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LA BATTERIE DES FÉDÉRÉS ÉTABLIE AU TROCADÉRO

façon péremptoire que le principal moyen d’action sur lequel ils comptaient leur faisait complètement défaut. L’armée n’était nullement disposée à tourner casaque et accueillait a coups de chassepots les grands apôtres de la fraternité universelle. Le fait était patent, brutal, et tous les plus beaux raisonnements du monde ne seraient pas arrivés à faire prendre le change. Tl en résulta ce qui se produit d’ordinaire en de semblables occurrences. Ne voulant pas faire retomber sur eux-mêmes la faute de leur déconfiture, les fuyards accusèrent leurs chefs de trahison, mot commode avec lequel on parvient maintenant à expliquer tous les échecs, et qui trop souvent ne sert qu’à justifier des indisciplines et des lâchetés.

On en avait surtout à Gustave Flourens. Idole le matin, il n’était plus qu'un misérable le soir. Quelques coups de canon avaient fait disparaître tout son prestige. Le képi hautement galonné n’avait plus le pouvoir d’exciter l’admiration et le respect. Le village de Rueil vit des scènes horribles. Les fédérés, coupés de leur point d’appui par l’artillerie du Mont-Valérien et par la mousqueterie des régiments de ligne qui ne laissaient pas entamer leurs positions, fuyaient à travers ces mômes bois qui avaient vu passer et repasser les combattants de Buzenval. Le major-général Flourens avait été entraîné dans cette débâcle qui n’était même plus une déroute, mais quelque chose de pire encore. Le courage que les fédérés n’avaient pas eu sur le champ de bataille, ils le déployaient contre leur chef. Poursuivi, traqué, insulté, exposé à toute sorte de mauvais traitements, il fuyait dehallier en hallieret de maison en maison, cherchant partout un asile qui lui présentât la sécurité pour quelques heures et ne le trouvant pas. De tout son brillant état-major, un seul aide de camp était resté fidèle à ce malheureux jeune homme. C’était un ami véritable, qui depuis longtemps était décidé à partager la bonne et la mauvaise fortune. Ensemble ils couraient à travers champs, se dérobant le plus qu’ils pouvaient à tous les regards ; car partout, il y avait pour eux des ennemis. Ils arrivèrent ainsi jusqu’au village de Chatou et entrèrent dans une méchante auberge qui-se trouvait sur leur chemin. Une heure de tranquillité, et ils é Laient sauvés.

Là, Gustave Flourens n’eut rien de plus pressé que de dépouiller les insignes de son grade et de faire disparaître les souillures matérielles qui le couvraient. En homme habitué aux voyages dans les pays les moins civilisés, il avait toujours avec lui des vêtements de rechange et un seau d’eau suffisait à sa toilette. Dans sa course fugitive, Gustave Flourens n’avait pas perdu ce mince bagage, et il le mettait hâtivement à profit pour dépister ceux qui pouvaient être sur ses traces. La gendarmerie ne lui en laissa pas le temps. Éparse dans toute la plaine, elle ramassait les fuyards et en faisait des groupes de prisonniers qu’elle expédiait à Versailles.

Comment sut-elle qu’un des chefs était entré dans un cabaret de Chatou? On a prétendu qu’il y avait eu délation. Mais le fait rfa jamais été clairement démontré.

Toujours est-il qu’un gendarme s’offrit à la vue de Gustave Flourens au moment où celui-ci s’y attendait le moins.

Prendre un revolver dans sa poche et le décharger sur le gendarme, qui tomba grièvement blessé, ce fut pour l’infortuné major de secteur l’affaire d’un instant. Résolution et action avaient été aussi promptes que la pensée.

On accourt au bruit de divers côtés, et le premier qui se présente est un ollicier à la compagnie duquel appartenait le gendarme. A la vue du soldat blessé, i’officier tire son sabre et se précipite sur Gustave Flourens qui a saisi pour se défendre son épée de commandement. Une lutte terrible s’engage. L’officier frappe d’estoc et de taille avec une impétuosité qui supprime toutes les parades et annihile la science. C’est un duel sans merci. Il faut tuer ou être tué. Enfin la pointe du sabre pénètre par l’œil dans la cervelle en déchirant les chairs de la face. Guslave Flourens foudroyé s'affaisse et tombe comme une masse. Ce n’est plus qu’un cadavre dans une mare de

sang. Quand on se penche sur lui pour le reconnaître, coûte vie a déjà disparu.

