XIX. — La maison de M. Thiers
On y mit plus de formes quand il s’agit de la maison de M. Thiers.
Déjà, nous l’avons dit, les biens de l’illustre Chef du Pouvoir exécutif avaient été séquestrés, mais par décret seulement. Ce décret aurait pu, comme tant d’autres, rester longtemps une lettre morte ; mais des haines vivaces étaient toujours vigilantes pour en exiger et en hâter l’exécution. Henri Rochefort, on a le regret de le dire, joua dans cetLe affaire le rôle le plus méprisable.
Il fit sienne cette cause, et chaque jour le Mot d'Ordre, par quelque diatribe nouvelle, stimulait le zèle des chefs et des subalternes. Il n’y a ni à s’y tromper ni à équivoquer : la plupart de ces articles incendiaires ont été écrits par Henri Rocliefort qui, depuis le 31 octobre, poursuivait M. Thiers de sa haine, et mêlait à une acrimonie d’apparence patriotique l’envie le plus venimeusement distillée que comportait la nature de son triste talent de pamphlétaire. Ce qui n'a pas été écrit, a été inspiré par l’auteur de la Lanterne. On y voit le reflet de ses conversations. En un mot, M. Thiers était devenu pour Henri Rocliefort un ennemi personnel. Dire pourquoi, on ne le peut; mais le fait n’en est pas moins certain. Le motif invoqué de la suppression d’un journal au mois de mars est puéril; la haine est antérieure: elle a éclaté au 31 octobre en paroles tellement acerbes que nul n’a le droit de les avoir oubliées.
Un article du Mot d'Ordre fut collé par des mains inconnues sur tous les murs de l’hôtel que M. Thiers occupait depuis plus de trente ans sur la place Saint-Georges.
Cette maison, devenue historique, était connue de tout ce qui dans le monde était grand par l’intelligence. On savait que son propriétaire s’y complaisait au milieu des merveilles des arts qu’il avait accumulées autour de lui. Plus (que toute autre, cette maison était hospitalière dans ce Paris
quia toujours été si bon, si noble, si généreux envers les étrangers. Tout ce qu’il y a d’illustre en Europe y avait passé, et l’on ne poœvait faire un pas dans les appartements ou dans les jardins sans se heurter à quelque souvenir glorieux. Le quartier, du reste, tout entier était fier d’avoir été choisi par M. Thiers dans les premiers temps où le jeune homme et’ Etat obligeait tous les grands politiques à compter avec lui, et les anciens se souvenaient d’avoir vu les voitures de Laffitte et de Talleyrand arrêtées à cette modeste grille qui n’avait jamais changé d’aspect. De là une popularité de voisinage qui explique bien des choses qui se sont passées. En première ligne, quand on est au courant de ce que nous indiquons fort légèrement, on comprend pourquoi, parmi les objets précieux que contenait l’hôtel de M. Thiers, il s’en est perdu beaucoup moins qu’on n’aurait eu le dioit de le craindre au premier abord. Nous ne pouvons entrer ici dans des détails intimes ; mais nous affirmons, d’après des témoignages irrécusables, que s’il y eut d’un côté une scélératesse profonde, on vit d’autre part d’admirables dévouements.
Depuis le 12 avril la maison de M. Thiers était sérieusement menacée. Ce jour-là, Henri Rocliefort, publia un article à la fois gouailleur et virulent, où il appréciait la valeur de l’immeuble et énumérait les richesses de toute sorte qu’il contenait. En même temps, avec une gaieté lugubre, il se moquait des gens qui, devant la ruine et la dévastation semées par les obus de Versailles, ne savaient pas frapper directement leur ennemi le plus acharné. A la lecture de cette prose hargneuse et enfielUe les honnêtes gens frémirent; car c’était donner l’éveil à la hyène qui semblait dormir. En effet, quelques heures plus tard, deux hommes qui exhibaient une commission delà Préfecture de police, escortés parle 64° bataillon de la garde nationale, arrivaient place Saint-Georges, relevaient le gardien du séquestre et s’emparaient militairement de l’hôtel. C’en était fait. Toutes ces apparences de légalité n’étaient que des attrape-nigauds pour voiler la spoliation.
