IX. — La réorganisation
C’est alors que la nombreuse artillerie dont disposait la Commune de Paris reprit un rôle capita1. Tous les abords des chemins qui conduisaient a Versailles et pouvaient servir de débouchés aux arrivages de cette ville furent encombrés de canons auprès desquels on veillait jour et nuit. On eu mit surtout dans les environs du chemin de fer de la rive droite, qui, depuis longtemps, est devenu une tête de ligne importante. Depuis les fortifications jusqu’au pont d’Asnières on comptait plusieurs batteries qui se soutenaient mutuellement et dont les feux pouvaient se croiser avec les feux des bastions. C’était formidable, et l’on ne peut nier qu’avec celte artillerie, si elle eût été bien servie, la Commune aurait pu défier toutes les attaques de vive force et leur opposer une résistance invincible. Mais la condition que nous indiquons faisait complètement défaut. On ne péchait ni par le nombre ni par le calibie des canons. Un manquait d’artilleurs, et il n’était pas facile de remédier à cette pénurie. Un n’improvise pas de bons servants de pièces et de bons pointeurs comme ou peut à la rigueur improviser un combattant d'infanterie, en lui mettant un fusil et des cartouches entre les mains. Les manœuvres de l’artillei ië exigent des éludes et des connaissances spéciales, et c’est ia science seule qui r ègle le tir et lui donne sa valeur et sa portée. Plus on perfectionne, plus on perfectionnera l’artillerie, et plus celte observation sera juste. Les fédérés avaient pu s’en convaincre, dans cette série de ridicules et lugubres équipées qui composent leur fameuse journée du 3 avril. Sur plusieurs points, à la redoute des Moulineaux notamment, les canons qui devaient appuyer le mouvement du général Duval avaient envoyé leurs obus de telle sorte que ces projectiles .avaient'fait cause commune avec les mitraillades de Versailles. Tout le monde avait pu remarquer ce mau.ais service, celte fausse manœuvre de la grosse ar.illerie ; il est même permis de dire que celte attaque à revers pouvait être comptée pour un des motifs immédiats du désordre et de la confusion.
C’est pourquoi ou était disposé aux plus grands sacrifices pour mettre sur un pied respectable l’outillage et le service de l’artillerie.
Dans cette voie, nul.ne se montrait plus ardent et plus actif que le général Cluseretqui avait subitement remplacé le général Eudes, comme Délégué à la guerre.
On a dit que Cluseret n’était pas étranger au plan de Bergeret et de Fiourens. Un peut révoquer en doute l’assertion. Le Délégué à la guerre attachait beaucoup plus d’importance aux opérations sérieuses par Clamart et Châlillon qu’aux tentatives folles qui se faisaient sur la rive droite. Il n’avait pas à heurter de front des hommes violents, emportés et têtus comme ues mules d’Espagne. Il les laissait, faire, mais démontrait par sa conduite quel était son sentiment.
Dans la journée du 3, il s’élait porté au fort d’Issy et avait dirigé le pointage et la manœuvre des seules pièces qui remirent les services qu’on en attendait. Un avait pu juger par cette expérience ce qu’est, en toutes choses un homme du métier. Cluseret avait étudié d’abord dans les livres, et appr.s ensuite, sur les champs de bataille comment on se sert des engins de guerre. IL n’avait ni le tempérament de Duval, ni la vanité folle de Gustave Fiourens, ni la vantardise grotesque de Bergeret. Il fut ie seul qui gagna quelque chose à la journée du 3 avril. Pendant qu'on enterrait les deux premiers, et que le présomptueux Bergeret devenait suspect a tout le monde, à ses soldats d’abord, qui raillaient les deux chevaux de la voiture tués par un obus de hasard, à la Commune ensuite, qui voulait trouver une tête sur laquelle elle pût faire retomber toute la responsabilité de l’échec, le général Cluseret grandissait en proposant les seules mesures qui pouvaient masquer une situation mauvaise,
HISTOIRE DE LA COMMUNE
et surtout en les faisant exécuter vigoureusement dès qu’elles avaient été adoptées.
Si l’on voulait énumérer les forces dont disposait la Commune en ce moment, on arriverait facilement et vite au chiffre énorme de 150,000 hommes. Là dedans les fanatiques du Comité central fournissaient un contingent de 30,000 hommes; les entraînés, 20000; même nombre pour les déclassés, cherchant de tous côtés et prenant de toute mains le pain quotidien; les ouvriers sans travail fournissaient 30,000 hommes et l’on n’exagère pas. Enfin le reste était donné par des rebuts de prison et des aventuriers de toute catégorie, de toute nationalité, gens des plus dangereux, surtout quand ils font cause commune avec le Gouvernement. Voilà les éléments que le général Cluseret voulait organiser, régulariser, discipliner.
Tout cela concernait les dispositions militaires en vue de la lutte qui était désormais engagée et qu’on paraissait décidé à soutenir avec le dernier acharnement. Mais il fallait également autre chose. Avant tout on éprouvait la nécessité de parler fortement aux yeux de la foule qu'on voulait s’attacher, et de l’impressionner par quelque émotionnante cérémonie. C’est alors que furent résolues les funérailles révolutionnaires pour honorer les morls du 3 avril.