‹ Paris incendiéChapitre 3 sur 124 · IV. — L’émeute · texte numérisé non relu

IV. — L’émeute

Un article de journal mit le feu aux poudres. On y révélait, mais sans entrer dans des détails bien précis, les négociations honteuses entamées par le maréchal Bazaine avec le quartier-général des armée; allemandes établi à Versailles. En même temps, nos armes subissaient un échecdouloureux au Bourget, et l’on pouvait croire et dire que la négligence des autorités militaires supé-

JOURNEE DU 18 MARS. — Les canons, d'abord repris par la troupe, sont ramenés à la mairie de Montmartre.

ASSASSINAT DIS GÉNÉRAUX CLÉMENT THOMAS ET LECOMTR, DANS LA JOURNÉE DU 18 MARS.

rieures n’y était pas étrangère. Enlevée la veille par un de ces hardis coups de main qui sont si bien dans le caractère français, cette position retombait le lendemain au pouvoir des troupes allemandes qui l’attaquaient avec des forces imposantes, et surtout avec une artillerie formidable contre laquelle la nôtre, comme toujours dans cette guerre funeste, était inférieure en nombre et en portes.

Pour combler la mesure, M. Thiers revenait en ce moment du voyage patriotique qu’il avait entrepris à travers l’Europe, dans le but de chercher s’il n’était pas possible d’intéresser efficacement l’une ou l’autre des grandes puissances aux infortunes de la France.

Le vieux patriote revenait les mains vides, mais avec une instruction qui lui imposait le devoir de faire entendre d’énergiques paroles de paix dans les conseils du Gouvernement. Il fallait subir la loi de la nécessité, écouter et discuter les propositions qui étaient faites, et, l’honneur sauf, traiter avant l’épuisement des dernières ressources. De là des pouparlers, une suspension d’armes et un mouvement, de va-et-vient entre Paris et Versailles. Il était certain, les moins clairvoyants s’en apercevaient, qu’on débattait les conditions d’un.armistice, avec ou sans ravitaillement, afin de pouvoir consulter la France, appeler ses représentants et conformer la conduite du Gouvernement aux volontés qu’ils exprimeraient.

On le voit, il y avait là bien des éléments dont pouvaient et devaient profiter les fauteurs de désordres, et surtout ceux qui se déclaraient dès ce moment les partisans et les apôtres d’une guerre à outrance, bien qu’ils fissent fort mal leur service militaire quand on les mettait en face de 'l’ennemi. Ce ne sont pas toujours ceux qui crient le plus haut avant l’action, qui se battent le mieux. De même ceux qui s’aventurent, vont de l’avant et payent courageusement de leurs personnes dans les mouvements populaires, ne sont pas toujours ceux qui savent le mieux le but vers lequel on marche.

On en eut une preuve nouvelle dans la journée du 31 octobre.

Conduits par quelques meneurs habiles, qui, pour la plupart, se tenaient prudemment dans l’ombre pendant la première partie de la bagarre, les bataillons de Belleville, de Charonne et de Ménilmontant descendirent ce jour-là sur l’Hôtel-de-Ville. Tout le gouvernement leur paraissait suspect. Les plus ardents n’hésitaient pas à l’accuser de trahison; les plus modérés l’accusaient d’ineptie, d’indolence et de faiblesse. On lui reprochait surtout d’avoir pris en main le pouvoir dictatorial, et de n’en savoir pas user avec l’énergie qui ne recule devant rien. En conséquence on réclamait des élections immédiates, et, comme dans le monde révolutionnaire il faut toujours mêler au présent quelque réminiscence du passé, la constitution de la Commune de Paris.

Ce nom, qui devait dans quelques mois avoir un retentissement tellement sinistre qu’il est devenu dans notre langue synonyme de dévastation et d’épouvantement, ce nom apparaissait alors pour la première fois.

Il était loin d’éveiller de riants souvenirs ou même des souvenirs glorieux dans l’esprit des gens qui connaissent l’histoire. Mais parmi les gardes nationaux ameutés qui se précipitaient à l’Hôtel de-Ville, combien y en avait-il qui parmi les actes accomplis dans la grande régénération de 1789 et de 1793, auraient su distinguer l’œuvre de la Commune de Paris et l’œuvre du Comité de Salut public ou l’œuvre de l’immortelie Convention nationale? Pas un peut-être. N’importe : le mot était bien choisi; il était ronflant, il fit fortune. Chacun restait libre de cacher sous le mot la signification qui lui plaisait.

A défaut de toute autre, il y avait cependant une considération qui aurait dû arrêter des meneurs intelligents sur la pente fatale où ils entraînaient des malheureux trop faciles à l’égarement. Jamais la Convention nationale n’avait toléré qu’on pactisât d’une façon quelconque avec l’ennemi du pays; pour elle, c’était le plus grand de tous les

crimes, et sa sombre vigilance à cet égard ne s’endormait jamais. Or, nul n’ignorait dans Paris les paroles que se plaisait à répéter M. de Bismarck, notre plus mortel ennemi et le principal auteur des malheurs épouvantables qui accablaient la France. A qui .voulait l’entendre, à quiconque l’approchait, le grand-chancelier de la Confédération germanique disait sans cesse qu’il avait dans Paris, et contre Paris, le plus puissant des auxiliaires, et qu’une émeute ne tarderait pas à réduire à néant le Gouvernement de la Défense nationale, avec la même facilité qu’avait été renversé le régime impérial. Ces paroles, rapportées de cent endroits divers et commentées de toutes les façons, ne souffraient même plus qu’on discutât leur authenticité. On les acceptait, et quiconque nourrissait dans son cœur la flamme vive du patriotisme, réglait sa conduite de manière àleur donner un éclatant démenti. De là bien des silences qui, sans cette remarque, demanderaient explication. Les plus grands esprits, les plus grands citoyens donnaient à tous l’exemple de la résignation et de l’obéissance, et se contentaient de faire obscurément et sans murmures le service que leur imposait leur incorporation dans l’une des sections de la garde nationale. Le bon sens le plus vulgaire commandait d’en agir ainsi.

Mais allez donc parler de bon sens et de prudence avec des natures d’un fanatisme cauteleux comme celle d’Auguste Blanqui, le vétéran de toutes les conspirations, d’un fanatisme envieux comme celle de Félix Pyat, qui ne se pardonnera jamais de n’être pas le premier, le plus grand, le plus fort dans tout ce qui parle aux yeux et à l’esprit; d’un fanatisme ardent comme celle de Delescluze, que la persécution et les souffrances de Cayenne avaient aigri outre mesure, d’un fanatisme fougueux comme celle de Gustave Flourens, qui n’aurait eu qu’à se laisser faire pour avoir tous les sourires de la fortune et jouir de tous les avantages sociaux. Tels étaient, avec quelques subalternes, les principaux meneurs du 31 octobre. Le dernier du moins payait de sa personne, prenait part à l’action, et ne laissait pas à autrui le soin de conduire ses bataillons de Belleville, sauf à être le plus âpre et le plus hautain lorsqu’il s’agirait du partage des dépouilles, c’est-à-dire du pouvoir violemment conquis.

Page 1