Lanouvelle de cette mort produisit dans Paris une très-vive sensation, dès qu’elle y fut connue. Par lui-même ou par sa famille, Gustave Flourens avait des attaches nombreuses, et des plus honorables, dans le monde des lettres, clés arts et de la science. C’est là surtoutque sont fortes les impressions ressenties et qu'elles ont besoin d’expansion au dehors. On connaissait déjà depuis quelques heures le grave échec essuyé sous le Mont-Valérien. On savait que la colonne avait été coupée en deux par le canon de la forteresse. La nouvelle avait été portée par lespremiersfuyardsqui avaient gagné au pied du côté de Suresnes et de Puteaux. Mais on ignorait encore les détails de la bataille et de la déroute qui avait fini de la façon la plus ignoble et par une mort obscure et tragique.

On a porté des jugements fort divers sur Guslave Flourens. Quelques-uns, surtout parmi ceux qui l’ont connu avant 1870, ont prétendu et prétendent encore qu’il méritait beaucoup mieux que ce que lui avait réservé la destinée. Nous l’avons personnellement beaucoup vu, en 1860, après son retour de Crète; il nous faisait de longs récits sur cette île antique et fameuse. Il parlait de l'Orient grec avec un charme infini et nous l’écoutions toujours avec plaisir. Jamais nous n’oublierons l’aménité de ses manières, la douceur de sa voix, la netteté etla vigueur pittoresque de ses descriptions, la nouveauté et quelquefois la profondeur de ses aperçus. Dans le domaine de la science ethnographique et historique, il était sur son véritable terrain. On peut très-légitimement regretter qu’il en soit jamais sorti. Mais il n’était pas besoin dê voir deux fois Gustave Flourens pour comprendre le feu sombre qui couvait dans son cœur, creusait encore plus ses joues naturellement caves, et allumait une flamme étrange' dans son œil ombragé de sourcils épais. Ce jeune homme avait soif de renommée. Il était ambitieux de bruit fait autour de son nom, et, s’aveuglant sur cette passion, il ne se préoccupait pas le moins du monde de la nature du bruit. Qu’il fut de bon ou de mauvais aloi,peu lui importait. Qu’il y en eût, cela lui suffisait.

Comme il était de nature et de mœurs ascétiques, on a prétendu que Gustave Flourens avait des aspirations au martyre. Ce n’est pas vrai; il n’y a là qu’une observation à la surface. En politique surtout, Gustave Flourens n’était jamais disposé à donner rien pour rien. S’il savait à l’occasion faire le sacrifice de son temps et de sa liberté, s’il n’était pas ménager de sa peau, c’était à la condition d’être toujours au premier rang, afin de recueillir tous les bénéfices du bruit que l’événement pouvait produire. Jamais il n’aurait consenti a travailler et à combattre obscurément pour le triomphe de ses idées, si tant est qu’il eût une doctrine. Toute sa vie publique est là pour attester l’exactitude de nos appréciations. Il nous fait l’effet de ces comédiens, bien connus des auteurs dramatiques, qui voudraient constamment occuper la scène, et qui, dans une pièce, drame ou comédie, supprimeraient volontiers tout ce qui n’est pas de leur rôle et dit par eux. Ces caractères sont plus répandus qu’on ne le pense vulgairement. Il y en a partout. En politique, ils sont excessivement dangereux.

Dans les derniers mois du Gouvernement impérial, Gustave Flourens avait montré clairement tout ce quil était. Une réunion publique le met aux prises avec un commissaire de police qui veut l’arrêter. C’est lui qui arrête le fonctionnaire public, en faisant un appel- aux armes qui expire sans écho. Il ne reste de celte équipée, des coups de pistolet tirés en l’air, des épées mises au vent, que le souvenir grotesque d’une promenade nocturne à la recherche d’une barricade qui puisse garder le prisonnier. Gustave Flourens s’éclipse et laisse ses compagnons d’émeute se débrouiller comme ils le pourront avec la justice. Le bruit était fait; mais il pouvait coûter cher. Autant valait éviter de solder la dépense.

