‹ Paris incendiéChapitre 24 sur 124 · X. — Lts FUNÉRAILLES · texte numérisé non relu

X. — Lts FUNÉRAILLES

Les victimes ne manquaient pas après ces jeux sanglants. Une trentaine de cadavres avaient été relevés sur les champs du combat et déposés provisoirement à l’hôpital Beaujon. Là également se trouvaient des blessés qui ne devaient, qui ne pouvaient vivre longtemps avec les horribles mutilations de la mitraille. Chefs et soldats gisaient pêlemêle et indistinctement sur les dalles funèbres. Quelques galons sur les vareuses maculées de sang et de boue indiquaient seulement et faisaient reconnaître ceux qui avaient commandé et ceux qui avaient obéi. Sur les képis on lisait les numéros les plus divers. Mais on remarquait principalement le 128e, le 188e, le 24e, les trois bataillons qui avaient été le plus fortement éprouvés à l’attaque du Mont-Valérien et dans les combats qui s’en étaient suivis. A eux seuls, ils allaient fournir presque tout le premier contingent mortuaire que la Commune se proposait d’exploiter avec cette audace pompeuse qui n’a jamais manqué de produire son effet sur les masses.

On débuta par un mensonge cynique. Toute la responsabilité de l’attaque, tout l’odieux de l’agression, et par conséquent du sang versé, furent rejetés sur le Gouvernement de Versailles. Son tort n’était pas seulement d'avoir su rallier quelques régiments qui ne se débandaient pas à l’approche des gardes nationaux, de compter parmi ses serviteurs quelques hommes qui comprenaient comment on doit garder et défendre une forteresse; à cela venait encore se joindre le tort d’avoir le premier lancé ses colonnes contre la population inoffensive de Paris. La Commune le disait, on devait le croire, malgré l’évidence, malgré la démonstration victorieuse que le plus vulgaire bon sens pouvait opposer à ces allégations audacieuses, mais mensongères. Et ce qu'il y a de véritablement lamentable, c’est qu’effectivement on le croyait. Nous le répétons : on le croyait! Et nous écrivons plus d'un an après les sinistres événements écoulés.

Si nous n’avions vu le merveilleux parti qu’a su tirer la politique prussienne delà crédulité publique, nous ne comprendrions pas ce qu’on voyait alors dans Paris, et nous douterions de la sincérité de nos souvenirs. Mais les preuves écrites sont devant nos yeux. Nous ne pouvons les récuser, comme on récusé un cauchemar. Le témoignage personnel est là, corroboré par les documents rassemblés au jour le jour. Nous en sommes réduits à enregistrer les faiis, quelque déploi abies qu’ils soient, en regrettant que les agissements de la chancellerie prussienne aient trouvé si vite de semblables adeptes, et surtout parmi des Français.

On ne s’en tint pas là. Sur le chemin de la calomnie on ne s'arrête pas aisément, et, lorsqu’on

fait tant quede renverseriez rôles, un peu plusou un peu moins ne coûte guère. La veille, on s’est contenté d’attribuer l'attaque aux troupes de Versailles; le lendemain, on fait un pas de plus; cette attaque devient un guet-apens. L’avis que publient lès journaux et qu’on distribue dans les rues, au nom de la Commune, convie tous les citoyens à se rendre « à l’enterrement de nos frères assassinés par les ennemis de la République dans les journées des 3, 4 et 5 avril. »

A Glamart, aux Moulineaux, à Châtillon, au Mont-Valérien, à Rueil, à Courbevoie, à Neuilly, à Asnières, ce n’était plus des combats qui avaient eu lieu, en cherchant adonner la mort qu’on s’exposait à recevoir. Non, c’étaient des assassinats !

