XXII. — Nouvelles arrestations
Il ne faudrait pas croire que la fille équipée du 218e bataillon àla légation de Belgique pùtservir en quoi que ce soit de leçon. Le désordre était poussé au paroxysme: chefs, subalternes, adhérents, ne se souciaient de rien, dès que le premier moment d’émoi était passé. C’est ainsi que, sur les excitations du journal dirigé, inspiré, et presque toujours rédigé par Henri Rochefort, sous l’influence plus directe des Raoul Rigault, des Ferré et de leurs acolytes habituels, se multiplièrent les persécutions contre les ministres du culte catholique. On aurait dit que dans tout prêtre ils voyaient un ennemi personnel. Il y eut une recrudescence d’arrestations. Il suffisait qu’un prêtre fût signalé par le premier chenapan venu pour qu’aussitôt on se mît à le poursuivre comme une bête malfaisant^. Entre les desservants des paroisses et les membres réguliers des diverses corporations religieuses, on ne faisait pas la moindre différence. Tout était de bonne prise et allait grossir le nombre toujours croissant des otages qu’on tenait sous les verroux pour une destination inconnue.
Nous avons déjà nommé quelques-uns des premiers martyrs de ces vengeances dont on ne saura jamais le véritable motif ni la véritable portée. On ne verra peut-être pas sans intérêt la liste complète des prêtres et des religieux qui se virent en butte aux violences, aux outrages, aux incarcérations de la Commune. Dès le 1er avril, M. l’abbé Blondeau, curé de Notre-Dame-de-Plaisance, est mis sous les verroux. Le lendemain, il a pour compagnon de captivité l’abbé Crozes, aumônier de la prison de la Roquette. Le 3, on fouille le couvent des Dominicains de la rue Saint- Jean-de-Beauvais; les religieux présents sont déclarés incarcérés, seulement, par une tolérance spéciale et tout à fait exceptionnelle, on les garde à domicile. Moins heureux sont les Pères Jésuites Ducoudray, Clair, Chauveau, Biot, Guilhermy, Tailhan, de Regnon: pour ceux-ci, c’est à la Conciergerie qu’on les conduit, en attendant qu’on les enferme dans les cellules de Mazas et de la Santé.
Comme nous l’avons déjà dit, l’archevêque de Paris fut arrêté le 4 avril. Avec lui, ses grands vicaires, MM. Surat, Jourdan et Lagarde; ce dernier devait singulièrement recouvrer la liberté, mais en se montrant moins héroïque qué Regulus, et surtout moins scrupuleux de la parole donnée à des ennemis et à des bourreaux. L’abbé Petit, secrétaire général, les abbés Pelgé et Schapfer, secrétaires, complétèrent les captures faites à l’Archevêché. Le lendemain ce fut le tour de l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine, de l’abbé Moléon, curé de Saint- Séverin, des Pères Jésuites Olivaint et Caubert, qui étaient l’un supérieur, l’autre économe de la maison d’éducation située dans la rue de Sèvres. Après vinrent l’abbé Icard, supérieur, et les abbés O’Gan et Roussel, directeurs du séminaire de Saint-Sulpice. L’abbé O’Gan se souvint à propos qu’il appartenait à une nationalité étrangère. Il lit prévenir la chancellerie de sa légation, et l’ambassade anglaise le réclama avec une énergie qui fit réfléchir et reculer les persécuteurs de la Commune. Le prêtre, sujet britannique, fut rendu à la liberté, et il en usa fort courageusement. Loin de fuir, il usa des privilèges que lui assurait son origine pour prodiguer à tant d’infortunés captifs des secours de toute sorte, et surtout les consolations suprêmes que la religion catholique tient en réserve pour ses croyants et ses fidèles. C’est à l’abbé O’Gan que l’archevêque et bien d’autres durent de ne point être privés des sacrements pendant la semaine de Pâques.
Le G avril, on avait également arrêté l’abbé Simon, curé de Saint-Eustache, et l’abbé Régnault, son vicaire. Mais les dames de la halle firent une
HISTO'IRE DE LA COMMUNE
démonstration qui montre ce qu’on aurait pu avec un peu d’énergie et de cœur, même dans ces horribles temps. Elles envoyèrent une députation à la Commune de Paris, et réclamèrent leur vénérable pasteur qu’on connaissait uniquemen t par les bienfaits qu’il répandait sans cesse autour de lui. I/abbé Simon dut la liberté à cette intervention: il put rentrer à son presbytère et les fonctions religieuses ne furent presque point interrompues à Saint-Eustache. Il n’en fut pas de même sur les hauteurs de Montmartre, où l’on arrêta, le 7 avril, l’abbé Bertaux, curé de Saint-Pierre, son premier vicaire, l’abbé Olmer, et tous les autres vicaires qui vivaient en famille dans la maison curiale. Chaque jour était signalé par des exploits de ce genre. On faisait raffle, selon une expression familière de Raoul Rigault, et quand on ne trouvait ni opposition ni résistance, on gardait. C’était acquis.