Après le 4 septembre, Gustave Flourens rentre à Paris et les agissements de Belleville commencent. Il faut à cet aventurier, car on ne saurait autrement le caractériser, un commandement, et il l’ob¬

tient par une. élection à laquelle il ne faut pas regarder de trop près. De tons les chefs militaires, nommés ou élus, qui doivent concourir a la défense de Paris, Gustave Flourens est le plus insubordonné, mais aussi te plus exigeant. Quand on regarde ses états de service, on y trouve bien des journées comme celles du 31 octobre, du 22 janvier, et quelques autres; mais on n’y trouve pas une action d’éclai accomplie contre l’ennemi. On peut te dire aujourd’hui sans vantardise: pendant cinq mois la garde nationale de Paiis a montré un patriotisme héroïque au-dessus de tout éloge; partout elle a montré l’abnégation du sacrifice qui convient à des hommes de cœur. Si l’on a vu des défaillances, il faut les chercher auprès des gens qui aiment le bruit pour le bruit. Gustave Flourens notamment ne parut aux avant-postes que pour y prêcher la défection. Il y a là une tache dont sa mémoire ne sera pas lavée aisément. Qu’on lui conserve affection et sympathie, peu nous importe. Nous respectons la liberté des sentiments intimes comme toutes les libertés. Mais quant à nous, il nous est impossible d’oublier que Gustave Flourens n’a pas fait son devoir de chef et de soldat devant l’ennemi de la patrie, et qu’il ne réclamait des armes et des munitions que pour combattre ses concitoyens. Le sang qu’il a fait répandre doit retomber sur lui. Que des affections pleurent sur sa tombe, nous l’admettons; mais qu’on ne réclame cle nous rien de plus.

VIL — Autres péripéties.

Le général Duval avait opéré sur la gauche le mouvement qui avait été convenu, qui devait appuyer le mouvement central et contribuer à son succès. Duval n’était pas un lettré. IL n’attribuait aucune importance au bruit que l’on fait en dehors de la cause que l’on sert. Il ne voyait que le but. Il était, de son état, ouvrier fondeur de métaux et passait pour très-habile parmi les gens de sa profession. C’était surtout une nature très-robuste, d’une intelligence peu commune, qui aurait pu le conduire très-loin si elle avait été cultivée et fécondée. Mais la dominante de son caractère consistait dans une énergie devenue proverbiale dans les ateliers. Un pareil homme, placé dans un milieu favorable, aurait pu faire de grandes choses. On ne connut sa valeur qu’après le siège de Paris. Il n’était plus temps de l’utiliser. Duval était passé au service du Comité central et de la Commune. Des hommes honorables qui l’ont connu particulièrement prétendent que nul plus que lui ne haïssait les Allemands et les Prussiens.

Prenant les chemins de la rive-gauche, le général Duval s’était avancé avec confiance vers les hauteurs de Châtillon, que les Prussiens ont rendues célèbres. Dans les rangs des bataillons qu’il commandait, comme dans les bataillons de Gustave Flourens, on était persuadé que les troupes de ligne ne feraient pas la moindre résistance, et que les soldats n’attendaient que la présence des gardes nationaux pour renouveler les scènes de Montmartre et les défections du 18 mars. Duval était peut-être le seul, dans son entourage, qui ne partageât pas cette idée. Le bon sens de l’Ouvrier parisien lui disait qu’on ne voit pas deux fois de suite de semblables défaillances. Il marchait donc avec une résolution froide dans les chemins creux de Clamart et des Moulineaux; mais plus anxieux qu’il ne voulait le laisser paraître. Il comptait principalement sur la première ardeur de ses soldats pour enlever les positions qu’on tenterait de lui disputer.

