‹ Paris incendiéChapitre 4 sur 124 · V. — Les élections · texte numérisé non relu

V. — Les élections

L’Hôtel-de-Ville n’opposa point une résistance sérieuse. Une agression semblable n’entrait pas dans les prévisions. A la tête de ses intrépides tirailleurs de Belleville, Gustave Flourens n’enfonça que des portes ouvertes. Sous la présidence du gouverneur de Paris, le gouvernement de la Défense nationale délibérait. On le prit en flagrant délit de travail. En un tour de main, ces hommes qui agitaient et pesaient les destinées de la patrie devinrent des captifs, on pourrait dire des otages, si le mot n’avait, depuis cette époque, reçu la plus terrible des significations. On n’en était pas encore là et beaucoup de ceux qui prenaient part à ces manifestations armées, à ces jeux de la force et du hasard, auraient peut-être reculé d’effroi s’ils avaient pu en entrevoir les conséquences lugubres.

On vit cependant à l’Hôtel-de-Ville, dans cette journée clu 31 octobre, des scènes où le grotesque le disputa à l’horrible. Avec les hommes armés de Belleville, toute une masse sans nom et sans frein s’était engouffrée dans le vieil édifice municipal. Il y avait là, et au premier rang, des gens pour lesquels tout désordre et toute confusion sont une aubaine. Qu’on dévaste, ils se trouvent à l'aise; qu’on pille, ils ne demandent pas mieux. G’est toujours autant de gagné, pensent-ils. Qu’on massacre, ils* iraient peut-être jusque-là; mais ils n’osent prendre l’initiative de la proposition. On les retrouve toujours en évidence, dès qu’une émotion politique se produit. Qu’un nom honorable soit placé à la tête de la manifestation, et ils sont enchantés : ce nom peut-être couvrira leurs méfaits.

\ l’Hôtel-de-Ville, le 31 octobre, se produisi¬

rent toutes Jes dégradations qui suivent d’ordinaire les déchaînements de la foule. Mais un cachet particulier devait être donné à cette journée par la capture des hommes qui composaient le Gouvernement. On peut même ajouter que leur présence fut une très-grande cause d’embarras, et que la facilité de la victoire insurrectionnelle empêcha qu’elle ne devînt encore plus décisive et fatale. Car que faire d’hommes tels que le général Trochu, Jules Favre et leurs collègues? Ils étaient sans armes et ne cherchaient nullement à se défendre. Les plus osés parmi les insurgés auraient reculé devant un ordre de massacre. On n’en était pas encore arrivé au point où toute idée de responsabilité morale disparaît des cœurs et des intelligences. Il y avait donc à parlementer, à formuler les désirs et les aspirations de la foule, ou plus exactement des meneurs qui la conduisaient, et puis à leur donner la force et l’autorité de la loi.

Mais que de scènes d’une suprême tristesse dans leur bouffonnerie avant d’en arriver là ! Des hommes avinés se répandent dans les couloirs et dans les corridors; toutes les salles sont envahies les papiers sont éparpillés et jetés au vent; le tambour bat sans cause la charge ou le rappel; le clairon sonne les fanfares les plus irrégulières; des menaces formidables sortent de bouches qui empestent l’alcool; les vengeances privées se font jour et se livrent à des voies de fait que personne ne songe à réprimer. Dans une salle quelquesuns des chefs de cette folie insurrectionnelle essayent de constituer un gouvernement et donnent des ordres qui ne rencontrent que dérision et désobéissance au delà de la table sur laquelle ils ont été écrits. Dans une autre, celle même qui servait aux délibérations des hommes du 4 septembre, Gustave Flourens et ses séides détiennent et gardent à vue les anciens députés de Paris et le général Trochu. Chaussé de grandes bottes vernies à l’écuyère, coiffé du célèbre képi aux galons innombrables, le major de secteur est monté sur une table, et, semblable à un cabotin qui brûle les planches, il promène de tous côtés ses longues jambes et son grand corps. De ce point élevé il domine toute la salle. Son œil inquiet ne laisse échapper rien de ce qui se passe. Il dut y avoir là des angoisses que ne comprendront jamais les gens qui n’ont pas vu de près les révolutions. L’imagination ne peut pas se les figurer. Toute autorité avait disparu. Un mot, un geste pouvait être le signal de l’effusion du sang, et de catastrophes dont nul ne peut calculer le nombre, la grandeur, la portée. Tout dépendait d’un caprice, d’une lubie, d’une idée folle et criminelle venant couronner toutes les folies et tous les crimes de cette abominable journée. •

Rendons justice aux membres du Gouvernement de la Défense nationale. Sans fanfaronnade puérile, ils eurent l’attitude calme et digne qui convient à des hommes de cœur quand ils sont prêts à tous les sacrifices, même à cette mort horrible et torturée qu’on rencontre parfois dans les discordes civiles. Ils ne pactisèrent pas avec l’émeute, comme l’ont dit des écrivains mal renseignés ou intéressés à donner le change. On pactisa pour eux. Gar, de divers côtés et par divers moyens, on s’occupait de les délivrer.

