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LA BARRICADE DE LA RUE CASTIGLICLXE

INTÉRIEUR DE LA BATTERIE D’AVANCÉE DE LA FORTE M/ ILLOT AU 2j AVRIL.

luge assuré après les tempêtes. On ne demandait j pas la couleur du drapeau; on abritait sous le pa- j villon de la neutralité et de la liberté la plus en- j tière tout ce qui venait chercher un asile.

Ces considérations et bien d’autres furent présentées avec une grande force par PaschalGrousset, qui semblait prévoir que le moment viendrait ou il serait bon pour la Commune de ne pas s’être fermé toute terre hospitalière. 11 n’eut pas de peine à trouver de l’écho dans le Gon-eil communal. IL s’adressait à des convertis, et, pour le plus grand nombre, a des gens qui déjà regardaient derrière eux avec anxiété. Benoit Malon se fit cependant remarquer par l’appui qu’il donna, dans cette circonstance, au délégué des relations extérieures.

Gomme contraste, rien 11’était plus dissemblable que ces deux hommes. Autant Paschal Grousset paraissait attacher d’importance à toutes les jouissances intimes que procure la civilisation la plus raffinée, autant Benoît Malon s’en montrait dédaigneux. Nature fruste de travailleur manuel, il avait intellectuellement grandi peu à peu, en dérobant quelques heures au labeur quotidien pour donner, par d’autres occupations, un aliment à sa pensée ardemment active. Il étudiait, mais sans méllio le, lisant presque toujours des livres que le hasard seul faisait tomber entre ses mains. Sans qu’il soit besoin de s’appesantir, on devine le résultat d’une semblable éducation. Par un point cependant Benoît Malon l’emportait sur tous ses compagnons, même les plus lettrés et les plus cultivés. Il avait un robuste bon sens qui résistait à toutes les excitalions et à toutes les convoitises malsaines. Qu’on ajoute à cela de très-réelles et très-solides qualités de cœur dont plus d’un avait pu faire l’épreuve dans des circonstances difficiles, et l’on comprendra la popularité dont jouissait Malon parmi les corporations ouvrières.

Membre, dès l’origine, de la Société internationale des travailleurs, il avait fait partie des principaux congiès tenus par cette association comme délégué des groupes parisiens. Rarement il s’aventurait dans les discussions publiques et ne tenait pas le moins du monde à poser en orateur. Mais on le consultait dans toutes les circonstances graves, et ses opinions, émises par d’autres que lui, rallièrent souvent les voles de la majorité. G’est là ce qui désigna Benoît Malon au choix des comités, quand on prépara les listes pour l’élection des membres de la représentation nationale qui devait, à Bordeaux, trancher la question de la paix ou de la guerre à outrance entre la France et l’Allemagne. Un des premiers, le nom de Benoît' Malon sortit des urnes électorales. G’était un inconnu pour le Paris qui s’agite dans les cafés, dans les salons, dans les théâtres, dans les administrations. Mais ce n’était pas un inconnu, un élu du hasard, dans les populations ouvrières qui ont la force du nombre et qui savent le faire sentir. Pendant que les journalistes posaient devant ce nom un point d’interrogation, les travailleurs des fabriques, des usines, des ateliers se frottaient les mains. Us envoyaient un des leurs siéger au milieu des plus grands noms de France, et traiter de pair avec tout ce qui nous restait de nos gloires.

Nous n’avons pas à parler ici de ce qu’a fait l’Assemblée de Bordeaux. Benoît Malon ne tarda pas à se trouver mal à l’aise au milieu d’hommes dont il comprenait mal la langue, et par conséquent dont il ne saisissait pas la pensée. Des premiers il donna sa démission et revint à Paris où il se trouvait bien avant le 18 mars. Par cela même il devenait un des candidats les plus naturellement désignés pour les élections communales. Il fut en ell'et de la première fournée et nous l’avons vu sur l’estrade à la cérémonie d’inauguration.

Dans les conseils de la Commune, le rôle que joua Benoît Malon fut absolument le même que celui qu’il adaptait à ses moyens dans les congrès de l’Association internationale des travailleurs. Volontiers il s'effacait devant les turbulences, les glorioles et les vanités qui voulaient occuper le devant de la scène. Si donc il se mit en saillie dans l’incident soulevé par Paschal Grousset à propos de l’attentat commis contre la légation de Belgique, c’est qu’il comprit qu’on devait avec une éner¬

gie brutale enrayer de tels débordements, sous peine de n’être plus dans quelques heures qu’une bande de sauvages ivres. Il le dit du reste sans circonlocutions et sans chercher le moins du inonde à farder sa pensée. Peu lui importait sa popularité, s’il ne pouvait la conserver qu'en prêtant la main aux plus horribles excès.

