‹ Paris incendiéChapitre 42 sur 124 · ENGIN EMPLOYÉ PAR LES FÉDÉRÉS AUX BARRICADES DE LA PLAGE VENDOME · texte numérisé non relu

ENGIN EMPLOYÉ PAR LES FÉDÉRÉS AUX BARRICADES DE LA PLAGE VENDOME

grande perte de forces motrices et de matières première-) qui s’avariaient faute des soins habituels. Tout cela se soldait en bon argent, qui ligurait aux dépenses sans que rien le balançât aux recettes. De ce train-là on marchait rapidement et certainement à la ruine. Les fabricants le comprirent, eti’on vitse fermer à regret l’un après l’autre tous les grands ateliers.

Les plaintes furent vives, car la misère était profonde. Ce n’était pas avec les maigres subsides de la Commune qu’on pouvait alimenter une famille. Le Conseil communal se trouva menacé d’une désaffection générale dans les quartiers populaire. Alors ses délégués, ses émissaires intervinrent, ayant sans cesse à la bouche des menaces en place d’arguments.

Nous pourrions ici fournir à l’appui de nombreux exemples et multiplier les noms propres. Qu’il nous suffi-e de dire ce qui se passa chez les frères Lebaudy qui exploitaient une grande raffinerie de sucre à la Villetle. Comme bien d’autres, ces industriels avaient voulu profiter de la première éclaircie pour réparer quelques-uns des désastres que leur avait occasionnés la guerre. Leur usine était en pleine activité quand arriva le 18 mars. Ils ressentirent dans leur caisse le contre-coup du mouvement insurrectionnel, mais ne suspendirent les travaux que vers le milieu d’avril. La nouvelle de cette suspension parvint à la Commune juste au moment ou l’on examinait de nombreux et volumineux rapports qui tous relataient les mécontentements populaires à propos de l’absence du travail. 11 y avait péril à paraître négliger ces questions et ces intérêts. La Commune saisit aussitôt avec empressement l’occasion qui lui était offerte par le hasard, et, pour faire preuve et montre de zèlp, cite envoya dans l'usine Lebaudy un des siens pour faire uneenquête, et.cn le nantit de pleins pouvoirs afin qu’il n’hésitât pas à trancher sur-le-champ toutes les difficultés.

Le délégué de la Commune interrogea les frères Lebaudy. Ceux-ci n’avaient aucune raison pour céler la vérité. Ils la dirent avec une franchise crue. Ils suspendaient le travail parce qu’ils ne pouvaient pas compter sur l’exactitude et l’assiduité des ouvrf-rs, sans lesquelles il était impossible d’arriver à la bonne confection des produits. A leur tour, les ouvriers répondirent qu’ils faisaient défaut à la fabrique parce qu’ils étaient réclamés par le service de la garde nationale. La cause était entendue. « Qu’on reprenne la fabrication sur-le-champ, dit le délégué de la Commune en s’adressant a MM. Lebaudy; sans> quoi nous trouverons un moyen de continuer les travaux sans vous. » Tous les assistants comprirent la menace que contenaient ces dernières paroles. 11 y avait derrière cet ordre comminatoire la réalisation du rêve poursuivi avec tant d’acharnement : l’instrument de travail, machine, outil quelconque, appartenant au travailleur.

Les expéditions de cette nature se faisaient toujours avec un certain déploiement de forces militaires. Un ou plusieurs pelotons de gardes fédérés étaient commandés tout exprès. En général on n’empruntait rien aux postes du voisinage; cela donnait plus de solennité à l’affaire. On s’avançait dans la rue avec un cortège qui avait la prétention d’inspirer la terreur et d’imposer le respect. Quand on arrivait auprès de la maison désignée, on s’emparait avant tout des issues extérieures; on plaçait des factionnaires ou des escouades; au besoin, on établissait un cordon de sentinelles. Ce n’était qu’après avoir pris toutes ces précautions qu’on se décidait à entrer dans la maison. Quand il devait y avoir saisie ou réquisition, les voilures de déménagement étaient toujours de la partie. Elles suivaient, à petite distance, la colonne principale, sous bonne escorte, et on les plaçait de manière à les avoir toujours sous la main.

