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VI. — L’armistice

Nous n’avons pas à nous occuper des événements qui suivirent, et nous pouvons facilement les abandonner aux historiens spéciaux, surtout pour les faits qui ont trait à la question militaire. Ils ont été longuement, ils seront encore longuement et longtemps controversés.

Si nous avons insisté sur réchauffourée du 31 octobre, c’est qu’il y a là, pour l’intelligence qui sait voir, les véritables prodromes de la Commune de Paris. Le grain est jeté, le germe poussera. Ses racines seront d’autant plus puissantes, son efflorescence d’autant plus fatale, que les circonstances extérieures la seconderont puissamment et lui serviront comme l’engrais sert à la plante des champs.

Le siège a suivi ses phases successives. D’échec en échec, de désillusionnement en désillusionne-

ment, nous sommes arrivés à la dernière période. La famine nous étreint à la gorge. Le bombardement, avec beaucoup de bruit et de fracas, a fait quelques victimes et beaucoup de ravages dans les édifices privés et publics atteints par les bombes et les obus. Les hôpitaux et les ambulances sont remplis de malades et de blessés. La mortalité est grande. Les cimetières se peuplent avec une effrayante rapidité. Le sang néanmoins bout dans toutes les veines; la fièvre brûle tous les cœurs. Paris veut combattre encore, lutter coûte que coûte jusqu’à la dernière cartouche, jusqu’au dernier morceau de pain. Ce que lui donnent les boulangers ne mérite plus ce nom. Ce qu’il mange n’est plus qu’un mélange inqualifiable de tous les détritus qu’on a pu ramasser dans les greniers où l’on resserre la farine au temps des prospérités. Les animaux le refusent; l’homme s’en nourrit. Il ne se plaindrait même pas s’il en avait en quantité suffisante pour soutenir ses forces qu’épuisent chaque jour les gardes, les veilles, et les inquiétudes incessantes pour tous ceux qui lui tiennent au cœur. Cette horrible mixture va même manquer. On a calculé qu’avec la plus extrême parcimonie il n’y en avait plus que pour un nombre de jours fort restreint. Jamais agglomération de deux millions d’hommes ne s’est trouvée réduite à pareille extrémité. Quoique tout l’être se révolte à une pareille pensée, il faut prêter l’oreille aux paroles de capitulation. Ce n’est point l’Allemagne guerrière qui force les portes de Paris, c’est la faim.

La ville entière fut profondément émue quand elle apprit authentiquement ce qui était devenu une nécessité. La douleur se changea en indignation dès qu’on eut connaissance des dures et inflexibles conditions qui nous étaient imposées. Jamais vainqueur n’avait aussi impitoyablement usé et abusé de sa victoire. Ce qui rendait encore l’irritation plus grande, c’est que, pendant que l’on rendait nos forts, qu’on désarmait nos remparts et nos soldats, les lignes allemandes 11e s’ouvraient pas pour donner passage au moindre ravitaillement. La misère et la disette élaient toujours les mêmes. Si quelques privilégiés parvenaient à s’échapper en province sous un couvert quelconque, et principalement sous le prétexte spécieux de briguer les suffrages des électeurs pour la représentation nationale, en revanche, Paris recevait et alimentait toute la population des forts et des avant-postes. Ce n’était pas pour lui que l’homme s’indignait. 11 rongeait son frein, la rage dans le cœur. Alais il n’avait plus la force de v< ir suuffrir les femmes héroïques et les enfants qui ne se plaignaient pas. Les larmes silencieuses qui se creusaient un sillon sur les joues amaigries auraient amolli un cœur de barbare. La science de l’ambitieuse Allemagne n’a pas d’entrailles.

Il y eut là encore de nouveaux ferments qui vinrent s’ajouter à tous ceux qui n’avaient pas cessé d’exister dans une population enfiévrée. Ajoutons, pour ne rien omettre, qu’il faut aussi tenir compte des perturbations apportées dans l’organisme humain par un usage immodéré du vin et des boissons alcooliques. Ces approvisionnements ne manquèrent jamais, ni pendant le siège, m après. Pour bien des gens, ils tinrent lieu de tout, mais avec des conséquences funestes dont les médecins ont encore à s'occuper chaque jour.

La capitulation de Paris et les préliminaires de paix avaient été réglés dans les derniers jours de janvier. Une assemblée nationale précipitamment élue se réunit en toute hâte à Bordeaux. Alais quelque empressement qu’elle mît à souscrire aux exorbitantes conditions qu’avait léoninement dictées l’Allemagne, elle dépassa cependant le terme qui avait été stipulé dans l’armistice, et, pour obtenir un délai nécessaire, il fallut subir de nouvelles humiliations. La plus cruelle, celle qui devait avoir par ricochet les conséquences les plus graves et les plus anti-civilisatrices, fut sans contredit l’entrée d’un corps de troupes prussiennes dans Paris. Les états-majors allemands tenaient à ce qu’ils considéraient comme une satisfaction d’honneur donnée à leurs vaillants soldats. Leur ténacité ne céda devant aucune des raisons soit de

péril, soit de délicatesse qu’on allégua. Il fallut encore une fois courber la tête devant cet orgueil victorieux, et les Allemands purent pendant quelques jours bivouaquer dans les Champs-Elysées déserts. Alais par cette prétention, ils engendraient un mai qui a fait pâlir les désastres éprouvés depuis six mois sur les champs de bataille.

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