Le père Bousquet, supérieur de la congrégation de Picpus, onze pères et un frère sont arrêtés le 8 avril. Le lendemain, c’est le four de l’abbé Bayle, vicaire général de l’Archevêché et promoteur diocésain. Puis viennent l’abbé Miquel, premier vicaire de Sain t-Philippe-du- Roule, et l’abbé Sabathier, premier vicaire de Notre-Dame-de-Lorette. Ce dernier était en vénération très-grande dans tout le quartier qu’il habitait depuis longtemps; mais on fut moins courageux qu’aux Halles-Centrales : on gémit dans l’ombre; on déplora la dureté impitoyable de la tyrannie; mais on laissa l’iniquité s’accomplir. L’abbé Sabatliier devaitpayer de son sang le bien qu’il avait fait. Dumême jour, nous trouvons l’arrestation du frère Calixte, premier assistant des frères de la doctrine chrétienne.
% Comme corporation enseignante, ces frères partageaient toute l’animadversion qu’excitaient chez les doctrinaires de la Commune les prêtres catholiques. En outre, on ne leur pardonnait pas les services qu’ils avaient simplement et bravement rendus pendant le siège dans les ambulances et sur les champs de bataille.
L’abbé Lartigue, curé de Saint-Leu, et tous les vicaires de la paroisse; l’abbé Bécourt, curé de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, telle est la moisson du 13 avril. On passe à Saint-Rocli le lendemain. On rencontre à son presbytère l'abbé Millaut, curé de la paroisse : il est avec un de ses vicaires, l’abbé Chartrain, et un prêtre habitué, l’abbé Comer. On les arrêta tous les trois. Le là avril, c’est un vicaire de Saint-Bernard de la Chapelle qui subit le même sort. Le 16, les incarcérateurs font main basse sur tout ce qu’ils rencontrent dans divers quartiers. L’abbé de Goslain, curé de Saint-Médard; son premier vicaire, l’abbé Rossignol et plusieurs autres vicaires; les abbés de Marcy, Dumas, Cazaux, Normand, vicaires de Saint-Vincent-de-Paule ; l’abbé ürse, premier vicaire de Notre-Dame-de-Plaisance ; un vicaire de l’église Saint-Jacques du Haut-Pas ; l’abbé Sire, professeur au séminaire de S iint-Sulpice, tel est le rendement de cette seule journée. Le 19 avril, on expulse de leurs asiles les sœurs de Saint-Vincentde-Paule, ces saintes filles qui, comme l’a dit autrefois Michelet, suffiraient pour faire croire à la vertu. Mais pour les hommes de la Commune, la vertu n’est qu’un mot vide de sens; l’abnégation, le dévouement, la charité n’existent pas; à leur place, on voit un fanatisme sauvage qui ne se signale que par la destruction et l’abrutissement. Le •20 avril, les abbés Perny et Mouillon, prêtres des Missions étrangères, sont incarcérés.
Arrrêtons ici cette liste déjà bien longue. Il faudrait cependant y ajouter, comme le fait remarquer M. Édouard Moriac, les supérieurs, directeurs et professeurs du séminaire d’Issy. retenus prisonniers dans leur maison, sept séminaristes du séminaire de Saint-Sulpice, écroués à la Conciergerie ; plusieurs Pères Jésuite; gardés dans leurs maisons des Moulineaux et de Vaugirard ; un bon nombre de prêtres arrêtés individuellement dans la rue, ce qui porte à deux cents au moins le nombre des prêtres et des religieux arrêtés dans l’espace de vingt jours. Leur faute unique était leur caractère sacerdotal. Ces excès n’empêchaient pas de proclamer a liberté de conscience.
Nous n’avons pas à anticiper ; cependant nous
pouvons dire, dès a présent, que beaucoup de ces prisonniers ont été relâchés après quelques jours de captivité. Tous ou presque tous, immédiatement après leur arrestation, étaient conduits à la Conciergerie. C’était là qu’ils faisaient connaissance avec les premières angoisses de la prison. Dans les temps ordinaires, c’eût été horrible: par le fait seul de leur entrée dans cette maison de correction, ces malheureux auraient été mêlés à toutes les immondices sociales que charrient dans leur cours les civilisations avancées. En donnant la volée aux hôtes habituels que la justice criminelle se charge de fournir à ces tristes cachots, la Commune de Paris faisait du moins grâce aux prêtres qu’elle y enfermait de la plus hideuse des promiscuités. Dès qu’ils avaient franchi les premières portes et les premières grilles, ils étaient rassurés à cet égard. Les gardes qui les conduisaient, souvent avec une brutalité qui aurait révolté le cœur le plus pacifique, ne dépassaient jamais la cour qui sert d’entrée à la prison. Là, le captif était remis entre les mains des gardiens ordinaires qui dressaient et qui libellaient l’acte d’écrou. Dès ce moment ceux-ci en répondaient, et la vie de la geôle commençait. Qu’on nous dispense de dire ce qu’elle était. Les curieux de ces sortes de tableaux et de descriptions n’ont qu’à se transporter dans une prison quelconque et; à voir de leurs propres yeux la belle existence qui est faite aux détenus. Qu’il nous suffise d’ajouter que, si parfois la captivité fut moins dure et reçut quelques adoucissements, on le dut uniquement à des initiatives privées, à des bontés individuelles. La Commune n’avait pas le temps de tout voir, de tout entendre, de tout surveiller.
Généralement, du reste, on ne faisait que passer à la Conciergerie. Parfois, après un interrogatoire, presque toujours après une instruction sommaire qui était faite on ne sait où, ni comment, ni par qui, le captif était brusquement enlevé à son premier cachot et conduit dans les cellules de Mazas et de la Santé; plus tard, le transfèrement se fit également pour la Roquette. Mais nous ne sommes qu’au 20 avril. On incarcère avec rage; le sang ne coule pas encore dans les prisons.