XVII. — Vue d’ensemble
Tous ces échecs avertissaient la Commune que ses jours étaient fatalement comptés. Elle n’en persistait pas moins avec une ténacité digne d’une meilleure cause; elle voulait résister jusqu’au bout et opposer la violence à la violence: ce qui porte naturellement l’esprit à rechercher encore une fois pour quelle cause Paris était armé, pour quelle cause l’on brûlait tantde poudre et l’on faisait quotidiennement tant de victime-. Mais c’est en vain que l’esprit épuise ses ressources,- sa patience et sa sagacité à fouiller les nombreux documents qui se produisaient chaque jour.
Après les avoir compulsés avec le plus grand soin, on est plus que jamais convaincu qu’une idée avouable a fait complètement défaut à cette insurrection. Il ne faut pas s’arrêter à ce que la lutte a eu de formidable. Là-dessus on trouve des explications qui laissent l’intelligence satisfaite, sinon la morale et la raison. On n’a qu’à se rappeler les considérables ressources militaires dont disposait l’insurrection, le mécontentement des esprits alimenté par la fin déplorable d’une guerre devenue nationale, surexcité outre mesure par les souffrances du siège et corroboré par l’attitude d’une Assemblée souveraine qui se montrait de plus en plus ignorante des besoins immédiats, et ingrate des sacrifices accomplis et des services rendus pour la sauvegarde de l’honneur général. Avec ces inflexions et ces considérations on se rend bien compte de la première bataille engagée. Mais cela ne suffit pas. O î voudrait qu’un système se dégageât et ne pas être uniquement réduit à constater un immense déploiement de forces mises enjeu brutalement.
C’est principalement en vue et dans l’intérêt de l’avenir que l’esprit a ces inquiétudes. Tout péril connu peut être conjuré; du moins on peut se préparer à recevoir le choc, et c'est là le devoir de quiconque, dans la politique, se montre soucieux de ne point laisser des difficultés trop grandes aux générations qui nous suivent, ün récolte toujours ce qui a été semé : il est donc nécessaire et urgent de connaître la nature du grain déposé dans le sillon. Dans le fait de la Commune de Paris nous le cherchons vainement. Depuis le premier jour jusqu'au dernier, nous ne nous heurtons qu’à des incohérences. Le désordre politique et intellectuel ne peut être égalé que par le désordre moral; pas une doctrine ne sort de ce chaos: chefs et soldats ne voient et ne comprennent que la violence, et en abusent. Qu’on cherche : physiquement, intellectuellement et moralement, on ne trouvera que des dévergondages et des excès. Et si de ces effets on essaye de remonter aux causes, on verra que la dépravation, les concupiscences effrénées sont descendues des hautes sphères sociales, où elles triomphent quelquefois en se donnant un vernis qui trompe l’œil, jusque dans les bas-fonds où l’on jet te le masque impudemment, où tous les vices s’étalent, où l’on méconnaît ouvertement tout ce qui peut être honnête et vertueux. Envisagée de cette façon, la Commune de Paris n’est plus un germe, c’est un produit; c’est le résidu de toutes les corruptions que peut engendrer une civilisation extrême conduite par des hommes sans aucune foi. Quand de pareilles infamies viennent à la surface des sociétés, on s’aperçoit de leur puanteur-. Qu’on n’ignore plus leur existence et leur gisement, tel est le devoir strictement imposé à quiconque tient à la famille, à la patrie, à la conservation et à l’agrandissement des produits du travail honnête et moralisateur, et, peu soucieux de l’avenir, ne veut pas s’endormir dans une folle quiétude, dût le réveil être plus sinistre encore.
Car c’est beaucoup trop en vingt années d’avoir vu les horribles journées de juin 1848 et les orgies
HISTOIRE DE LA COMMUNE
de la Commune de Paris eu 1871. Pour tous, il faut que de ces faits monstrueux ressorte un enseignement, et qu’on ne se borne pas à y voir un spectacle d’où il ne résulte rien. Qu’on jette un regard sur le panorama que nous publions, et l’on se rendra facilement compte de l'étendue qu’avait la lutte formidable que nous racontons.
