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V. — A VERSAILLES

Au moment où le véritable Gouvernement de la France se réfugiait à Versailles, il avait rappelé auprès de lui la brigade Dandel, qui occupait les forts du Sud évacués par les Prussiens après la ratification des préliminaires de paix. Cette retraite avait mis entre les mains des fédérés de la garde nationale parisienne une série de forteresses importantes pour la sécurité des relations avec l’extérieur. C’est pourquoi ils s’étaient empressés de les occuper et d'y établir des garnisons à demeure. Mais la plus importante de toutes leur manquait. Le Mont-Valérien était toujours occupé par des troupes qui ne recevaient des ordres que de Versailles. Fièrement assise au faîte de la montagne qu’elle couronne de ses bastions largement profilés, cette citadelle domine Paris d’un côté, et toute la campagne des autres. En l’état, elle était une menace permanente pour les fédérés et une protection pour Versailles. Quant à s'en emparer, il fa'lait être fou pour y songer autrement qu’au

moyen d’une surprise. C’étai t cependant l’objectif de cette première expédition militaire de la Commune. Enlever le Gouvernement et balayer l’Assemblée ne venaient qu’en seconde ligne.

Gustave Flourens ne désespéra pas de mener cette entreprise à bonne fin. Il se piquait, entre amis, d’avoir partout des intelligences et d’être beaucoup mieux renseigné que tous ses collaborateurs. Pour lui, le cabinet du Chef du pouvoir exécutif n’avait point de mystères et de secrets. 11 entretenait des correspondances régulières avec des officiers attachés aux différents états-majors des généraux qui commandaient l’armée, et, sur les bancs de l’Assemblée, plus d’un représentant ne laissait jamais échapper l’occasion de lui faire tenir les documents et les nouvelles qui pouvaient lui être utiles. Il est certain qu’il payait assez cher pour cela. Il y faisait passer le plus clair des revenus d’un très-beau patrimoine qui aurait pu satisfaire les plus légitimes ambitions. Mais, en réalité, ce n’était que vanterie pure d’un cerveau détraqué par l’illuminisme. A une heure critique de sa vie, Gustave Flourens avait été la victime des fantasmagories et des hallucinations de l’Orient; il ne s’en éiait jamais relevé. Les portions les plus saines de son intelligence avaient été oblitérées. Son esprit n’avaii plus rêvé que domination et commandement, oubliant que lorsqu’on l’exerce dans les conditions où il se plaçait sans cesse avec une obstination maladive, le commandement est toujours dangereux, et pour soi, et pour ceux qui reçoivent des ordres et obéissent.

Dans les conseils de la Commune, Gustave Flourens avait une autre supériorité bien plus sérieuse, qui lui donnait un avantage incontestable sur tous ses compagnons. Il savait concevoir, exposer, développer et discuter un plan. Il n’est plus douteux que par cette qualité il parvint à faire adopter la campagne qu’il proposait. Ceux qui ont fait honneur à Bergeret des premières idées militaires de la Commune ont cru uniquement à la parole de Félix Pyat. Bergeret s'était récusé.

Au reste, Gustave Flourens prenait pour lui la besogne la plus difficile. A la tète d’une colonne, il allait droit sur le Mont Valérien qui, on l’espérait, n’opposerait une résistance ni longue, ni embarrassante. Pendant ce temps, le général Duval, avec une seconde colonne, faisait un mouvement tournant sur la rive gauche delà Seine, par Châtillon, en s’appuyant sur le fort d’Issy,etle général Bergeret, qui commandait la troisième co* lonne, opérait sur la rive droite du fleuve de la même façon que le général Duval. Les trois corps devaient opérer leur jonction dans les bois de la Jonclière, d’où la marche sur Versailles n’avait plus que la valeur d’une étape rendue facile par un premier succès. Quant au général Eudes, il était laissé en réserve On lui confiait la garde, la surveillance et le commandement des forts du Sud. Mais il devait rester en dehors de l’enceinte des fortifications, dans les villages, avoir autour de lui et tenir constamment disponibles un certain nombre de bataillons de marche, afin de sî porter en avant au premier signal. Pour remplir ces nouvelles fonctions, Eudes abandonnait la délégation de la guerre, Duval le commandement militaire de la Préfecture de police, Bergeret l’état-major général de la garde nationale. Ils n’hésitèrent pas.

On était au 3 avril, c’est-à-dire à l’époque de l’année qui est la plus propice à toutes les échappées dans la campagne. Les arbres épanouissaient leurs premières feuilles d’un vert tendre; les aubépines, les lilas, les giroflées commençaient à fleurir, et la chaleur, même en plein midi, n’avait rien que de très-supportable.