Les troupes de ligne avaient pris, dans les travaux exécutés à Châtillon, la place qui avait été longtemps occupée parles Prussiens. Les tranchées présentaient de solides abris et on pouvait s’y dé • fendre énergiquement sans courir des dangers bien sérieux. En outre, les corps de troupe qui se trouvaient de ce côté étaient les meilleurs de ceux que reformait chaque jour activement le Gouvernement de Versailles. Gela ne présageait rien de bon pour les fédérés, encore moins sur cette ligne que sur la ligne du Mont-Valérien, La redoute valait la forteresse.

HISTOIRE DK LA COM MH N K

En effet, dès les premiers coups de feu, il fut facile de voir et de juger que l’attaque était aventurée. Mais Duval avait quelques bataillons qu’il pratiquait de longue main et qu’il avait fanatisés. Avec eux, il se rua sur les soldats qui n’abandonnaient pas leurs positions et se battit comme un lion blessé. Il alla même si avant qu’il se lit complètement envelopper avec les quelques hommes qui n’abandonnaient pas ses traces. Il en résulta une lutte désespérée où l’arme blanche se mêla souvent à la fusillade. La baïonnette est plus sûre que la Italie quand les combattants se touchent et peuvent se prendre corps a corps. Accablés par le nombre, et ne se sentant pas soutenus, la plupart des hommes de Duval se rendirent et furent faits prisonniers. Quant à lui, il ne voulut jamais de quartier. Il épuisa les munitions de ses revolvers, et quand l’épée fut brisée dans ses mains, il prit encore un. fusil et s’en servit jusqu’au moment où, criblé de blessures, il tomba épuisé sur le sol. Les soldats l'achevèrent.

On a dit que, pris au plus fort de l’action, Duval avait éLé amené sain et sauf à un général français. Celui-ci l’interroge et lui demande ce qui serait advenu si les sorts avaient été changés. « Je vous aurais fait fusiller sur place, » dit fièrement Duval. —Vous venez de prononcer votre arrêt, répond le général.— Et il livre le chef delà Commune à scs soldats victorieux, qui le passent immédiatement par les armes.

C'est là une légende pure. On en invente beaucoup dans les temps calamiteux, pour parler plus énergiquement à l’imagination des foules. L'héroïsme à la Romaine fait toujours bien dans un récit de bataille. Il ne faut pas y attacher plus d’importance qu’à tous les contes bleus. Nous n’aurions même pas relevé cette imagination apociyphe, si l’on n’y avait mêlé le nom d’un glorieux vétéran de notre armée.

Cette double défaite, à laquelle on était loin de s’attendre, sema la désolation parmi les souteneurs de la Commune et amena dans Paris une grande perturbation. Il n’y avait pas à s’y méprendre ni à se faire illusion. Les fuyards rentraient dansla ville par toutes les portes du Sud, etsurtoutde l'Ouest. Ils allaient dans tous les coins racontant leurs mésaventures et n’épargnaient pas les détails. On avait même quelque peine à dégager la vérité vraie de ces récits qui se contredisaient souvent, sauf sur un seul point: Les soldats n’avaient pas tourné casaque, et à toutes les insinuations, à toutes les sollicitations, comme a toutes les agressions, ilsavaient répondu par des coups de fusil. Cela était bien établi et donnait une face nouvelle a la situation.

Au reste dès qu’ils étaient parvenus à rentrer dans la ville, les fuyards n’avaient plus du tout la, même allure qu’en rase campagne. C’est là qu’il :.dlait les voir pour bien juger de l’effet produit par quelques coups de canon inattendus. Pâles, t ffarés, ils couraient dans tous les sens, cherchant L us les chemins, tous les sentiers qui pouvaient les mettre rapidement à l’abii du danger. En grand nombre, ils se jetèrent dans lestalusdu che-

dn de fer de l’Ouest, longeant la voie quand elle cur paraissait libre, et, à la moindre alerte, se cachant dans les broussailles et les plantations qui donnent de la solidité au terrain. Sur la rivedroite et sur la rive gauche, ce fut le même spectacle ; les mêmes scènes se reproduisirent avec fort, peu de variations. Quelques échappés du combat de Chàtillon vinrent même jusque sur le chemin de fer de Sceauxet troublèrent la tranquillité des postes établis par la Commune pour garder cette grande voie de communication, à laquelle on tenait essentiellement. Ces postes de fédérés étaient très-curieux à voir pour des gens qui recherchent avant tout le pittoresque. Mais il ne fallait pas être bien grand clerc en fait de choses militaires pour comprendre, après un rapide examen, que ces postes n’opposeraient pas une résistance bien longue le jour où l’on voudrait les attaquer sérieusement.