Des catafalques ave 3 de splendides baldaquins furent expressément dressés et ornementés. Des drapeaux rouges en faisceaux pavoisaient les quatre angles et faisaient d’autant mieux ressortir les insignes du plus grand deuil. Comme on avait beaucoup de cercueils à emporter, les voitures ordinaires n’auraient pas pu y suffire. De grands fourgons chargés de ces riches catafalques avaient donc été transformés en chars funèbres, à côté desquels se tenaient des hommes en armes. Derrière marchaient les membres de la Commune, revêtus des écharpes rouges qui indiquaient le mandat qu’ils avaient reçu du peuple.

C’était, du reste, une cérémonie militaire, tout autant que civile, car on avait convoqué une vingtaine de bataillons. Ils étaient à la tête, à la queue, sur les flancs du cortège. Officiers et soldats portaient à la boutonnière l’immortelle, la fleur des morts. Au premier rang figuraient des tambours, en nombre considérable, qui de minute en minute faisaient entendre des roulements sourds. Puis venaient les clairons, plus nombreux encore; mais les cuivres, pour la circonstance, adoucissaient la sonorité de leurs éclats stridents. Enfin, de distance en distance, des musiques militaires exécutaient des marches funèbres.

Il y aurait injustice à ne pas reconnaître que ce spectacle présentait quelque chose d’imposant. On se sentait le cœur remué par une émotion étrange, mal définie et qui s’élevait au-dessus d’une pitié vulgaire. Bien des gens qui étaient loin de sympathiser avec la Commune se découvraient respectueusement et restaient tête nue tout le temps que durait le défilé.

Et c'était long.

Car , après les tambours , après les clairons , apres les premiers bataillons fédérés, après les musiques militaires, après les chais, après les membres de la Commune et les membres du Comité central, qui profitaient de l’occasion pour se remettre en scène, après les parents des victimes, après les officiers des bataillons qui n’étaient pas de service, venait la masse du peuple, et elle était nombreuse, compacte, épaisse, profonde. Elle couvrait à elle seule une longueur de plusieurs centaines de mètres. Et derrière elle, marchaient encore d’autres bataillons.

Le cortège, où l’on voyait beaucoup de femmes et d’enfants, tous ornés d’immortelles jaunes et noires, descendit de l’hôpital Beaujon par les grandes et larges voies Haussmann et Malesherbes et vint déboucher près de la Madeleine sur les grands boulevards. Dès lors son itinéraire était tout tracé. Le convoi n’avait qu’à suivre l'artère principale de Paris jusqu’à la place de la Bastille. Là, un léger coude le portait tout droit au cimetière du Père-Lachaise, où étaient préparées les fosses devant lesquelles devait se faire la dernière cérémonie. Car tout n’était pas fini avec cette longue promenade. Quand la religion manque, il faut un discours avant de rendie froidement à la terre notre dépouille mortelle.

Un membre de la Commune, le plus en vue, Charles Delescluze, s’était chargé de cette dernière partie de la cérémonie.

Malade, exténué, à bout de forces, cet homme n’était plus soutenu que par l’énergie de la volonté; mais cette énergie était indomptable, et servait une passion qui, après tout que nous avons vu, peut être considérée comme la plus terrible de celles qui grouillent dans le cœur de certains hommes :

Charles Delescluze haïssait la société. Cette haine, née d’un tempérament atrabilaire, était surexcitée et aigrie par des souffrances peu communes. L’amende, la prison, l’exil, la transportation sans jugement à Cayenne, avaient marqué les étapes de la vie pour Ch. Delescluze et signalé sa cairière de journaliste et d’homme de parti militant. Arrivé au pouvoir dans une heure de crise suprême, il n’était plus maître de sa raison. Il devint une espèce de bête fauve, et ne rêvait plus que destruction et anéantissement.

Il s’avança sur le bord des fosses que le fossoyeur allait recouvrir, et d’une voix sifflante prononça quelques mots. Pas un discours, pas même un de ces éloges funèbres comme on peut en prononcer sur toutes les tombes plus ou moins illustres. Quelques phrases entrecoupées et surtout un énergique appel à la vengeance, sans trêve, sans merci, sans pitié ; vengeance particulière et vengeance sociale, dans laquelle tout devait être englobé, les personnes et les biens.

