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XVI. — Nouvelles hostilités

La guerre cependant a pris un caractère tout nouveau. Pas un jour où l’on n’entende les sourds grondements du canon, où il n’y ait quelque escarmouche un peu vive aux avant-postes. L’animation est la même des deux côtés, et les villages qui bordent la Seine sont sans cesse exposés à recevoir les balles de l’armée régulière qui tient pour Versailles et l'es balles des fédérés qui tiennent pour la Commune de Paris. Sans objectif bien déterminé, on tiraille de part et d'autre, dès qu’on aperçoit l’adversaire, et les projectiles maladroits vont souvent blesser ou tuer des gens inoffensifs qui n’en peuvent mais. De ces accidents on ne tient aucun compte. Ce sont les males chances et les hasards de la guerre. Bon gré, mal gré, il faut que chacun s’y habitue.

D’ailleurs un nouveau général a pris le commandement des bataillons fédérés qui se trouvent constamment en face de l’ennemi. Pour sa réputation, il est nécessaire que chaque jour on parle de lui. Avec Dombrowski, l’élément étranger va devenir dominant dans les commandements de la Commune. Ce n’est pas pour rien que Paris a recueilli dans ses murs tous ces aventuriers qui

font profession d’aller partout où il y a une insurrection aux prises avec une organisation sociale établie. Si, dans le nombre, il y a quelques individualités qui auraient le droit de marcher partout le front haut, il n’est pas moins vrai qu’en général on ne voit parmi ces hommes de toute nationalité que l’écume de la civilisation. Ils ne tiennent arien, pas plus à un coin de pays qu’à un autre, et, quant à des principes, on peut bien dire qu’ils ignorent les plus élémentaires.

Le général Dombrowski était un aventurier de plus haute volée que le vulgaire. D’abord il connaissait le métier des armes, et c’était un premier avantage qu’il possédait sur la plupart de ceux qui l’avaient précédé ou même qui l’entouraient. Ancien élève des écoles militaires russes, il avait servi avec distinction dans le Caucase, était parvenu de bonne heure et par son seul mérite au grade de capitaine d’artillerie, et n’avait quitté les armées régulières qu’à cause de sa nationalité polonaise. Il y avait dans Dombrowski l'étoffe d’un homme de mérite, et l’on peut dire que, sans l'asservissement de sa patrie, il n’aurait jamais couru les aventures. Mais la passion de la reconstitution nationale, si vivace au cœur de tous les vrais Polonais, avait jeté Dombrowski dans des chemins de traverse qui, de chute en chute et de misère en misère, devaient le conduire à mettre son épée au service de la Commune de Paris. C’était finir pitoyablement.

Comment se fit cette importante recrue? et à quelles conditions Dombrowski s’était-il enrôlé sous un semblable drapeau? On ne l’a jamais dit bien clairement. Tout ce que l’on sait, c’est que cet officier avait des relations de vieille date avec les associations ténébreuses qui ont des ramifications dans toute l’Europe. Il pouvait échanger le signe de reconnaissance et de ralliement des initiés avec toutes les affiliations de politique mystérieuse que, sous les noms de carbonari, de sectionnâmes et autres, on rencontre en France, en Italie, en Irlande, en Allemagne, et même en Russie. Si l’on veut bien se rappeler ce que nous avons déjà eu l'occasion de dire sur les influences occultes qu’on remarquait et au Comité central et à la Commune de Paris, on ne sera pas étonné que nous insistions là-dessus, au moment même où les étrangers font leur grande apparition sur la scène et vont prendre les premiers rôles.

Quoi qu’il en soit des causes déterminantes et des clauses spécialement stipulées, on ne pouvait refuser au général Dombrowski une bravoure véritablement chevaleresque. Soldat, il savait comment on électrise des soldats, surtout quand ils sont de formation récente et ne brillent pas par leur solidité. Au plus fort de la fusillade, on le voyait courir dans les rangs comme la salamandre dans le feu. Autour de lui, un brillant état-major, qu’ib avait recruté avec soin parmi des compatriotes habitués à tous les accidents des batailles. En le voyant lui et les siens s’exposer impunément aux premiers rangs, on concevait un mépris souverain de la mort, on riait de la mitraille et des éclats d'obus qui faisaient beaucoup plus de bruit que de mal, et les conscrits de la veille étaien Lie lendemain des soldats aguerris. L’exemple est toujours contagieux. Les plusjeunesdevenaient les plus tenaces et les plus intrépides.

A peine nanti de son commandement, le général Dombrowski voulut prouver qu’ilsavait la guerre, et administrer cette preuve aux troupes qu’on meLtait sous ses ordres, pour le moins tout autant qu’à la Commune.

Il y avait urgence.

