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XXIV. — La cour martiale

Tout autant que par les finances, la Commune était menacée de périr par l’indiscipline. On avait beau faire, on ne parvenait pas à établir et à maintenir un peu d’ordre au milieu de tant de pouvoirs e'. de délégations si diverses qui se disputaient l’autorité. Chacun voulait en avoir un lam¬

beau et en usait à sa guise. Jamais n’apparut plus évidente aux yeux de tous les hommes qui avaient conservé quelque lueur de raison cette vérité incontestable : qu’il n’y a pas de société possible sans obéissance. Pendant la tyrannie de la Commune, les chefs sortaient de partout: il yen avait au coin de chaque borne et sur chaque pavé. Tout le monde voulait commander et personne ne conseillait à obéir. C’était l’anarchie et la contusion dans leur plus bel épanouissement. Il eût été difficile, même aux imaginations les plus entreprenantes et les plus audacieuses, de concevoir rien de semblable et de lui donner les formes et les apparences de la vie. Le civil n’avait lien à envier au militaire, et réciproquement. Toutefois, pour le militaire, Ja chose était d’autant plus grave que, vu * l’état de guerre dans le [uel on s’élait mis, les conséquences arrivaient terribles, formidables, rapides, comme tout ce qui est fatalement soumis à des règles et à des lois mathématiques.

Cantonné dans la délégation de la guerre qu’il avait longtemps ambitionnée, Cluseret faisait d’énergiques ellorls pour opposer une digue au torrent. 11 avait essayé de se débarrasser de la surveillance du Comité central et de son ingérence dans l’administration des affaires militaires. On lui avait tout promis, et il avait pu croire, pendant quelques heures , qu’il avait partie gagnée. On avait compté sans des difficultés qu’il était impossible de résoudre avec un gouvernement aussi précaiie et aussi divisé que celui de la Commune. Cluseret, pas plus que la Commission exécutive, pas plus que la Commune elle-même et tout entière, n était maître de la situation. Toujours la tache originelle se faisait sentir : on ne pouvait profiter des effets, et mettre à néant les causi s. Pour parvenir à réaliser heureusement un semblable tour de force, il aurait fallu, au timon des affaires, d’autres hommes que ceux qui s’v trouvaient, et Cluseret, ni la Commission exécutive, ni la Commune n’étaient de taille à réussir.

A côté du délégué de la guerre se trouvait cependant un homme de haute valeur et de haute portée. Il était là comme chef d’état-major. Il s’appelait Rossel ; c’est la première fois qu’on rencontre ce nom. Quand on le regardait, quand on l’étudiait, il présentait une physionomie qui tranchait singulièrement avec tout cet entourage d’un ministre de la guerre en temps de révolution. Et véritablement, il n’avait pas de peine à valoir mieux que tous les compagnons qu’il coudoyait, à toutes les heures de la journée et de la nuit, dans les antichambres ministérielles.

Ancien élève de l’École polytechnique, Rossel était arrivé de bonne heure à être capitaine dans le génie militaire. Il servait avec ce grade à l’armée de Melz. Il fut témoin de tout ce qui se passa sons les murs de cette place imprenable. Il avait vu comment une armée pleine de force et d’ardeur avait été condamnée à l’immobilité et réduite à subir, après épuisement des vivres, une ignoble capitulation. Son cœur était profondément ulcéré. Plutôt que d’accepter les conditions imposées par un ennemi impitoyable dans sa victoire, Rossel avait fui, et, à travers mille dangers, était parvenu à rejoindre les armées de la f.oire qui tenaient encore dignement et fièrement le drapeau de la patrie. Du capitaine on avait fait un colonel pour organiser le camp de Nevers. C’est là que le surprirent l’armistice, les préliminaires de paix et les délibérations de l’Assemblée nationale qui siégeait à Dordeaux. Rossel était de ceux qui pensaient qu’on devait pousser à outrance la guerre contre l’étranger envahisseur du sol de la patrie. Il ressentit une douleur profonde en apprenant que la France consentait à passer sous les fourches eaudines de l’Allemagne. Sa raison fut oblitérée. L’organisme humain ne subit pas impunément de semblables secousses ; ses forces ont des limites. En parlant ainsi, nous ne faisons que suivre, dans nos analyses, l’exemple qui nous a été donné par les historiens anglais. La seule façon rationnelle d'être impartial consiste à n’omettre aucune donnée du problème historique.