Nous l’avons déjà dit, la ligne de feu formait un vaste demi-cercle qui, du nord au sud, courait d’Asnières à Choisy-le-Roi : toute la partie occidentale de la ville et de la banlieue fournissait donc le théâtre des champs de bataille. Si de Saint- Denis à Villeneuve-Saint-Georges, c'est-à-dire dans la partie orientale, on était plus tranquille, on le devait uniquement à la présence des troupes allemandes, qui occupaient forteresses et villages, et maintenaient l’ordre avec la discipline que l’on connaît. Ce n’était un terrain neutre qu'à la condition d’y paraître absolument sans armes: les Prussiens avaient réservé pour eux seuls l'usage du sabre et du fusil.
Telle qu’elle s’offrait, cette situation belliqueuse était de natuie à faire naître les plus tristes pensées, lorsque, du haut des buttes Montmartre par exemple, on pouvait en embrasser l’ensemble. Celles-ci avaient beaucoup perdu de leur caractère formidable depuis les premiers jours de l’insurrection. On y voyait bien encore des canons; mais ils étaient plus redoutables et plus menaçants pour la ville que pour la campagne, du moment que la plaine de Saint-Denis était à peu près neutralisée. Exceptons-en toutefois les batteries qu’on avait établies au moulin de la Galette et sur les points culminants oh les curieux vont visiter la modeste pyramide élevée par Cassini quand il mesurait son méridien. Un certain jour ces batteries lirenl parler d’elles. On les avait mises sous le commandement d’un Russe, un Grégoroff, qui se disait fort expert en matière d’artillerie. Les projectiles qu’elles lancèrent ne firent du mal qu’aux fédérés et ne dépassèrent guère les bastions de Clignancourt.
Toujours est-il que de ce point culminant, de cet observatoire naturel, on pouvait en se promenant suivre la bataille engagée tantôt à Clichy-la- Garenne, tantôt à Villiers ou à Asnières, mais surtout à Neuilly dans la région qui par le pont communique à Courbevoie et à tous les villages de ’a rive gauche que protège la forteresse du Mont-Valérien. Là, les troupes de Versailles étaient chez elles; mais cela ne leur suffisait pas. Le pont franchi, elles descendaient le long de la berge jusqu’à Saint-Cloud, et prenaient une portion du bois de Boulogne en se faisant couvrir par les batteries de Monlretout et de Breteuil. Il est vrai qui si Neuilly était sous les coups de la porte Maillot et des bastions qui l'avoisinaient, les soldats qui couraient le bois se mettaient directement sous le feu de la porte Dauphine, de la porte d’Auteuil, du Point du-Jour, sans compter toutes les batteries intérieures ou extérieures? %ui pouvaient les prendre de face, de flanc ou en écharpe. Pas plus dans le village de Boulogne que dans la presqu’île de Billancourt, ils n’étaient à l’abri. Le danger était partout; oh qu’ils se missent, les canons de l’enceinte avaient une portée qui permettait d’atteindre leurs bivouacs; et cela sans préjudice des coups de feu qu’échangeaient à toute heure les tirailleurs. Car si le canon grondait, et peut-être un peu plus que de raison, il ne faudrait pas croire que le chassepot restât oisif: on se tromperait du tout au tout. Chaque jour, et plutôt plusieurs fois qu’une seule, il y avait des engagements d’avant-posies et d’enfants perdus. On ne s’y faisait pas grand mal à la vérité; mais on s’y habituait à donner la mort sans la moindre vergogne, et à tirer sur l’homme comme sur une bêle malfaisante. C’était l’apprentissage du meurtre pratiqué sur la plus large échelle qui se puisse imaginer, la guerre civile dans toute son horreur.
Sur le lleuve courait une flottille de^canonnifres qui, aux heures périlleuses, venait s’abriter sous les arches du viaduc monumental que le chemin de ceinture a construit sur la Seine pour relier les berges d’Auteuil a celles de Grenelle. Pendant le premier siège, ces canonnières avaient rendu
quelques services contre its batteries de Saint- Cloud et de Meudon. La Commune se garda bien de négliger un semblable engin: elle eut ses marins comme elle avait ses soldats. Un ancien forban qui se faisait appeler Durassier prit le commandement supérieur de la flottille de la Seine, et il ne tint pas au citoyen Latappy de passer pour un ministre de la marine sérieux. Ils n’économisèrent pas les ordres du jour, et, dans une série d’appels, ils étalèrent avec complaisance les avantages qu’ils avaient obtenus de la Commune pour les équipages de la flottille. Mais en dépit de leurs affiches et de leurs réclames, ils ne parvinrent à raccoler que quelques chenapans de mer et d’eau douce, tout à fait impropres à un service régulier. Il leur manqua surtout, dès le début et toujours, des artilleurs expérimentés pour rendre efficace le tir des canonnières. Sur les embarcations comme s ir terre, aux embrasures des bastions et en campagne, la Commune dut s’apercevoir qu’on n’improvise pas une artillerie.
