XIII. — SUSPICIONS INTESTINES
Ou sait aujourd’hui que ce qui se passait dans l’intimité et portes closes ne valait pas mieux que ce qui s’étalait extérieurement à tous les regards. Les dictateurs se jalousaient et se dévoraient entre eux. C’était à qui arracherait à l’autre le pouvoir et lui en ferait sentir le poids.
L’ancien officier de marine Lullier, l’organisateur et le directeur de la. victoire du 18 mars, fut la première victime de ces dissensions intestines.
Il est vrai que Lullier travaillait activement à concentrer entre ses mains toute l’autorité militaire et même à se rendre maître de Paris. S’il faut même s’en rapporter à certains renseignements, Lullier poursuivait son but en vue de traiter avec Versailles et de conclure un arrangement dont on n’mdique pas sutlisamment les bases.
Pour se débarrasser d’une personnalité turbulente et inquiétante, on l’incarcéra. Le Comité central laissa faire. Les excentricités de son ancien général le gênaient dans ses agissements ténébreux, pour le moins tout autant qu’elles pouvaient gêner le Conseil de la Commune. Mais le Comité central avait conservé partout ses agents. II lui lut facile d’ouvrir sournoisement les portes de la prison, et Lullier put s’évader delà Conciergerie sans être autrement inquiété.
IL est même bon de remarquer que, jusqu’à la fin de la lutte, Lullier se promena dans Paris, ainsi qu'il l’avait audacieusement annoncé. Ses séides et lui ne cessèrent pas d’agir et de conspirer, et ils avaient leurs partisans à Batignolies, a Montmartre, a Ménilmontant.
Nous avons dit le fait d’Assi. N’y revenons pas. Assi pouvait se faire soupçonner de trahison. Mais il n’élait pas militaire.
Après Lullier, ce fut le tour de Bergeret, que sa conduite à Neuilly rendait suspect, non-seulement à ses soldats, mais encore et surtout à la Commune, où tous les jours des paroles et des plans de trahison étaient portés. Bergeret lui-même réclama des juges, on lui donna une celLule à Mazas. 11 put pendant quelques jours faire connaissance avec la paille humide des cachots. Il dev’ait la quitter quelques semaines plus tard pour être publiquement réhabilité, gloriüé, et reprendre son siège à la Commune. Mais le coup était porté.
L’arrestation* de Bergeret vaut la peine qu’on entre dans quelques détails.
Depuis le premier jour, cet homme, comme Lullier, avait l’ambition de tenir le commandement suprême et d’avoir dans sa main la disposition de toutes les lorces armées de la Commune. La mort de Duval et de Elourens, l’incarcération de Lullier, l'effacement d’Eudes, qui volontiers s’oubliait dans les plaisirs d'une vie amollissante, tout cela paraissait à Bergeret devoir faciliter la réussite de ses projets. Il ne s’en cachait pas auprès des gens qui l’entouraient à la place Vendôme, dont il avait lait sa place d’armes. Dans son état-major, il ne comptait que d’anciens amis dont la fortune se liait à la sienne et même des proches parents. Il n’y avait là personne dont un ambitieux eut à se délier. Toutes les précautions étaient prises contre les indiscrétions, qui deviennent des fautes irréparables. Sauf une néanmoins. Mais celle-là, Bergeret était le dernier homme qui aurait pu y songer.
A la place Vendôme, comme dans tous les centres de commandement, on célébrait chaque jour la victoire du peuple dans de longs et joyeux festins. En fait d’ivrognerie, on serait fort embarrassé s'il fallait donner la- palme aux commensaux du général Bergeret ou du général Eudes, de la Préfecture de police ou de l’Hôtel-de-Ville. Tous se valaient, et nul n’avait rien à envier aux autres. Seulement, comme dans tous les cabarets, un homme de sang-froid aurait pu observer les différents effets que produit le vin sur les divers tempéraments. ür, parmi les affidés de Bergeret se trouvait son beau-frère qui avait l’ivresse singulièrement expansive. Il n’en fallait pas d’avantage pour faire échouer le pian le plus habilement
ourdi. Le délégué à la guerre, Cluseret, le fit bien voir à Bergeret.