Ce qui s’est alors passé dans l’intérieur, on ne le sait pas encore bien nettement. Un jour viendra peut-être où les spoliateurs feront des aveux que l’histoire impartiale pourra contrôler. 11 faut les attendre; car la Commune n'admettait pas volontiers dans la confidence de ses opérations scabreuses toute personne honorable qui se présentait; elle agissait toujours avec un exclusivisme renouvelé des plus mauvais jours de notre histoire contemporaine. Nous ne nous ferons cependantpas l’écho de tous les bruits qui ont couru, dans les quartiers Saint-Georges, Montmartre, Batignolles et la Chaussée-d’Antin, sur le pillage de l’hôtel de M. Thiers, et nous ne répéterons pas les noms propagés par la clameur publique de ceux qui y ont pris part et en ont profité.
On a prétendu qu’on avait fouillé et dévalisé ave; le plus grand soin, prenant note, inventoriant, et dressant procès-verbal au furetà mesure. Nous l’ignorons. Bien plus, nous ne nous arrêterons pas à faire remarquer combien longue et minutieuse aurait dû être cette opération, au milieu des papiers de toute sorte et des menus objets d’art ou de curiosité qui encombraient une maison comme celle de M. Thiers. Plusieurs jours n’auraient pas suffi aux hommes les plus experts et les plus habiles. Or, dès le lendemain du jour de l’envahissement, les voitures de déménagement, la plupart empruntées a l’ancien garde-meuble de la couronne impériale dont elles portaient encore les couleurs, étaient devant la porte et s’emplissaient de paquets et de coffres grossièrement faits et fermés. Les passants pouvaient constater que personne n’était là pour contrôler cet enlèvement et qu’on entassait dans les voitures au hasard. Nous l’avons vu, de nos propres yeux vu. En outre, les vins fins de la cave se vendaient sur la voie pu- Blique par toute sorte de gens. Pour un franc, pour cinquante et même vingt-cinq centimes, on pouvait se donner, avec un peu d’indélicatesse, le luxe de savourer les meilleurs produits des vignobles les plus estimés de Sicile, d’Espagne et de Hongrie. Tout le voisinage a été témoin du fait, qui s’est
HISTOIRE DE LA COMMUNE
prolongé pendant plusieurs jours. Nous nous contenions de le x’elater.
Autre délail aussi précis : D’après un décret de la Commune, tout le linge devait être porté dans les ambulances et dans les hôpitaux. Gela seul aurait suffi, auprès de gens qui auraient conservé dans le cœur quelque chose des sentiments humains, pour le rendre sacré à un titre plus haut que celui de la propriété. Mais il en fut du linge comme il en avait été des vins. Les revendeuses à la toilette et les brocanteurs, pour lesquels loutest occasion d’aubaines, connurent mieux que les ambulances ce que contenaient les armoires de M. Tliiers. Les beaux services de table, le linge de lit, de toilette et de corps, se vendaient à vil prix dans toutes les rues qui avoisinent la place Saint- Georges. On en vit même jusque sur le boulevard des Batignolles où les toiles fines étaient offertes pour quelques sous à la cupidité des passants.
Nous nous bornons aujourd’hui a ces deux articles, parce que nous ne voulons parler que de ce que nous savons pertinemment etd’aprèsexpérience personnelle. Mais par les vins et par le linge on peut juger de tout ce qui dut être fait pour le reste, surtout pour mille objets rares qu’un travail exquis rendait des merveilles d’art et que leur petite dimension permettait de glisser facilement dans la poche la moins grande. 11 y avait certes des avidités parmi les spoliateurs; mais il y avait aussi des intelligences cupides et envieuses, et l’on sait où cela peut conduire.
Les gardes nationaux fédérés n’en montaient pas moins scrupuleusement la garde à la porte et dans l’intérieur de l’hôtel. Les factionnaires étaient relevés régulièrement, et les bataillons qui fournissaient les hommes de ce nouveau poste militaire changèrent plusieurs fois de numéros.