Le ministre des finances, M. Ernest Picard, était parvenu à éviter la bagarre. Ce fut lui qui donna le signal à l’extérieur, prévint les états-majors, fit rassembler quelques bataillons sur lesquels on pouvait absolument compter et accourut le premier au secours de ses collègues. Plus tard, et sur un ordre péniblement obtenu, le général Schmitz s’engageait, à la tête d’un bataillon de mobiles de la Bretagne, dans la longue voie souterraine qui conduit du palais du Louvre à l’Hôtel-de-Ville. Ces troupes surgirent tout à coup au milieu de la place occupée par les insurgés dans le désordre effrayant dont nous venons de donner une idée très-faible. Elles produisirent une diversion d’autant plus heureuse qu’on ne savait pas d’où elles venaient, et qu’excepté de leurs chefs leurs desseins et leurs tendances étaient inconnus. On vit même sur certains points des tirailleurs de

Belleville qui fraternisaient gaillardement avec les nouveaux arrivés.

Cependant toutes ces dispositions militaires, tous ces secours à rassembler et à mettre en marche avaient pris du temps, et l’on n’était maître ni des heures ni des minutes dans une occurrence aussi formidable que celle où se trouvaient les membres du Gouvernement. Tout moment était précieux, et des amis dévoués 11e s’inspirèrent que de la- circonstance pour recourir à d’autres moyens de salut. Le maire de Paris, fM. Etienne Arago; le préfet de police, Al. E. Adam; le ministre des travaux publics, M. Dorian, aimés et respectés de quiconque connaissait les chefs du grand parti démocratique, entrèrent en pourparlers avec les meneurs intelligents qu’ils rencontrèrent dans diverses salles de l'Hotel-de-Ville*. Au milieu de l’anarchie générale, du désordre et du bruit qui allaient toujours croissant, les bases d’une transaction furent posées.

C’est là ce qui plus tard fut pompeusement appelé les promesses de l’Hôtel-de-Ville. L’heure brûlante avait empêché de regarder si, de part et d’autre, on avait pouvoir et mission pour traiter, condition essentielle pour rendre valable le moindre arrangement. Quoiqu’il en soit, celui-ci reçut immédiatement un commencement d’exécution. Les bataillons de Belleville évacuèrent le palais municipal, et les hommes qui formaient le Gouvernement de la Défense Nationale furent délivrés sans avoir eu à souffrir d’une égratignure. Cette fois, ils en furent quittes pour la peur. Mais il en fut du compromis comme il en avait été de tant d’autres. Avec le danger disparu, la réflexion revint; et l’on ne se serait même pas occupé de donner quelque apparence de satisfaction aux légitimes aspirations populaires si les circonstances extérieures n’y avaient contraint.

De là, le simulacre de plébiscite qui posa directement aux électeurs la question de confiance dans le gouvernement représenté par le général Trochu et M. Jules Favre. En face de l’ennemi qui nous investissait cruellement, et avec les dispositions de Paris à se défendre jusqu’à la dernière extrémité, la réponse ne pouvait être douteuse. On n’avait pas encore renvoyé au rang des fables le plan déposé chez le notaire Duclou. De là encore l’élection directe des municipalités d’arrondissement, qui fut faite deux jours après le plébiscite. Ceci était plus grave. Car on n’agrandissait pas le cercle trop étroit des pouvoirs et des attributions des officiers municipaux. O11 prétendait tes laisser toujours uniquement dans leur rôle d’enregistreurs officiels des actes de l’état civil. C’était d’autant plus choquant qu’un membre du Gouvernement de la Défense nationale, AL Jules Ferry, s’installait à la Alairie de Paris, au lieu et place cle M. Etienne Arago, et que, pas plus que celui-ci, il ne prenait le soin de s’entourer du moindre conseil, de la moindre commission représentant les électeurs et la population de Paris. Ce qu'il était facile de prévoir arriva. Dans plusieurs ar rondissements, les élections furent favorables aux hommes qui avaient fait le 31 octobre, et ces hommes ne s’en tinrent pas à la portion congrue qu’on leur attribuait.

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