ET LES FÉDÉRÉS, A L’OUEST DE PARIS
THÉÂTRE DE LA LUTTE ENTRE LES TROUPES fî^ULlEREs
C’est pourquoi ou ne fut nullement surpris des perquisitions opérées dans les église-, des vases sacrés enlevés, des ornements enta-sés dans les voitures de déménagements. Sur quelques points, une apparence de régularité présidait à la spoliation. On dressait de grossiers inventaires, et les officiers qui marchaient à la tête d’une troupe en armes signaient des procès-verbaux qui n’avaient pas une signification bien grande et bien nette, mais qui parlaient aux yeux des imbéciles.
Il est inutile, et il serait surtout trop long, de mentionner ici en détail toutes les églises cle Paris qui eurent à subir des profanations de ce genre. Mais nous ne pouvons omettre les fouilles minulieuses qui furent pratiquées à la maison mère des Jésuites, dans la rue de Sèvres, à la maison des Lazaristes, à la maison des Dominicains. Ces choix en eux-mêmes indiquaient l’intelligence qui présidait à la persécution. Rien n’était abandonné au hasard, et il suffisait de voir procéder à ces perquisitions domiciliaires pour comprendre qu’une main sûre guidait la foule et que la haine et la vengeance devaient avoir d’autres mobiles que ceux qu’on mettait en avant. L’homme seul, un homme est capable de haïr ainsi.
Cependant, la chasse aux prêtres était organisée en même temps que la chasse aux richesses ecclésiastiques. Le vénérable abbé Deguerry, curé de la Madeleine, l’abbé Sabathier, vicaire de Notre- Dame-de-Lorette, l’abbé Sural, grand-vicaire de l’archevéché , vingt autres dont nous ne pouvons dire tous les noms, partagèrent bientôt le sort de l’archevêque de Paris. Dans toutes les prisons, il y eut des prêtres. Le système de la Terreur qu’on voulait organiser s’appesantissait principalement sur les ministres du culte catholique. A leur égard, le fanatisme de quelques misérables, qui se disaient athées ou libres penseurs, était impitoyable. Ils ne voyaient pas que, sous une autre bannière, ils renouvelaient toutes les abominations du Saint-Office et des dragonnades. Jamais la souveraineté du but n’a dû inspirer plus d'horreur à tous les honnêtes gens. C’est à l’aide de cette doctrine que les partis violents. commettent tous les excès.
Mais il ne faudrait pas croire que la persécution et la proscription fussent bornées et circonscrites aux membres des corporations religieuses. Personne ne pouvait se croire et se dire à l’abri. Surtout depuis l’arrestation de Gustave Chaudey, avocat et journaliste, qui avait toujours fait parade de ses opinions radicalement démocratiques. Mis en évidence par son amitié pour P. J. Proudhon, qui l’avait désigné pour l’un de ses exécuteurs testamentaires, Gustave Chaudey appartenait depuis longtemps à ce que l’on appelait la démocratie militante. Mais il ne s’inféodait pas aisément aune petite église, à une coterie; il avait toujours conservé une très-grande indépendance d’allures et surtout de pensée. C’est ainsi qu’il agit après le 18 mars, comme toujours. Il ne se laissa entraîner par le courant d’aucun côté. Bien plus, il fit au Comité central et à la Commune de Paris l’honneur de discuter sérieusement les doctrines qui ressortaient de leurs décrets. Avec son ami Cernusclii, un ex-triumvir romain enrichi en France, il croyait avoir trouvé dans la science et la dialectique un terrain neutre que toute république, même purement nominale, respecterait. Use trompait avec une naïveté grossière et enfantine, et Raoul Rigault, que n’arrêtait aucune considération dès que ses rancunes personnelles étaient en jeu, se chargea bien de le lui faire voir.
Gustave Chaudey fut emprisonné, tout comme les magistrats, tout comme les prêtres. Il était un otage dans un autre sens que les premiers. Les plus pressantes sollicitations amicales ne purent jamais obtenir son élargissement. Et quelques-uns de ses amis les plus fervents siégeaient sur les bancs de la Commune de Paris. La vengeance de Raoul Rigault ne lâchait pas aisément la proie qu’elle avait une fois saisie. Les portes de Saime- Pélagie fermées sur Gustave Chaudey, on peut bien dire que la lente et douloureuse agonie de ce martyr du journalisme commença.
Toujours dans le but de frapper les imaginations
et de montrer qu’on était loin de se laisser abattre par les échecs du 3 avril, la Commune de Paris avait décrété la mise sous séquestre des biens appartenant aux principaux membres du Gouvernement de Versailles. MM. Thiers, Jules Favre, Ernest Picard, Dufaure, Jules Simon et l’amiral Pothuau étaient nommément désignés. On les décrétait d’accusation, et la saisie et le séquestre des biens devaient durer jusqu’à ce que ces personnages eussent comparu devant la justice du peuple, cette fameuse justice qui est toujours mise en avant en temps de révolution.
Quand on lut ce décret, que les délégués à la justice et à la sûreté générale étaient chargés de mettre à exécution, les gens sensés, les observateurs qui étudiaient en curieux le mouvement, haussaient les épaules ; on ne parvenait pas en effet à se donner une bonne raison pour expliquer que le cabinet tout entier ne fût pas compris dans la première liste de proscription , et qu’on en vît exempts certains ministres, tels que le ministre de la guerre, le ministre des finances, le ministre des travaux publics, qui étaient fort loin d’avoir la moindre attache révolutionnaire et communaliste.