Cette parole d’un véritable paysan du Danube produisit plus d’effet sur l’Assemblée que toutes les belles phrases de Paschal Grousset, que ses arguments les plus artistiquement pomponnés. 11 en résulta un blâme très énergique pour la mairiedu VIFIarrondissement qui n’avait rien prévu ni rien empêché, et quelques arrestations après une enquête sommaire. Les coupables devaient être traduits devant un conseil de guerre et jugés immédiatement. Mais on se contenta d’insérer la menace dans une note que publia le Journat officiel et l’on n’entendit plus parler de cette affaire. Il est vrai que Paschal Grousset ne pouvait laisser échapper une si belle occasion de faire œuvre diplomatique. Il écrivit donc, au nom de la Commune de Paris, une belle lettre d’excuses et de regrets au ministre de Belgique, et ce ministre eut le bon goût de se tenir pour satisfait.

Si l’on ignore quelle suite donnait la Commune à ses ordres d’arrestation et de comparution devant les conseils de guerre, ii n’en est malheureusement pas de même pour les crimes qui se commettaient quotidiennement aux avant-postes. Le général Dombrowski notamment s’était arrogé droit de vie et de mort sur tout le territoire qui relevait de son commandement. Or, comme les troupes de ce Polonais franchissaient constamment les limites de Paris, il aurait été impossible de dire où devait s’arrêter cette juridiction sommaire. Il est malheureusement établi que maintes fois on a passé par les armes des paysans de Neuilly, de Courbevoie, de Puteaux, de Villiers, uniquement parce qu’ils étaient soupçonnés de ne point professer des sympathies bien vives pour la cause communale. Toute teijre où paraissaient ces étrangers était traitée en terre ennemie. Depuis près d’un siècle, notre malheureuse France n’avait vu de pareils excès, et, ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que ces iniquités trouvaient sans cesse des défenseurs bénévoles. La banlieue suburbaine n’était plus qu’un pays rouquin

Il ne faudrait pas croire cependant que ces aventuriers étrangers, véritable écume sociale que l’Europe entière avait rejetée dans nos murs, fussent les seuls à se souiller des crimes que nous signalons. On en voyait de semblables sur tous les points où la lutte était engagée avec une certaine intensité. Si nous mentionnons de préférence ce qui a été constaté officiellement aux avant-postes de Neuilly, c’est uniquement parce que l’on paraissait attacher une importance tout à fait spéciale à ce qui se passait de ce côté. Dombrowski tendait à devenir le héros militaire du moment, et, uniquement à ce point de vue, ses faits et gestes intéres sent. Mais on n’a qu’à regarder du côté de Montrouge, par exemple, et l’on trouvera sans longtemps chercher des faits analogues ou plus atroces encore. Là, c’est Léo Meillet, c’est Johannard, qu’on appelle le beau parmi les habitués des bals de barrière, qui se signalent par des exploits sanglants. Sous prétexte d’espionnage, ils s’emparent de jeunes garçons des campagnes, autant dire d’enfants, et les font fusiller avec une férocité que rien ne parviendra jamais à excuser. Ils croient avoir fait montre d’énergie par ces exécutions, et ils viennent s’en vanter cyniquement; et nulle voix ne s’élève pour flétrir ces abominables forfaits. Un croit rêver quand on relit aujourd’hui les procèsverbaux où sont relatées ces scélératesses. On se demande comment des hommes réunis ont pu entendre de sang-froid des rapports où l’assassinat était érigé en système, où les notions les plus élémentaires du juste et de l’injuste étaient foulées aux pieds sans sourciller, où enfin on ne voyait nullement quel mobile pouvait guider les mains qui commettaient de tels attentats.

Nous insistons particulièrement sur ces actes de brutalité sanguinaire qui se commirent pendant l’efflorescence de la Commune, parce que, malheu¬

reusement nous en aurons bien d’autres à enregistrer à l’heure du déclin. Aujourd’hui nous prenons date ; nous voulons enlever l’excuse de la suprême nécessité à ceux qui l’invoqueront à propos des otages. Il est bon qu’on sache le mépris souverain de la vie humaine qu’a toujours professé la Commune de Paris.

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