‹ Paris incendiéChapitre 19 sur 124 · IV.— Préparatifs militaires · texte numérisé non relu

IV.— Préparatifs militaires

L’opinion des fortes têtes militaires l’avait facilement emporté dans les conseils de la Commune. La première expédition à l'extérieur avait été résolue. La C immission exécutive, les Délégués aux ministères, le ..Conseil communal tout entier s'égaient inclinés devantles généraux Bergeret, Eudes, Duval, Custave Fiourcns.

Rien ne fut épargné pour que les soldats de la Commune fussentbien approvisionnés. Il y eutlà un prétexte tout naturellement trouvé pour de nouvelles réquisitions, qui furent pratiquées sur la plus grande échelle. Les corps isolés, et même les individus, s’en mêlèient tout comme le gouvernement. Tout ce qui sert à la nourriture, au vêtement, à l’armement, était bon a prendre, on disait requérir par politesse, et à garder. 1/ s bataillons de marche, et même les sédentaires qui sillonnaient la ville dans tous les sens et couronnaient les remparts, furent abondamment pourvus du néces.-aire et même du superflu. La haute paye des hommes et des femmes c'ait soldée avec une légularité qui ferait honneur aux finances de la Commune, si l’on ne savait de quelle façon le comptable Jourde, qui les administrait, se procurait des ressources. 11 frappait un impôt direct sur les grands banquiers, qui maugréaient, mais qui s’exécutaient sans trop crier, et surtout trop haut, croyant devoir faire ce qu’ils considéraient comme la part du feu. II pressurait la Banque de France, qui aurait peut-être été mise à sec sans l’énergique habileté que déploya ton gouverneur, M. le marquis de Plœuc, qui du reste avait trouvé un aide et un soutien dans son compatriote Charles Beslay, délégué spécial et otliciel de la Commune auprès de cet immense établissement linancier. Quelle est la part qui revient au gouverneur et celle qui revient au délégué? C’est ce que l’on discute encore, tout en se réjouissant qu’un sauvetage presque inespéré ait été aussi heureusement accompli.

On ne sait pas assez généralement d'une manière exacte quelle était la richesse de la proie que con voitait la Commune de Paris dans ses tentatives sur la Banque de France. D’après les chiffres fournis par M. de Plœuc lui-même, et par conséquent d’une vérité incontestablget irrécusable, la Banque de France aurait pu sur le champ présenter, le 18 mars, des valeurs en numéraire, lingots et titres divers pour une somme de 2, TH millions de francs. Là-des-us, les deux tiers environ appartenaient à des particuliers, soit comme dépôts, soit comme garanties d'avances. A cela il faut ajouter des billets qui n’étaient pas encore émis et auxquels il ne manquait que la griffe du caissier principal pour ressembler identiquement à ceux qui circulaient de toutes parts. Un graveur quelconque pouvait faire cette griffe en fort peu de temps, et alors 900 millions de plus en billets de la Banque de France auraient pu être jetés sur la place et auraient apporté dans toutes les transactions commerciales une perturbation devant laquelle l'imagination recule effrayée. Tout ceci, heureusement, était ignoré de la Commune. Pour elle, la Banque de France était uniquement la caisse où puise l’État dans ses moments de détresse. En prenant la place des administrations qui l’avaient précédée, elle 11e voulait laisser périmer aucun des privilèges et usait de toutes les prérogatives.

Elle en usait et elle en abusait, comme on dit en termes juridiques. Car jamais les besoins administratifs n’avaient été plus grands, sur le papier. Jamais les magasins 11’avaient eu à fournir autant j de vareuses, de tuniques, de pantalons, de couvertures, de képis, de chaussures de toute sorte. Chacun voulait être équipé de pied en cap aux frais de l’Etat; on refusait de marcher avant que tous ces préliminaires fussent accomplis. Les commandants de corps étaient encore plus exigeants que leurs hommes, et l’on ne pouvait les repousser par des lins de non-recevoir. L’accusation de trahison, familière à l’esprit français, n’aurait pas tardé à se produire. Il fallait fournir tout ce qui était demandé pour la bonne et loyale exécution du service, et, par contre, solder toutes ces fournitures que œs entrepreneurs étaient loin de refuser, mais

[ qu’ils ne livraient que contre de bonnes espèces | sonnantes et trébuchantes. Lejour où la Commune aurait manqué au payement de ses mandats de trésorerie, on aurait pu fixer l’heure oii sa déconfiture allait sonner. De là les assauts successifs qui furent livrés à la Banque de France/dont on sut néanmoins, personne n’a envie de le méconnaître, prolonger très-habilement le siège jusqu’au moment de Ja délivrance générale.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que, dans les déciets qu’elle rendait coup sur coup et avec la prodigalité de tous les gouvernements improvisés, la Commune était en constante contradiction avec elle-même; et personne ne le remarquait, personne du moins ne le faisait remarquer as-ez haut pour être entendu de la foule. L’homme de sang-froid voyait ces oscillations, et 11’en augurait rien de bon. Mais c’était tout. On aurait dit que se sentant isolé au milieu de toutes les folies dont la plus douce était aussi périlleuse que la plus furieuse, il dépensait toute son énergie et toute son intelligence à tâch°r de se sauver, laissant à chacun le soin d'en faire autant. La Commune mêlait tout, confondait tout, ne se souciant pas le moins du monde le lendemain de ce qui avait pu êlre dit et fait la veille. C’est ainsi qu’un de ses premiers décrets avait été consacréà l’abolition delà conscription, et par conséquent à la suppression du service militaire ofiligatoire. Que ce décret fût un acte gouvernemental et national au premier chef, et point du tout com munal, là 11’est pas ce qui nous préoccupe actuellement. Nous le signalons, parce qu’il était rendu au moment même oû les préparatifs militaires étaient poussés avec la plus fiévreuse activité, où les plus illustres guerriers de la Commune fourbissaient leur grand sabre de bataille et se disposaient à pourfendre sans merci quiconque s’aviserait de leur résister.

Ces contradictions échappaient d’autant plus facilement à l’attention de la foule que d’autres décrets venaient en même temps llatter ses passions et alléger ses besoins. Le plus important de tous fut celui qui avait trait aux loyers. Il n’était pas long, mais il était significatif, et on l’accueillit avec un véritable enthousiasme. Considérant, disait ce décret, que le travail, l’industrie et le commerce ont supporté toutes les charges de la guerre , qu'il est juste que la propriété fasse au pays sa part de sacrifices, remise générale est faite aux locataires des termes d’octobre 1870, janvier et avril 1871. Nous 11e nous arrêterons pas a faire ressortir Fénormité d’un pareil acte qui, d’un trait de plume, tranchait une des questions les plus complexes soulevées par nos désastres, et ne se donnait même pas la peine d’établir des catégories entre les commerces, les industries, les travaux, connue s’il n’y en avait point qui, par la guerre même, étaient arrivés à des degrés de prospérité inespérés. Qu’il nous sullise d’avoir fait toucher du doigt les moyens factices par lesquels la Commune de Paris entretenait sa popularité de mauvais aloi à l’heure même où des flots de sang français allaient couler dans la plus épouvantable des guerres civiles.

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