un effet immédiat. Mais on n’écrit jamais un livre, que dis-je? pas même une page qui puisse durer et rester dans le souvenir.

Quelques notabilités des clubs attiraient également l’attention. En première ligne, le citoyen Jules Allix et le citoyen Lefrançais. Ils aimaient à se qualifier ainsi. Ne les troublons pas dans leur prédilection. Jules Allix avait toujours l’air beat qui convient à l’inventeur des escargots sympathiques. Il ressemblait à un hiérophante plein de foi qui va pontifier. Quant à Lefrançais, ancien maître d’école, il avait déposé sa physionomie rogue et refregnée et tâchait de prendre des allures aimables pendant qu’il causait avec le menuisier Pindv, le relieur Clémence, ou le beau Martelet, ainsi qu’appelaient un de ses collègues certaines filles des faubourgs et des barrières. Raoul Rigault se donnait une importance qu’il n’avait pas encore, mais qu’il allait prendre en faisant de la

préfecture de police le plus abominable instrument de tyrannie qui fût jamais. Il avait déjà des satellites qui ne lui ménageaient pas les flatteries. Ferré se faisait remarquer parmi les plus empressés. D’une taille exiguë, mais grand par la scélératesse, il n’y avait qu’à voir cet affreux petit homme pour comprendre qu’il ne reculerait devant aucun forfait. Le sang ne lui faisait pas peur, n’importe de quelle manière il le faudrait verser. A la pesé impérieuse et hautaine, aux gestes saccadés, on le devinait. Sa vue inspirait le s n tinrent qu’on éprouve en rencontrant dans un sentier de campagne le plus venimeux des reptiles. Auprès d’eux se tenait Cournet, représentant démissionnaire et satellite fidèle de Chartes Deleicluze.

L’étudiant Protot paraissait un enfant, d’autant mieux qu’il figurait entre le robuste Viard et le ci-devant capucin Blanchet. Le chapelier Amouroux , le bronzier Theisz , le menuisier Pindy, le relieur Varlin, le cordonnier D reure, l’Allemand Frankel, avec Avrial, Demay, Cllalain, Langevin, Soi ailler et quelques autres, représentaient l’Association internationale des Travailleurs, qui du reste, là comme au Comité central de la garde nationale, se Irouvait en minorité. Elle comptait même, parmi les élus de la Commune, pas mal d’ennemis personnels empruntés aux sectes politiques qui forment, ce qu’on appelle vulgairement la queue de Robespierre, et qu’on ferait beaucoup mieux’ d’appeler l’arrière-faix d’Hébert et de Ba bœuf. N’oublions pas Vésinier, un bossu, une tête qui rappelait la racine de buis, comme disait Henri Rochefort dans un de ces jours de verve impitoyable où il tombait indifféremment sur amis et sur ennemis, parce qu’une égralignure avait effleuré son épiderme plus sensible que celui d’aucun homme au monde. Figure à la fois grotesque et sinistre, Vésinier était méchant, mais il ne mordait que lorsqu’il croyait pouvoir le faire avec impunité. Parmi ses congénères même, après diverses aventures ridicules et odieuses, il passait pour aussi lâche que méchant. Vésinier re faisait pas encore partie de la Commune; il ne devait en être qu’après le second tour de scrutin. Mais déjà il se faufilait partout au premier rang et mettait bien en vue sa laideur proverbiale.