Car les régiments de Versailles avançaient toujours et leur artillerie devenait formidable. On ne se contentait plus de battre en brèche les remparts et de ruiner les ouvrages des portes et des bastions. Les projectiles arrivaient jusque dans la \ille et quelques-uns avaient même endommagé l’Arc de-Triomphe de l’Étoile. Chaque jour des batteries nouvelles se démasquaient et, ce que n’avaient pu faire les Prussiens, les troupes de Versailles l’accomplissaient campées dans les mêmes positions. Il est vrai que cette fois on était appuyé par le Mont-Valérien, ce qui n’était pas à dédai-

j gner. Le feu de la forteresse était même. plus for- I midable pour Paris que celui de Montretout ou de I Breteüil où Versailles avait utilisé les travaux fails par les Allemands.

Les premiers soins de Dombrowski se portèrent sur l’artillerie. Il revenait ainsi à ses débuts militaires. Il établit et dirigea une batterie qui, du Point-du-Jour devait fouiller le parc de Saint- Cloud. Pendant quelques heures les artiileurs de l’armée régulière purent croire qu’ils avaient affaire à un adversaire de premier ordre. Les pièces bien chargées et bien pointées envoyaient leurs projectiles mathématiquement. Quelques-uns frappèrent les canonniers qui servaient la batterie de Breteüil, et produisirent une perturbation qui aurait pu être fatale si ce feu avait continué. Mais le général Dombrowski avait bien d’autres soucis. Sa position ne lui permettait pas de consacrer tout son temps à la formatioù de bons élèves en artillerie. On le réclamait de tous les côtés et il fallait qu’il s’y trouvât.

Chaque jour on se battait peu ou prou autour du pont de Neuilly. Le combat, suivant les occurrences, s’étendait tantôt d’un côté jusqu’à Boulogne et Saint-Cloud, tantôt de l’autre jusqu’à Asnières et Clichy-la-Garenne. Escarmouches de tirailleurs presque toujours, mais qui pouvaient a l'improviste prendre de l’importance suivant l’esprit d’entreprise qui animait les chefs et les soldats. L’affaire du 7 avril fut marquée par un incident qui porta jusqu’au paroxysme l’enthousiasme qu'excitait le général Dombrowski, toujours prompt à déployer la bravoure personnelle la plus brillante. Le général Besson, qui commandait les forces de Versailles sur ce point, fut frappé mortellement à Neuilly. Les fédérés considérèrent cette mort comme une victoire. Us oubliaient volontiers que le hasard pouvait légitimement réclamer la plus large part dans cet événement de guerre. Le général Besson avait été atteint par une balle égarée.

Dombrowski ne laisse pas endormir l’ardeur qu’il remarque dans ses hommes.

Si le canon de Versailles, solidement établi à Neuilly, fait rage contre le rempart et fait tomber chaque jour quelque pan de mur, de telle sorte que la porte Maillot n’esL bientôt plus qu’un amas de décombres et de ruines, le général polonais songe à se porter en avant et c’est Asnières qu’il a choisi pour objectif. Il veut pouvoir agir à la fois et en même temps sur les deux rives du fleuve. L’attaque a lieu le 9 avril et se continue le 10. Les wagons blindés, confectionnés par les ateliers des chemins de fer pour la défense contre l’étranger, se mettent de la partie. On les a trouvés remisés dans les gares et on les utilise. C’est une artillerie volante qui se porte rapidement sur tous les points où l’on a bemin de son concours. Elle soutient les tirailleurs qui engagent l’action et les colonnes qui marchent à la conquête des positions. Grâce à cette attaque bien combinée et bien conduite, les bataillons fédérés parviennent à se loger dans Asnières et à s’y maintenir. Le mouvement de retraite des troupes de Versailles s’accentue. L’armée régulière a perdu du terrain. Quoique exagérés, pour celle fois les bulletins de la Commune et les dépêches publiées par les étatsmajors ne mentent pas.

- Elles ne mentionnent même pas la prise du château de Bécon qui était le fait important et capital de la journée. Car, avec cette position, Dombrowski pouvait trouver une véritable solidité sur la rive gauche, si on lui en avait laissé le loisir et s’il eut poussé avec ardeur ses travaux pour rétablir la facilité de ses communications.

Seulement, pour avoir la vérité tout entière, il ne faut pas rétrécir son horizon. Il- faut regarder dans son ensemble le vaste demi-cercle de feu qui s’étend d’Asnières à Choisy-le Roi. Car la bataille est partout; une action générale est engagée. Pour un œil exercé, ce n’est pas Dombrowski qui dirige du petit coin où il combat comme un brigadier ou un chef de légion ainsi qu’il s’intitule. L’initiative intelligente de l’attaque est ailleurs, et il n’est pas difficile de voir que ce qui se passe du côté d’Asnières n’est qu’un incident de médiocre

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