Le fleuve cependant aurait pu rendre de trèsréels et de très-importants services, surtout pour dérouter et contrarier les attaques qui venaient de Sèvres et de Meudon. C'était là un point stratégique de la plus haute valeur pour l'armée de Versailles; aussi ne cessait elle d’v multiplier ses* moyens d’action. A cause des courbes gracieuses que décrit la Seine, elle était toujours à peu piès certaine de conserver la position de Saint-Cloud, et conséquemment, par les grands bois de Vill 'd’Avray, ses communications avec le Gouvernement et l’Assemblée nationale. Mais il ne fallait pas que h s communications fussent interrompues avec la rive droite, et Sèvres était dès lors une clef qu’on devait garder à tout prix. Par là, on se trouvait dominer sur les deux rives, maître de diriger l’action à sa guise et de porter les efforts sur les poinls que l’on voulait plus spécialement inquiéter. Les généraux de la Commune avaient, dès le début de la lutte, bien compris toute l’importance de ce village qui touche à Meudon et à Bellevue, et bouche de ce côté la route de Versailles. Le combat du 3 avril livré par Duval n’avait pas d’autre but que de s’en emparer. Sans la résistance opiniâtre et victorieuse qu’opposèrent aux attaques des fédérés les troupes commandées par le général Vinoy, Versailles aurait été réduit à se défendre dans les bois de Chaville et de Viroflay, c’est âdire de porter sa ligne bien loin des forteresses d’Issy et de Vanves, et par conséquent de n’avoir pas même les positions qu’occupaient les Allemands pendant le premier siège.
La défaite et la mort de Duval permirent aux régiments de Versailles de conserver leurs relations et de pouvoir circuler librement dans toute la campagne qui, par Clamait, Arcueii, Aunay, Fontenay-aux Roses, Châtenay, Sceaux, Bourg-!a- Reine, s’étend jusqu’à la vallée de la Bièvre et de là touche aux plateaux sur lesquels étaient établies les redoutes du Moulin-Saquet et des Hautes- Bruyères. On le voit, on n’avait qu’à étendre la main pour être à Choisy-le Roi. Les paysans de la région pouvaient raconter aux fédérés et aux régiments que nous rendaient les prisons d’Allemagne les combats qui avaient été livrés par les défenseurs de Paris pour conquérir le poste voisin de la Gare-aux-Bœufs.
Mais ce n’était guère de récits qu’il s’agissait pour le moment. Choisy-le Roi est le point oh vient aboutir à la Seine la grande route que suivait autrefois Louis XIV, lorsque avec sa cour il se rendait de Versailles à Fontainebleau. Les Prussiens avaient eu bien soin de s'en emparer, et les villages du plateau, notamment l’IIay et Thiais, garderont longtemps leur souvenir. Pendant que Paris subissait le joug de la Commune, cette grande route était excessivement fréquentée. Par là venaient chaque jour des émissaires de Versailles. Les uns, à visage découvert ou sous un déguisement quelconque, s’engouffraient dans la grande ville et allaient courir des aventures plus ou moins interlopes. Les autres se contentaient de prendre des nouvelles, des journaux, des correspondances dont on était toujours très-friand des deux côtés afin de savoir d’une façon à peu près sûre ce qui
se passait dans le camp ennemi. Car il faut s’être trouvé sur l’un et l’autre territoire pour comprendre jusqu’à quel degré était portée l’ignorance de la situation vraie. A ne prendre que ce point, on a pu dire avec raison que, pendant la domination de la Commune, Paris était plus éloigné de Versailles qu’il ne l'est en temps ordinaire de Saint Pétersbourg ou de Washington.
On ne sait si à cette situation spéciale Ghoisyle-Roi dut de ne voir que rarement les ardeurs belliqueuses des fédérés. Il est certain que jamais les principaux coups ne se portèrent de ce côté. Les régiments de Versailles, et principalement la cavalerie, couraient bien la campagne et battaient le pays en fourrageurs; mais jamais la bataille n’y fut rude comme sur le front de Neuilly et du bois de Boulogne et autour du fortd’Issy. Tout au plus quelques escarmouches qui n’auraient pas mérité une grande attention, et qu’on aurait même pu passer sous silence, si elles n’avaient donné lieu à des crimes odieux que nous raconterons quand le moment sera venu.