Cependant les faits les plus graves se passaient sur la rive droite. C’était naturellement par là qu’on avait ressenti le plus violent contrecoup de l’échec éprouvé par la colonne que commandait Gustave Flouren«.

Déjà, depuis la veille, l’action était engagée autour du pont de Neuilly.

Le ‘2 avril, en effet, le docteur Alphonse Pasquier, médecin principal des armées et chirurgien en chef des troupes de Versailles, s’étant imprudemment avancé pour reconnaître l’emplacement favorable à une ambulance, avait reçu en plein cœur une balle tirée presque à bout portant. La mort avait été instantanée. Le docteur Pasquier était couvert par son caractère de médecin et par les insignes de la Convention de Genève. Mais la Commune ne respeclait rien. Elle affecta de ne voir que les galons qui décoraient la manche du docteur et lui donnaient rang de colonel. Elle oublia de dire que, malgré son habit militaire, Alphonse Pasquier n’avait pas même une épée au fourreau. Les gardes de Paris, qu’il avait longtemps soignés, vengèrent leur ancien médecin-major. Plus d’un fédéré paya de sa vie l’acte lâche et misérab’e qui commença les hostilités. Mais cela ne nous rendit pas le médecin distingué, l’homme excellent que ses nombreux amis regrettent toujours.

Revenons à la journée du 3.

On se rappelle sans doute que le général Bergeret, le héros de la place Arendôme, devait appuyer le mouvement de Flourens en portant des troupes à travers Neuilly et Courbevoie dans la direction de Rueil.Le général, qui ne dédaignait pas de prendre sesaises,toutfaroucheamidu peuple qu’il s 3 montrait, arriva en voiture découverte, au moment même oïi les bataillons se mettaient en marche pour exécuter le programme arrêté et convenu. Des aristocrates n’v auraient pas regardé de si près: ils auraient trouvé tout naturel que leur chef usât de tous les moyens qui rendent la locomotion rapide. Mais les égalitaires sont beaucoup plus sur l’œil. Au fond, ils pensaient que le général Bergeret n’aurait dû se servir de voitures qu’autant qu’il pouvait eu fournir à chacun de ses hommes. Donc, dès le début, les passions envieuses élaient surexcitées et il y avait, mécontentement. Quand on en est arrivé là les soupçons ne tardent,] as à venir, et dans la démocratie ilsvontvite. Iln’en fallait pas davantage pour rendre la marche lente et difficile, et compromettre au besoin le succès de toute l’o pération. Mais ce succès était déjà bien assez compromis d’autre part.

Telles élaient les dispositions de la colonne Bergeret quand elle vit tomber dansses rangs les premiers fuyards de l’armée de Gustave Flourens. Qu'on juge de l’effet produit et de l’ébranlement général qui en fut la suite ! La défaite était consommée avant même qu’on eût entendu un coup de fusil, et les plus intrépides à fuir ne furent pas ceux qui pouvaient au moins dire avec vérité qu’ils avaient vu la fumée et le feu de la bataille. La panique devint générale. Tous les villages qui s’éparpillent le long de la Seine, depuis Courbevoie jusqu’à Asnières, virent ces foudres de guerre regagneras campements et les bivouacs établis sous Je canon des remparts. En vain essayait-on de les rallier. Quand i'sne donnaient pas l’exemple d’une fuite honteuse, les chefs subalternes y usaient leur peu d’énergie et y perdaient le peu d’autorité qui leur restait encore. Les grades conférés par l’élection n’avaient jamais eu un prestige bien grand, même aux yeux des électeurs, qui tournaient volontiers leur œuvre en dérision. Ils en avaient, dans ce moment, moins que jamais.