Envoyer sa démission au ministre de la guerre et venir mettre son épée au service de la Corn-

HISTOIRE DE LA COMMUNE

mune de Paris fut. de la part d’une nature comme celle de Rossel, un de ces actes violents qui suivent toujours les grandes irritations. Les perspectives étaient faussées, et par suite les jugements , au spectacle de tant d’événements sinistres qui s’accumulaient sur notre pauvre France. Nous n’excusons nullement le colonel Rossel d’avoir une première fois oublié ses devoirs; mais où nous le trouvons criminel au plus haut degré, c’est quand nous le voyons persévérer dans la voie mauvaise où il s’est engagé et faire tout son possible pour arriver au premier rang. A un homme de sa trempe, de son caractère, de son instruction, quelques heures, quelques jours tout au plus devaient sutïire pour reconnaître le milieu dans lequel il s’était fourvoyé, et avec son énergie incontestable, il aurait pu certainement se retirer de ce bourbier. Mais loin de là. Les jours, les semaines qui s’écoulent, les événements qui se passent, les horreurs qui s’étalent ne font qu’épaissir le bandeau qui couvre les yeux de ce malheureux homme. 11 ne voit même pas la différence qui existe entre lui et les compagnons qui lui sont donnés par la guerre civile. Il est recommandable par l’austérité de ses mœurs; et quand on connaît, comme nous la connaissons, la chronique secrète et scandaleuse de la Commune de Paris, cm ne sait auquel des Beigeret, des Eudes, des Gluseret, des Dombrowski donner la palme de la débauche et de la dépravation. Les anciens cabarets à la mode du temps de l’Empire pourraienten dire quelque chose, sans compter ce qui se passait dans les palais. Et, en tout, nous trouverions la même différence, si nous voulions pousser à fond ie parallèle; mais cela nous entraînerait trop loin.

Pour le moment, le colonel Rossel, en qualité de chef d’état-major, est le bras droit du général Cluseret, délégué à la guerre. Mais il surveille d’un œil inquiet et jaloux des démarches et des allures qui lui paraissent suspectes. Que l’opportunité se présente, et ce que Gluseret a faità Bergeret, Rossel n’hésitera pas à le faire a Gluseret. La trahison et l’intrigue sont partout dans l’air que l’on respire au ministère de la guerre; mais il faut savoir prendre patience, si l'on veut saisir les coupables sur le fait et la main dans le sac. En attendant, Rossel accentue d’un air farouche toutes les plaintes qu’il entend exhaler à son chef de file. Parle-t on de discipline? Il énumère avec complaisance toutes les fautes graves qui sontconnnises chaque jour, toutes les infractions qui empêcheront constamment la moindre régularité de s’établir. Lorsque Gluseret entendait ces discours, il ne manquait jamais de conclure en disant que des mesures de rigueur étaient seules capables de sauver la situation. Fidèle au rôle qu’il s’était donné, Rossel appuyait sur la chanterelle ; il ajoutait même que le plus tût serait le meilleur et qu’on n’avait pas de temps à perdre pour donner une force réelle au gouvernement de la Gommune de Paris.

De là naquit la cour martiale.

Le décret qui institua ce tribunal terrible porte la date du 17 avril. Nous ne nous amuserons pas à relever les considérants préliminaires qui sont réellement enfantins. Contentons-nous de dire que la cour martiale se composait du colonel Rossel, chef d’état-major de la guerre, président ; du colonel Henry, chef d’état-major de la place; du colonel Razoua, commandant de l’Ecole militaire ; du lieutenant-colonel Collet, sous-chef d’état-major du commandant supérieur Eudes ; du colonel Chardon, commandant militaire de la Préfecture de police; du lieutenant Boursier, membre du Comité central, qui ne renonçait pas facilement à avoir un pied partout. Cette cour martiale devait se réunir tous les jours et siéger à l’ancien hôtel des conseils de guerre, dans la rue du Cherche-Midi. C était, suivant la coutume, se dispenser des soucis d’une installation, et prendre les locaux de la justice militaire tels qu’ils étaient organisés.