Mais il n’en était pas de même de la foule ignorante et grossière. Elle voyait dans cette manière leste de procéder l’énergie et l’audace qui lui plaisent toujours, et souvent la captivent au point de lui enlever toute réflexion. Elle se paye volontiers de mots sonores dont elle ne comprend ni le sens ni la portée, et avec elle on a tout dit quand on a parlé de moyens révolutionnaires, lin de ces moyens favoris est la confiscation et le dépouillement. Les conseillers de la Commune le savaient et ils agissaient en conséquence. Ils ne voulaient pas perdre les bonnes grâces de la foule, et ils libellaient pour elle un décret de mise en accusation et de séquestre.
Bien plus sérieuses étaient les mesures que prenait le général Gluseret, délégué à la guerre, pour réparer les échecs du 3 avril.’ En véritable homme du métier, il s’occupait à la fois et concurremment des soldats, des engins indispensables, du matériel, et même des intrigues qui minaient et contreminaient toutes les positions officielles.
Il avait prévu que, les hostilités commencées, le Mont-Valérien ne tarderait pas à couvrir de ses feux les portions du rempart qui donnaient le plus facile accès sur la place du côté de la campagne. C’est alors que fut rapidement établie la grande batterie du Trocadéro, destinée principalement à contrebattre la forteresse.
Les canons de fort calibre et à longue portée, dont on ne manquait pas, furent conduits sur ce terre-plein culminant et installés selon toutes les règles de l’art. Le général Cluseret lui-même dirigeait et surveillait les travaux. En raison même de l’importance qu’il attachait à cette nouvelle position armée, soit pour l’attaque, soit pour la défense, il n’avait voulu laisser à personne le soin d’examiner minutieusement si l’exécution répondait à ses désirs et à ses espérances. La batterie fut promptement en état de faire connaître son existence et sa puissance. Or, le premier obus que lança le canon du Trocadéro alla tomber- dans le cimetière de Suresnes, au pied de la colline que couronne le Mont-Valérien. Le général Cluseret est né dans ce village et son père dort du dernier sommeil au milieu de ses compatriotes campagnards. L’obus du Trocadéro vint juste choisir cette tombe qu’il fracassa et effondra. Ce fait est raconté par M. Philibert Audebrand dans son excellente Histoire intime de la Révolution du 18 mars. L’auteur ajoute philosophiquement qu’un Romain aurait trouvé que c’était là un épisode de mauvais présage. Nous pensons comme lui. Mais la tombe paternelle fracassée et’effondrée n’était pas de nature à arrêter des combattants qu’animait la rage des ambitions malsaines.
Nous l’avons dit, Cluseret prenait fort au sérieux ses fonctions de délégué au ministère de la guerre. 11 ne négligeait aucun détail. Dès le 4 avril, il publiait une ordonnance pour réorganiser immédiatement les compagnies démarché. Il en réglait la solde et les vivres, soit à la ville, soit en campagne. Mais la plus curieuse partie de ce règle¬
ment est certainement le dernier article, surtout quand on se rappelle que le service militaire a été aboli par la Commune de Paris. En vertu de cet article, font partie des bataillons de guerre tous lus citoyens de dix-sept à trente-cinq ans non mariés, les gardes mobiles licenciés, les volontaires de l'armée ou civils. C'est le service militaire obligatoire pour tous , organisé sur la plus grande échelle, car pas un seul cas d’exemption n’est mentionné. Il est vrai qu’immédiatement après il est dit que les effets de campement seront complétés dans le plus bref délai. S’il y a là une fiche de consolation, beaucoup de gens qui comprenaient tout le reste ne la comprirent pas.
Aussi vit-on recommencer sur-le-champ une émigration que les mesures les plus violentes ne purent ni empêcher ni arrêter. On supportait la Commune et son affreuse tyrannie parce qu’on ne pouvait s’en débarrasser; mais on ne voulait pas la servir et surtout combattre pour elle. La jeunesse principalement se montrait récalcitrante. Elle n’avait pas marchandé ses services et son sang contre l’étranger. Elle ne voulait pas se laisser entraîner à une lutte impie qui s’annoncait comme devant être plus terrible cent fois que l’invasion allemande. Et cela se remarquait dans toutes les classes de la société. Le sentiment était général. Plus développé peut-être encore chez les honnêtes artisans que partout ailleurs. Si les bosquets de Romainville, des Prés-Sain t-Ger vais, de Pantin pouvaient parler, ils diraient combien ils favorisèrent de fuites clandestines. Et ceux qui sortaient ainsi de la fournaise ne savaient pas souvent comment ils gagneraient le pain du lendemain, et qui en donnerait pendant leur absence à la famille qu’ils laissaient à Paris!
Ce n’est pas que la Commune cle Paris fût ingrate envers ceux qui la servaient. Loin de là. Après délibération, elle avait solennellement déclaré qu’elle adoptait les familles des citoyens qui ont succombé ou succomberont en repoussant l’agression criminelle des royalistes conjurés contre Paris et la République française. Dans tout cela, le bon sens populaire ne voyait que phrases creuses et bonnes, tout au plus, à piper les niais. Les actes avaient une tout autre éloquence. Quelques-uns de ces actes, sous prétexte de terreur, arrivaient au comble de l’odieux.