Au début de cette cérémo de d’installation et quand parurent les membres du Comité central et les membres de la Commune de Paiis, les spectateurs ne lemarquèrent que ce qui venait se poser devant leurs yeux. Mais bientôt, et la réflexion aidant, on fit également altenlion à ceux qui faisaient défaut. Dans plusieurs arrondissements, l’élément conservateur l’avait emporté avec une majorité telle, que toute contestalion était impossible. II y avait là, aux yeux de bien des gens honnêtes, de quoi faire un utile contrepoids à toutes les passions mauvaises qu’on sentait déchaînées. Qu’ils eussent brigué ou non le mandat de représenter et de défendre leurs concitoyens dans les conseils de la Commune, on avait voulu que des hommes de modération en même temps que d’énergie y figurassent. C’était là le sens précis de l’élection, qui complétait du reste le compromis signé par les maires et les adjoints, par quelques députés qui avaient déposé leur mandat législatif pour être plus libres dans leur action conciliatrice, et par le Comité central. Les électeurs avaient pensé que tout ne se bornerait point à des paroles, et dans bien des quartiers ils avaient hautement et publiquement continué leur confiance aux hommes honorables qui les administrai°nt depuis le mois de novembre. Cette élection était un appel nouveau fait au dévouement.

Mais on peut croire que la somme en était dépensée. Au bon moment, les hommes sur lesquels on comptait le plus firent défaut.

L’avocat Desmarest, le docteur Marmottan, le négociant Adolphe Adam, et bien d’autres ne répondirent pas à l’appel de leur nom quand on les proclama du haut de l’estrade à l’Hôtel-de-Ville. Ils n’avaient pas attendu que la Commune de Paris fût constituée pour envoyer leur démission. Malgré les électeurs, ils refusaient de siéger dans un Conseil dont ils n’auguraient rien de bon. Un ne saurait, aujourd’hui surtout, après les horreurs

et les abominalions accomplies, blâmer énergiquement une semblable conduite. Cependant, il est permis de se faire l’écho d’un regret que nous avons souvent entendu exprimer. En ne déclinant pas la candidature avant l’élection, on empêcha d’aul res dévouements, d’autres courages de se produire et de se mettie en avant. Par leur démission, ces hommes, qui sont restés honorables entre tous, laissèrent d’une part le champ libre aux partisans effrénés de la Commune pour un second lourde scrutin, et d’aulre part privèrent l’Hôtel-cle- Ville des éléments pondérateurs qui sont nécessaires à toute société qui veut vivre. Qui sait, qui pourra jamais savoir ce qui serait advenu, si la parole énergique, indignée, convaincue d’un honnête homme s’était fait entendre avec force dans les conseils où l’on délibérait la destruction de Paris; si, au besoin, cet honnête homme eût fait connaître à tous les abominables projets de ceux qui ne reculaient ni devant le pillage, ni devant le meurtre, ni devant l’incendie !... Arrêtonsnous sur cette pente. Nous en avons asstz dit. L'histoire vit de faits et non de regrets.

En dehors du grand appareil déployé, cette cérémonie pompeuse se borna à la proclamation des nouveaux élus qui allaient prendre la direction de la ville de Paris. Assi avait préparé un discours de circonstance. Il se leva pour le lire quand le moment lui parut favorable. Mais il y avait un tel tumulte, un tel bruit sur la place de Grève et autour de l’estrade, que l’éloquence officielle ne parvint pas à se faire jour. L’ouvrier mécanicien dut comprcffdre qu’il y avait loin de ces immenses huslings aux cabarets interlopes dans lesquels sa faconde pouvait s’épanouir pendant la grève du Creuzot. Il fut obligé de rengainer son compliment et de se borner désormais à un rôle de plus en plus effacé jusqu'au jour prochain où, suspect à tout le monde, mis en séquestre, il se vit dans la nécessité de rendre des comptes qu’il croyait ne devoir jamais lui être demandés.

Par le fait seul de l’élection, par la constitution de la Commune de Paris, le Comité central avait fini sa tâché. Il ne lui restait plus qu’à se retirer. La direction de la fédération de la garde nationale passait désormais, avec tout le reste, et tout entière, entre les mains de ce nouveau pouvoir municipal qui allait résumer et concentrer tous les autres pouvoirs. Par l’absolu même qu’on avait apporté dans les exigences et dans les définitions, il ne pouvait être question de partage.