Tout cela est véritablement pitoyable, et d’autant plus que, malgré les bulletins singulièrement falsifiés que publient soit la place sous la signature du colonel Henry, chef d’état-major, soit la Commission exécutive avec la signature de Félix Pÿat, G. Tridon, Lefrançais, E l. Vaillant, chacun sait pertinemment à quoi s’en tenir. Car la foule abonde clans les Champs-Elysées et dans tous les quartiers qui avoisinent le vaste terrain du combat sur la rive droite. Depuis six mois la population entière est habituée à toutes les horreurs de la canonnade. Elle va où pleuvent les projectiles comme au spectacle. Elle se plaît au bruit des détonations et regarde avec avidité la llainme du coup qui part et les éclats de l'obus qui tombe. Mais en même temps, elle peut constater que, parmi les fédérés, s’il y en a de braves, il y en a beaucoup qui rechi-

| gnent. E le 11c se laisse pas séduire par les aiguilj iel tes brillantes du chef de batterie Lisbonne, un j comédien qui se croit toujours sur les planches. Elle voit les débandades et les fuites ignobles et se sent une grande tristesse dans le cœur.

N’oublions pas de dire que la maraude ne perdit pas son comple dans cette déroute. Depuis plusieurs mois, elle se pratiquait en grand dans toutes ces campagnes. Malheur aux maisons isolées ou abandonnées. On s’v établissait comme jamais vainqueur insolent ne s’est établi clans un pays conquis. On usait et abusait de tout ce qui s’y trouvait pour la satisfaction des moindres besoins. Ce qui ne pouvait servir était souillé, brisé, pillé, incendié, dévasté. Les francs-tireurs avaient commencé la besogne qu’avaient continuée les soldats et surtout les gardes mobiles et les gardes mobilisés. Maintenant les félérés l’achevaient. Ce serait à croit c que le niveau de la moralité générale avait singulièrement baissé, si l’on ne savait (]ue la guerre, en déchaînant tous les mauvais instincts, toutes les mauvaises passions , déprave l’homme et le rend capable des actions les plus répréhensibles qu'elle dissimule en les décorant de noms pompeux. C’est pour cela que la guerre a toujours été regardée comme la pire ennemie de la civilisation. La gloire militaire n’a jamais rien fait gagner à l'honnêteté.

Ces écarts que commettaient au dehors les fédérés étaient, du reste, pour le présent, le moindre des soucis de la Commune, qui s’en permettait bien d’autres au dedans.

Avant tout, il fallait dissimuler la défaile. Pour, cela, on publia, dans la journée même du 3 avril, deux dépêches datées, l’une de 11 h. 20 m., l’autre de 2 heures qui méritent d'être reproduits. La première est du colonel Bourgoin :

« Bergeret et Flourens ont fait leur jonction ; ils marchent sur Versailles. Succès cerlain. »

La seconde est un véritable bulletin :

« Vers quaire heures du matin, les colonnes commandées par le général Duval et le colonel Flourens ont opéré leur jonction au rond-point de Courbevoie. A peine arrivées, elles ont essuyé un feu nourri ouvert par le Mont Valérien. Les troupes se sont abritées derrière les murs et les maisons. Ainsi garanties, les commandants ont pu organiser un mouvement qui a complètement réussi, et les deux colonnes ont pu franchir les lignes et se mettre en marche sur Versailles-, Le général Berg< ret, en tète de ses troupes, les a entraînées au cri de Vive la République 1 et a eu deux chevaux tués. Le feu de l’armée de Versailles ne nous a occasionné aucune perte appréciable. »

Nous ne nous arrêterons pas à faire remarquer le sans-gêne avec lequel on fait figurer Duval a Courbevoie pendant qu’il combat à Clamart. Nous ne relevons que la dernière ligne. Le feu du Mont- Valérien a coupé la colonne en plusieurs tronçons, c’est certain. Mais, de l’aveu même des gardes nationaux fédérés, il cherchait bien plus à les disperser qu’à les mitrailler. Nous n’étions encore qu’au début. Il y avait des ménagements,

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