Ces paroles de sang et de feu furent avidement recueillies. On excitait toutes les envies, on déchaînait toutes les fureurs; on encourageait, on innocentait tous les excès. La moitié de la société allait se ruer sur l’autre. Et celle qui tenait le haut du pavé était celle que n’effraye aucun crime, aucune scélératesse; par conséquent, la plus dangereuse. Chose éminemment déplorable à dire, mais on ne saurait le taire sans forfaiture : les gens qui donnaient ces conseils barbares étaient des lettrés, des hommes cultivés, des hommes qui connaissaient tous les bienfaits de la civilisation et savaient en jouir. Quelque robuste que soit le cœur, il reste, devant un pareil spectacle, glacé d’épouvante et d’effroi.

XL — Les otages.

L’effet, du reste, avait précédé la menace. Sous prétexte d’avoir toujours des otages sous la main, et à l’imitation de ce qu’avaient fait les Prussiens dans l’horrible guerre d’où la France sortait pantelante, dévastée, mutilée, spoliée militairement et diplomatiquement, les agents de Raoul Rigault procédèrent à des arrestations arbitraires contre lesquelles aucune voix ne s’éleva dans les conseils de la Commune."

Dès le 4 avril, M. Georges Darboy, archevêque de Paris, fut brusquement enlevé de son palais épiscopal et enfermé dans une cellule de Mazas.

Cette prison bien connue était à peu près vide, comme les autres, du reste. On avait chassé les malfaiteurs des maisons de force et de correction pour grossir les rangs des défenseurs de cet abominable régime que Paris subissait. La place était donc nette, mais pas pour longtemps. Car, après le président Bonjean, après l’archevêque, bien d’autres devaient venir peupler ces maisons pénitentiaires où l’on ne rencontre d’ordinaire que l’écume ' de la société. Les prêtres surtout étaient l’objet spécial de la haine de Raoul Rigault. 11 en voulait à leurs personnes, et il les incarcérait; il en voulait a leurs biens, et il mettait en spoliation régulière les trésors des églises et des maisons religieuses. Presbytères et monastères étaient fouillés sans scrupule. Tout ce qu’on y rencontrait était de bonne prise. Nous laissons à penser ce qu’il dut y avoir de vols infâmes avec de semblables passions déchaînées. Les vengeances particulières avaient beau jeu. Elles se donnèrent libre carrière, sous le couvert de cette exécrable tyrannie.

Il est vrai que la Commune de Paris, considérant que la liberté de conscience est la première des libertés, avait rendu un décret pour proclamer la séparation de l’Église et de l’État, supprimer le budget de's cultes, et déclarer propriétés nationales les biens dits de main-morte, meubles et immeubles, appartenant aux corporations religieuses. Ne nous arrêtons pasà faire ressortir ce qu’avaient d’incohérent et même de contradictoire les diverses parties de ce décret. On n’y regardait pas de si près quand on délibérait et légiférait a lTIôtel-de-ViUe de Paris au mois de mars et d’avril 1871. Pour la foule, un seul fait restait constant après cet acte de l’autorité : les biens du clergé étaient confisqués.

Suresncs, Mont - Valérien.

Buzenval.

Rond-point desJBergères.

Marly. Rueil. Puteaux. Chatou. St-Germain.

Pont de Neuilly.

Rond-point de Courbevoie. Batterie île Courbevoie.

Ile de la Gramle-Jalle.

Caserne de

Clichv-la-Garenne. Courbevoie.

Colombes. Parc de Neuilly. Bécon.

Gennevilliers. Argenleuil.

Batteries de Bécon. Ancien moulin. Champerret. Batteries d’Asnières.

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