Cela ne faisait point l’affaire des meneurs souterrains qui avaient espéré rester plus longtemps, sinon toujours, les maîtres de la situation. L’influence souveraine qu’ils exerçaient sur les membres du Comité central, ignorants et vaniteux, pour ne pas dire autre chose, devait complètement changer de nature avec les membres de la Commune qui ne présentaient pas les mêmes facilités à la séduction clandestine. Il y avait même gros à parier qu’avec les moyens employés jusque-là on n’aurait aucune prise sur des hommes entiers et personnels, tels que Ch. Delescluze, Ferré, Félix Pyat, Raoul Rigault, Vermorel. D’un autre côté, et à cause des mêmes hommes, il y avait danger réel à ne pas s’exécuter de bonne grâce, et à témoigner qu'en se retirant on voulait conserver quoi que ce soit de l’ancienne position conquise. Le Comité central fit donc le mort après cette cérémonie du 28 mars. Sur l’estrade même de l’Hôtel-de-Ville il dépouillait ses insignes, comme pour bien convaincre tous les yeux qui le regardaient qu'il avait réellement et sincèrement abdiqué.

Ce n’était qu’une comédie ajoutée à tant d’autres qui avaient eu pour théâtre la place de Grève. On quittait la scène, mais non pas sans espoir d’y revenir. bit pour cela, on allait organiser dans l’ombre le Comité spécial de la garde nationale, qui échappa longtemps aux investigations soupçonneuses et à la vigilance jalouse de Raoul Rigault et de ses limiers de police. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que le nom seul était changé. Quant à la chose, elle restait la même et ne cessait de poursuivre le même but. Seulement les affiliations se firent avec une discrétion et des réticences qui révélaient une expérience consommée des cons-

HISTOIRE DE E \ COMME NE

pirations, comme on les pratique en Allemagne, en Russie, en Ralie. Jamais en France on n’en avait vu de semblable.

Puisque nous avons mis ici le nom de Raoul Rigault, disons qu’il procédait déjà par voie d’intimidation, en peuplant les prisons qui dépendaient de lui d’otages recrutés de toutes parts. Le premier qu’il incarcéra de cette façon fut un magistrat de la Cour de cassation, le président Bon jean, que les nouveaux agents de la Préfecture de police happèrent au moment où il se rendait au Palais-de-Jus-, ticc. C’était là le commencement d’une série de peisécutions qui indiquait bien que désormais il n’y avait plus de sécurité individuelle pour personne dans Paris. Il était bon de mettre un pareil fait à sa date précise. 11 éclaire ceux qui vont suivre et montre que, dès le premier moment, c’est le bon plaisir qui règne. Ou a souvent eu à souffrir de la tyrannie d’en haut; maintenant est venu le tour île la tyrannie d’en bas, tout aussi exécrable que l'autre, sinon plus, attendu qu’elle ajoute des rallinements barbares à ses actes d’arbitraire cruauté. Il était également bon de montrer que, pendant qu’il traquait magistrats, prêtres et journalistes, objets de sa haine particulière, Raoul Rigault négligeait de mettre ses qualités instinctives de policier au service du gouvernement dont il faisait partie, et ne se préoccupait nullement des menées souterraines de ses anciens camarades du Comité central.

H. — Le premier discours.

Cependant la Commune de Paris se constituait. Sous la présidence de Charles Beslay, le doyen d’àge des élus du 2(1 mars, elle ne perdait pas de temps pour tenir sa première séance et faire sentir à tous son autorité. Le Comité central disparu, la Commune commençait immédiatement son œuvre, et renouait la chaîne des temps, comme disait le romantique Félix Pyat dans ce style amphigourique qui lui est particulier et que les aieptes seuls peuvent compicndre.