Précisément dans ses rêves ambitieux, Cluseret avait caressé le même projet que Bergeret et Lullier, et il surveillait de très-près ses compétiteurs. Quand il se crut certain de faire disparaître le dernier, il avertit Dalescluze, Tridon, Cournet et les plus ombrageux des membres de la Commune. On dissimula pendant vingt quatre heures afin de ne pas donner l’éveiL Puis, sous un prétexte fallacieux, le beau-frère de Bergeret fut conduit à lHôtel-de-Ville où un souper splendide l’attendait. A table, cet homme fut ce qu’il était toujours, de langue très-déliée, dès que les fumées du via lui m ornaient au cerveau. Il révéla tout ce qui se tramait à la place Vendôme.
Il n’en fallut pas davantage. La conviction était faile. Pendant qu’il rêvait dictature militaire, Bergeret se vit appréhendé au corps par des hommes qui avaient ordre de l’enlever mort ou vif. Mais il n opposa pas la moindre résistance. Il trouva même quelques paroles joviales pour aborder ses collègues à fHôtel-de-Ville. Il résulta de cette altitude que, si l’on maintint l’arreslalion , on voulut du moins adoucir une rigueur qui paraissait nécessaire en la colorant aux yeux du public. Delà, les leltres et la mise en scène qui furent arrangées pour le Journal officiel. Disons tout : la Commission exécutive qui agissait comprenait instinctivement qu’elle avait les plus grands ménagements à garder avec un homme tel que Bergeret et elle les gardait.
Cette fois, le Comité central s’était ému pour de bon. Il sortit résolüment de l'ombre qui l’enveloppait. Car c’était le troisième de ses hommes qui tombait sous les soupçons et la vindicte des Jacobins, comme on disait. Il était temps que le Comité central montrât qu’il n’avait pas abdiqué toute puissance, s’il ne voulait pas, avant peu de jours, être complètement annihilé.
Il posa hardiment ses aiïiches à côté des aiiiliches de la Commune, de telle façon qu’on pouvait aisément confondre les unes avec les autres. L’antagonisme était établi, le conflit provoqué. Dès ce moment, il ne fut plus possible à la Commune de Caris de faire un acte d’administration ou de commandement sans avoir a compter avec le Comité cential. Car celui-ci avait conservé toutes ses ramifications, toute son influence dans les bataillons fédérés. En réalité, il était le maître véritable et il disposai t à son gré de la force armée qui soutenait le gouvernement de l’Hôtel-de-Ville.
Cluseret, le premier, subit les effets de ce réveil du Comité central. Cinq membres de ce comité, Gaudier, Prudhomme, Arnold, Grollard et Bour sier vinrent s’installer au ministère de la guerre. A les entendre, c’élait pour aider à l’expédition des affaires; en réalité, c’était pour surveiller Cluseret. Celui-ci s’en plaignit. Il ne put obtenir de la Commune qu’un décret de dissolution des souscomités d’arrondissement. C’était peu, d’autant que le Comité central s’affirmait par une proclamation dans le Journal officiel. « Nous sommes redevenus, le 28 mars, disait-il, ce que nos mandants nous ont faits, ce que nous étions le 17 . un lien fraternel entre tous les membres de la garde citoyenne; une sentinelle avancée et armée contre les misérables qui voudraient jeter la désunion dans nos rangs; üne sorte de grand conseil de famille veillant au maintien des droits, a l’accomplissement des devoirs, établissant l’organisation complète de la garde nationale, et, à chaque heure, prêt à dire à ceux qui nous ont élus ; Jugez. Êtes-vous contents? Voila quelle est notre ambition. Elle se borne aux limites de notre mandat, et nous la trouvons assez haute pour avoir l’orgueil de n’en jamais sortir. »
Et plus de vingt signatures s’étalaient audacieusement au dessous de ce factum, qui était arrivé au Journal officiel en vertu de ces accointances que le Comité central conservait partout. C’est Là le véritable pouvoir. La Commune de Paris le reconnaissait eu rongeant son frein. Lullier avait beau lui dire de ne pas trembler devant ce Comité cen- ■ irai qui n était plus qu’une ombre. La Commune en voyait la puissance et le ménageait.
Tons les délégués eurent tour à tour à passer
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