Tel fut le jour choisi pour cette sortie, qui devait assurer le triomphe de la Commune de Paris sur toute la France. N’eussent été les fusils chargés, les cartouches abondamment distribuées, les fourgons remplis de munitions de réserve qui suivaient, l’artillerie que de maigres chevaux traînaient lourdement et avec fracas, on aurait dit une promenade printanière. Quelques chefs, en effet, croyaient sincèrement à une simple promenade et communiquaient leur confiance à leurs hommes avec une naïveté qui serrait le cœur à ceux qui les

HISTOIRE DE LV COMMUNE

voyaient passer et connaissaient mieux la situation. En effet , selon l’expression d’un cynique, dans quelques heures, c’étai t la fabrique de veuves et d’orphelins qui allait commencer à fonctionner.

VL — La première bataille.

La longue colonne que conduisait Gustave Flourens sortit par les portes qui donnent sur le bois de Boulogne, se répandit et se déploya dans cette immense promenade aux trois quarts dévastée pendant le siège, gagna du côté de Suresnes et de Puteaux pour passer la rivière et gravir les pentes qui conduisent à la forteresse du Mont- Valérien Par toutes les routes, par tous les sentiers, on voyait s’avancer ces gardes nationaux fédérés. Ge n’était de toutes parts qu’une immense tache noire mobile, sur laquelle se détachait l’éclat des armes qui reluisaient au soleil levant. Les chefs n’avaient pas besoin d’exciter l’ardeur des soldats : elle était excessive depuis le premier rang jusqu’au dernier. Il n’y avait pas davantage a pousser à la vaillance. On était plein de courage, de résolution, d’audace, et même de témérité, surtout devant l’absence apparente de toute espèce do danger.

Calme et sereine dans sa force, la citadelle restait muette. En se dégageant des brumes du matin, elle étalait au soleil les belles lignes de sa grande architecture militaire. Les fédérés bruyants montaient, montaient toujours, et ne remarquaient que ce silence qui leur présageait une victoire facile. Par petits groupes, par compagnies, par bataillons, ils allaient à travers champs, s’éparpillaient dans les vignes, que le travailleur négligeait pour raison de force majeure. Toute la colonne était sortie des ruelles des maisons de plaisance qui s’abritent aux flancs de la montagne et présentait un certain ordonnancement militaire.

Tout a coup les embrasures s’animèrent; les ca-, nous s’allongèrent sur le rempart et présentèrent au dehors leurs gueules menaçantes, prêles à vomir la flamme, le fer, la mort et la dévastation. La vigilance du Mont-Valérien n’était pas prise en défaut, et ces préparatifs annonçaient qu’on n’entrerait pas dans ses murs comme on était entré dans les forts d’Issy, de Vanves, de Montrouge et de Bicêtre. Il y avait là des hommes d’honneur et d’énergie qui, au besoin, auraient su résister à des ordres qui leur auraient paru mal donnés, et faire attendre respectueusement l’obéissance que doit le soldat.

A cet aspect, un frisson courut même dans 1rs veines des plus braves. Si la forteresse se défendait, c’était un rude morceau à avaler; il n’y avait qu’à, la regarder pour en être absolument convaincu. Plus d’un dans la troupe, et même dans le brillant état-major de Gustave Flourens, cherchait déjà derrière lui s’il n’v avait pas quelque moyen certain de salut. Toute la folie de l’entreprise apparut alors à ceux qui avaient conservé quelque ombre de raison et de bon sens. Une volée à mitraille de ces canons, et le sol eût été jonché de morts, de mourants, de blessés. Mais it n’était plus temps pour reculer. D’ailleurs la haine était telle, chez la plupart des fédérés, que dans ce moment tout pas en arrière aurait été considéré comme une félonie et puni sur le champ sans rémission.

Le général Gustave Flourens prenait cependant ses dispositions pour faire au moins bonne contenance et démontrer le mieux possible qu’il n’était pas venu bénévolement se fourrer dans un guêpier. Un parlementaire est détaché de son état-major et sommation est faite au commandant de la forteresse de rendre la place. A pareille parole on répondit comme répondaient nos pères quand on leur avait confié un poste d'honneur. Qu’on vienne la prendre! Et le parlementaire n’eut pas même l’honneur de voir s’abaisser devant lui les pontslevis et de pénétrer au delà des glacis.