Charles Beslay n’était pas un nouveau venu dans la politique. Il s’en faut de tout. Depuis cinquante ans, avec l’entêtement d’un Breton, il avait voulu toujours avoir une part quelconque dans le maniement des affaires du pays. Et souvent il avait réussi auprès des électeurs de sa province natale, bien qu’il ne professât aucune des opinions qu’on prête d’ordinaire à la Bretagne. Député sous Louis- Philippe, il avait marqué sa place dans les rangs de la gauche. Après la révolution de 1818, il alla plus loin encore. Sa pensée dégagea ce qu’il y avait d’obscur dans ses aspirations politiques et sociales. Charles Beslay devint l’ami personnel et intime de P. -J. Proudhon, qui démolissait violemment le x ieil édifice de nos sociétés, formées bien plus par des traditions et des coutumes successives que par des règles établies selon la science et la logique. Charles Bsslay ne suivait peut être pas le grand réformateur dans toutes les circonvolutions d’une pensée diffuse et multiple, mais il acceptait scs négations et y trouvait sans cesse de nouveaux aliments pour son imagination ardente et éminemment passionnée. Le testament de Proudhon mit Charles Beslay parmi les hommes chargés d’exécuter les dernières volontés du penseur. C’était un honneur qui ne servit pas toujours de passe-port auprès des meneurs de la liasse démagogie, comme dit Ai. Ernest Pica’rd; mais pour le vieux Beslay, cette désignation lui ouvrit les portes de la Commune.

Un pareil homme, qu’on peut être étonné de voir fourvoyé dans cette galère, avait du moins les traditions des assemblées délibérantes. Il savait qu’un mandat ne peut longtemps exister à la convenance réciproque des mandants et des mandataires qu’à la condition d’être défini, délimité, circonscrit. Eu usant du privilège que lui donnait son âge de s’asseoir le premier sur le fauteuil présidentiel, Charles Beslay prononça un discours qui paraît bien étrange aujourd’hui. C’est un des documents de cette époque tourmentée et horrible qui troubleront le plus les historiens impartiaux de l’avenir. Il pouvait se résumer en quelques mots qui

formaient un véritable programme : A la Commune ce qui est communal, au département ce qui est régional, au gouvernement ce qui est national. C 'était se rapprocher de la pensée première qui avait aidé à la réussite du mouvement insurrectionnel, le 18 mars. Mais, dans les dix jours écoulés depuis la première prise d’armes, on avait fait bien des étapes en avant. Des événements de la plus haute gravité s’étaient accomplis, et avaient mis un monde entre les forces qui se disputaient la cité. Vouloir retourner en arrière jusqu’au point d’où l’on était parti, pour en consacrer la conquête, n’était plus que le rêve d’un vieillard.

Au dire de Chai les Beslay, qui, en arrivant en Suisse, a cru devoir expliquer sa conduite, ce discours maintenait la possibilité d’un trait d’union entre la Commune installée à l’I I ù tel-cle - Vil le de Paris — et le Gouvernement et l’Assemblée nationale établis à Versailles et groupant autour d’eux toutes les forces de la nation. C'était une illusion nouvelle. La politique, telle que la comprenait .Charles Beslay, résumée dans le développement du travail et l’assurance de la paix, ne pouvait convenir aux énergumènes qui déjà s’agitaient autour du doyen d'âge et trouvaient qu’il rabâchait de puériles inutilités. Pour de semblables fadaises les hommes d’action n’entrent pas dans le Conseil. Avec les bataillons dont on disposait, il fallait tenter quelque grand coup qui assurât le triomphe définitif de l’idée. C’était le plus urgent, surtout si l’on voulait mettre à profit la démoralisation qui régnait dans l'ai niée de Versailles. Plus on tarderait, et moins les circonstances et les dispositions seraient favorables.

C’est pourquoi, le discours de Charles Beslay I était à peine terminé, que déjà l’on s’occupait de propager la Commune de Paris et de la faire rayonner le plus loin possible. Jamais violation d’un programme et d’un mandat ne fut plus flagrante. Mais nous n’étions encore qu’au commencement, et celte Commune nous réservait bien d’autres iniquités. La première usurpation indiquait seulement toutes celles qui vont suivre. Une nouvelle Terreur inaugurait son règne.