Nous ne pouvons omettre ici un nom qui sc lit une exécrable célébrité en devenant l’instrument odieux de ses propres rancunes et des vengeances de Raoul Rigault. Un caricaturiste sans talent, Pilotell, dès les premiers jours de la Commune, fut nommé commissaire de police, et se chargea des plus vilaines et des plus sales besognes. Partout

où il passait, l’argent n’était jamais en sûreté. On a retenu la parole infâme qu’il prononça dans ses perquisitions chez Gustave Chaudey. Trouvant quelques centaines de francs dans un tiroir : cet or pue le sang, dit-il; et il le mit dans sa poche avec la légèreté et l’insouciance qu’aurait pu apporter à cet acte un voleur de profession. La conduite de Pilotell chez M. Polo, directeur du journal l'Eclipse , fut plus odieuse encore, si c’est possible. Ancien collaborateur de ce journal satirique, Pilotell en connaissait parfaitement tous les êtres. 11 profila de ccs notions pour venir exercer et sur le duveicur et sur h caisse sa nouvelle profession. M.Polo fut arrêté arbitrairement et incarcéré; la caisse fut pillée; mais on en voulait moins à l’homme qu’à l’argeuL Les nombreux amis que complaît M. Polo, jusque parmi les membres de la Commune, se mirent sur le-champ en campagne, et le journaliste ne tarda pas à recouvrer sa liberté. Quant à l’argent, plusieurs milliers de lianes, on ne le revit jamais. Pilotell l’avait abri-té en lien sûr. Il en résulta parmi ses anciens camarades de boulevard et d’estaminet un sobriquet qu’il n’avait certes pas volé et qu’il s’efforcait de justifier chaque jour par quelque nouvel exploit. On ne l’appelait plus dans le monde de la bohème artistique et littéraire que Pvle-Hôtel. C’est encore ainsi qu’on le désigne aujourd’hui. Son audace ne connaissait aucune borne: il pillait et rançonnait comme si Paris avait été livré à sa merci; mais il lit tant et souleva de telles plaintes, que la Commune, malgré son indulgence et sa mansuétude pour cet ordre de méfaits, se vit dans la nécessité d’intervenir. Elle fit acte d’au'orité et obligea Raoul Rigault à destituer Pilotell.

Un homme de ce genre était plus que suffisant pour les besognes courantes, et surtout pour porter des arrêtés de saisies et de suspensions dans les journaux déplaisants, tels que l’ Opinion nationale, le Bien public, le Soir, le Siècle, qui eurent tour à tour à subir les aménités du caricaturiste devenu commissaire aux délégations judiciaires. Mais on y mettait plus de formes lorsque quelque gros butin était signalé. C’est ainsi qu'un délégué spécial de la Commune de Paris se présenta, le 19 avril, à l’hôtel des Invalides. En vertu d’un ordre de réquisition fort régulièrement libellé, il venait s’emparer de la vaisselle plate et de l’argenterie de l’Hôtel qui sont légendaires. Tout le monde sait effectivement que cette argenterie a été léguée aux glorieux vétérans qui préfèrent l’existence en commun, dans cet honorable asile, à l’existence qu’ils pourraient mener isolément dans le monde. Il résulte des conditions mêmes du legs qu'il ne saurait y avoir à l’hôtel que des usufruitiers. Le dernier des Invalides, pas plus que le gouverneur, ne pourrait doue faire acte de propriété sans usurpation grave. La Commune n’ignorait rien de tout cela, et elle ne chercha même pas à faire croire qu’elle réquisitionnait une propriété de l’État. Pour toute excuse, quelques membres du conseil communal donnèrent à entendre qu’ils avaient craint que cetle argenterie ne devînt l’objet de quelque pillage organisé. Nous n’approfondissons pas ; nous constatons seulement qu’il n’y eut pas de résistance opposée par le gouvernement de l’Hôtel des Invalides On se contenta de la plus vulgaire et de la plus banale des protestations.

L’argenterie requise et livrée fut portée à l’hôtel des Monnaies. Coimne*valeur intrinsèque, elle ne représentait guère plus d’une centaine de mille francs. Ce n’était donc point cela qui pouvait tirer la Commune de ses embarras financiers qui allaient grandissant chaque jour. Mais au bruit, qui fut fait de cette expédition, on aurait dit que la cause ôommunale était sauvée par la capture violente de quelques plats et de quelques couverts d’argent.

Page 1