Un impatient, il y en a toujours dans Jes troupes indisciplinées, précipita le dénoûment. Un coup de feu partit des rangs des fédérés, et la balle alla frapper une sentinelle qui montait la garde sur les talus. A cette agression, on répondit immédiatement par un coup de canon qui fut le signal d’une première débandade sur les points extrêmes qu’oc¬

cupaient les fédérés. Il faut du reste avoir éprouvé les émotions que donnent les commencements d’une bataille pour en bien comprendre les effets. L°s vieilles troupes elles-mêmes ne sont pas à l’abri de ces émotions. Certes, il n’était personne dans Paris qui, après un horrible siège de cinq mois, ne fût familiarisé avec le bruit du canon et le .sifflement sinistre des obus. On pouvait dire qu’on en avait entendu sur tous les tons et vu de toutes les couleurs. Ge réveil du Mont-Valérien produisit néanmoins son effet terrifiant. Pendant que les embrasures s’enflammaient une à une sur tout le front de la forteresse, que les obus pleuraient en éclatant et que les grosses pièces vomissaient la mitraille, la débandade gagnait de proche en proche, et bientôt la colonne que conduisait Gustave Flourens se trouva coupée en deux tronçons, si même il n'y en eut pas un plus grand nombre. Sur plusieurs points, on ne put remarquer qu’une fuite désordonnée, et elle ressemblait à la panique qui signala le premier combat de Châtillon livré aux Prussiens.

Ralliant les bataillons qui se trouvaient le plus près de lui, Flourens se jeta dans les bois qui descendent vers Rueil. Il avait l’espoir d’y trouver un abri, et de pouvoir attendre l’issue des opérations qui se reliaient à la sienr.eet la complétaitent. Mais, quoique d’une autre nature, le danger n’était pas moins grand dans les bois de Rueil que sous les feux du Mont-Valérien. Là, en effet, guidés par des officiers habiles dont la vigilance ne les perdait pas de l’œil, se trouvaient des soldats qui chaque jour étaient enrégimentés, organisés, disciplinés à Versailles. Aux noyaux fournis par ce que l’on conservait les armées de la Loire et du Nord se joignaient successivement Jes hommes que nous rendaient les prisons d’Allemagne et les internements de Belgique et de Suisse. Chaque jour il en revenait, et ceux que la captivité n’avait pas trop fortement éprouvés étaient immédiatement incorporés. U y avait donc là une armée nouvelle avec laquelle il fallait compter. Les officiers principalement ne lui manquaient pas.

Mais, du moins, sous bois les fédérés de Flourens pouvaient répondre et rendre coups pour coups. La défense ou la résistance, nous ne chicanerons pas sur le mot, était d’autant plus facile, que les chefs de l’armée régulière n’agissaient qu’avec la plus excessive prudence. Loin d’exciter leurs hommes, ils les retenaient; ils les obligeaientde tirailler à distance, ce qui prolonge toujours le combat, et, en définitive, ne produit pas grand mal. On a voulu arguer de ce fait, c’est-à-dire des heures qu’avait duré la bataille, pour induire que les fédérés de Gustave Flourens s’étaient conduits comme des héros. Mais il ne faut pas oublier qu’on était à quinze jours du 18 mars; que dans cette journée néfaste des soldats avaient pactisé avec l’émeute; que quelques-uns d’entre eux avaient figuré au premier rang dans l’assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas; que des compagnies entières, et même des bataillons, avaient donné le triste spectacle des crosses en l’air, et que les hommes avaient livré leurs armes avec une facilité qui indiquait qu’ils n’avaient aucunement conscience de leurs devoirs militaires. A tout prix, il fallait éviter le retour de scènes semblables. Et pour cela les officiers préféraient prolonger la lutte et ne pas engager leurs soldats trop avant. Ils retardaient la victoire peut-être, et ils empêchaient qu’elle ne fût décisive du premier coup. Mais ils sauvegardaient et ils assuraient l’honneur de l’aimée que Vtrsailles était en train d’organiser. Ge fait, hautement et publiquement avoué par plusieurs officiers qui commandaient les troupes de formation nouvelle, explique bien des faits qui sans cela resteraient incompréhensibles. En première ligne, il faut mettre la longueur du combat, qui est hors de proportion avec le nombre des morts et des blessés qui furent relevés sur le champ de bataille. Et cette remarque est d’autant plus significative, qu’on ne saurait oublier en lisant ces récits que, des deux parts, on avait des armes de précision et à tir rapide.

La défaite des fédérés n’en fut pas moins complète. Cette longue résistance leur démontraitd’une

LES BATTERIES DES FÉDÉRÉS ÉTABLIES LE LONG DU CHEMIN DE FER DE L’OUEST ENTRE LES FORTIFICATIONS ET ASNIÈRES.

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