Les Ferré, Tes Raoul Rigault et consorts le disaient hautement, et même avec une espèce de forfanterie. Mais il y avait aussi des sentimentalisles parmi les adhérents de la Commune. Bans être au fond moins féroces que leurs congénères, ils trouvaient qu’un peu moins de brutalité n’empêcherait pas d’arriver au but. Ils auraient voulu, comme on dit vulgairement, plumer la poule sans la faire crier. Ce n’était pas les moins dangereux. A l’audace du crime, ils joignaient l’hypocrisie et les formes doucereuses. On doit à ces derniers l’auto-da fé solennel des bois de justice. La guillotine est toujours pour les imaginations quelque chose de terrifiant. La brûler publiquement pouvait passer pour l’abolition de la peine de mort. Puis cela plaît au vulgaire et parle aux yeux. On ramassa donc quelques vieux bois hors d’usage, et, aux applaudissements de la multitude qui ne comprenait pas qu’elle était encore la dupe d’une jonglerie, on mit le feu à l’elfroyable machine. Le lendemain, tous les journaux populaires louèrent pompeusement ce grand acte de mansuétude accompli par le peuple.

Ce n’était cependant qu’unefarce ignoble, et les organisateurs le savaient.

La véritable guillotine, celle qui sert aux eiécutions et qui est de l’invention du bourreau Ileiudrecht, n’avait pas quitté le hangar obscur sous lequel elle est remisée. D’ailleurs, à quoi bon la guillotine, quand il y a des chassepots dans toutes les mains et des cartouches dans toutes les poches? La fusillade est bien plus expéditive et moins solennelle que le couperet. Tout cela n'empêcha pas l’efl'et d’être produit. Il n’en fallait pas davantage aux partisans de la pompe extérieure.

Ils ne laissaient du reste échapper aucune occasion de donner un libre cours à leurs idées sur ce sujet. C’est ainsi qu’ils organisèrent des états-majors plus brillants que ceux des cirques forains, et réglèrent les cortèges qui devaient accompagner

les délégués de la Commune dans l’exercice public de leurs (onctions. Ces délégués, dont le nombre n’élait pas déterminé et dont les pouvoirs étaient tiès-variables et toujours sujets à restriction, avaient pris possession des charges administratives et expédiaient les affaires qui étaient de toute nature. Dès le premier jour, le partage avait été fait. Chacun voulait avoir un lambeau d’autorité. Puisqu’il était élu du peuple, il y avait droit. Les plus modestes se contentèrent des fonctions municipales désertées parles anciens élus du mois de novembre. Cette modestie les laissait du moins dans leur mandat.

Mais il n’en était pas de même de ceux qui, dans le partage, s’attribuèrent les ministères et les grandes administrations île l’État. Les uns prirent les finances, les autres la Guerre, d’autres encore la Marine, les Travaux publics, l’Intérieur, les Affaires extérieures. II. y en aurait eu encore que tout le monde n’aurait pas pu être satisfait. Cela fut exécuté pendant la première séance de la Commune de Paris. Doyen d’âge, Charles Beslay n’avait pas cessé de présider. Il dut assister à ce partage. Dès lois, il put voir ce qui en était de son programme et le cas qu’on faisait de son discours. S’il croyait personnellement à la Commune de Pans et désirait l’établir, les autres ne croyaient qu’au Gouvernement et ne voulaient que gouverner. Dès le premier pas, on versait dans l’ornière de toutes les insurrections, plus ou moins facilement et longtemps triomphantes. Ote-toi de là, que je m’y mette! Tel est l'éternel programme des ambitieux. Qu’ils partent d'en haut, qu’ils partent d’en bas, c’est toujours la même chose. Coups d’Ëtat, coups de force, ne sont que la négation de la loi, de la règle, de la logique.

Page 1