Le jour même où elle était instituée, la cour martiale tint une première séance, et rendit un long arrêt divisé en deux titres et vingt-cinq articles pour établir les règles de la procédure et fixer les peines qu’on encourait en comparaissant devant elle. Cet arrêt n’a rien de curieux, si ce n’est à son

titre II, article 23. Cet article porte que les peines qui peuventêtreappliquées par la cour martiale sont : la mort, les travaux forcés, la détention, la réclusion, la dégradation civique, la dégradation militaire, la destitution, l’emprisonnement, l’amende, ün ne voit pas ce que p mrrait faire de plus et de mieux n’importe quel tribunal criminel. A l'article 2i, nous lisons que tout individu condamné à la peine de mort par la cour martiale doit être fusillé. On avait supprimé la guillotine dans un moment d’enthousiasme et brûlé les bois de justice; c’était bien le moins, avec la peine de mort, qu’on les remplaçât par la fusillade.

Le 18 avril, à l’heure qu’elle a fixée elle-même, la cour martiale entre en séance avec une exactitude ponctuelle. Un prévenu est introduit et se place sur le banc des accusés. C’est un vieux démocrate, bien connu de quiconque a fait de la politique active et militante pendant et avant l’Empire. Il s’appelle Girot et commande le 7ic bataillon de la garde nationale. L’acte d’accusation porte que le commandant a refusé de se rendre avec scs hommes à la porte Maillot où l’on demandait des renforts et où la présence de nombreux combattants était nécessaire. Girot ne nie pas les faits qui lui sont reprochés. Il avoue qu’il a désobéi, ou plutôt qu’il n’a tenu aucun compte des ordres qui lui étaient donnés. Il a examiné ces ordres; il les a trouvés abusifs et tout à fait en dehors du droit que prétend s’arroger le commandement suprême et qui doit avant tout être juste. En elïet, les hommes du 74e bataillon descendaient d’un poste qu’ils avaient gardé pendant trois fois vingt quatre heures sans désemparer; ils étaient exténués de fatigue; ils avaient faim. C’e-t ce moment-là que l’on choisit pour leur commander de nouveau d’aller au feu. C'est trop pour un seul bataillon. Le 74e n’a jamais refusé le service; mais il faut qu’il soit équitablement réparti. Le commandant doit veiller sur ses hommes, s’il veut ètie obéi comme il convient devant l’ennemi. Chaque garde doit être convaincu qu’à l’occasion on trouvera toujours auprès des officiers supérieurs aide et protection. En somme, le commandant Girot ne se reproche et ne regrette rien.

Cette défense ne fut pas du goût de la cour martiale que Rossel dominait facilement; elle laissa cependant l’accusé s’expliquer avec une entière franchise, une entière liberté. Quand il eut tout dit, les juges se groupèrent pour délibérer. Devant des aveux formels, des actes patents d’insubordination, la -délibération ne pouvait être longue. L’arrêt fut rendu séance tenante. Le commandant du 74e bataillon fut condamné à mort. Girot était un républicain de la vieille roche; il avait agi suivant sa conscience, peu lui importait le reste. Quand la sentence eut été prononcée, il regarda froidement ses juges, et d’une voix sardonique se contenta de leur dire : Merci, citoyens! Des témoins de cette scène ont dit que le condamné ne trahissait aucune émotion. Il n’en était pas de même des juges. Deux, que nous pourrions nommer, coururent immédiatement à la Commune pour qu’elle empêchât l’exécution de ce terrible arrêt.

La Commune, en effet, comprit tout le mauvais effet qu'aurait sur les masses populaires une exécution capitale de ce genre. Faisant l’office de tribunal de révision et de commission des grâces, elle commua la peine prononcée par la Cour mar tiale et se contenta d’mlliger à Girot dix années de détention. Cet acte de clémence fut mal accueilli par le colonel Rossel, qui ne cacha pas son mécontentement. Il donna sa démission de président et de membre du farouche tribunal qui devait tout régénérer par ses rigueurs, et alla s'enfermer au ministère de la guerre où sa vigilance devint plus active que jamais, mais une vigilance tout intérieure. Avant quinze jours, nous le retrouverons sur le premier plan.

Pour en finir avec la Cour martiale, disons tout de suite qu’elle eut le lendemain à s'occuper d’autres aiïàires pour lesquelles elle se montra beaucoup moins sévère dans ses appréciations et ses sentences. Elle fut même indulgente danscelleqni avait tiait aux cachets de service dérobés à la commission centrale de l’artillerie chargée de la garde

et de la distribution des munitions et des. approvisionnements. Les accusés Jacques Ilettereret Chautard furent acquittés. Depuis cette époque, et malgré quelques autres condamnations sévères, il en fut de la Cour martiale comme de tant d’autres choses, on n’en parla plus.

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