PEAGE DE CA CONCORDE POUR LA DÉFENSE DE LA RUE DE RIVOLI
INSTALLATION DE L’ADMINISTRATION DES I OSTES DANS L\ GALERIE DES BATAILLES, AU PALAIS DE VERSAILLES
geaient alors la maçonnerie comme de la dentelle. Mais c’était sinistre. La mort, la misère, la ruine, le deuil, la désolation planaient sur tout cela. On ne pouvait se défendre d’une émotion poignante. On pensait aux faibles, aux inoffensifs et aux innocents, aux femmes, aux vieillards, aux enfants, aux infirmes et aux malades. Les fauteurs de guerre civile n’y pensent jamais.
Pendant ce temps, Félix Pyat, qui n’a jamais pu, su ou voulu dominer entièrement la prudence instinctive dont la nature l'a doué, saisissait avec empressement la première occasion qui s'offrait à lui de déposer son mandai de membre de la Commune. Il flairait, en voyant la recrudescence du péril, que le dénoùment était proche, et il ne voulait pas en courir les chances. Cette démission fut retirée presque aussitôt après qu’elle eut été donnée. Elle n’en fournit pas moins un excellent prêt xte à des altercations intérieures, à d(is échanges d’injures dans lesquels se signalèrent le médecin vétérinaire Régère et Yermorel, un bombyx à lunettes , comme l'appelait pittoresquement Félix Pyat. Il y aurait eu pour la galerie ample matière à rire. si lest' mps avaient ét > moins triste-’. Mais les gaietés de la comédie grotesque disparaissaient devant la tragédie.
Dans la journée du 24 avril, le général La Cécilia visita, par ordre supérieur, les bastions de l’enceinte continue, depuis le quartier général île la Muette jusqu’au Point -du-Jour. Il revint enchaîné de son inspection, ‘disent sèchement les bulletins de la Commune. Ils auraient pu être plus explicites. Cette mission du général La Géci lia n’avait rien de vulgaire. Dans la circonstance même, e le était de l’importance la plus haute. On savait en effet, dans les conciliabules secrets des principaux meneurs de la C immune, que des agents secrets de Versailles travaillaient avec la plus grande activité l’état-major du général Dombrowski. On savait que des somm'es d’argent considérables avaient été promises; que quelques milliers de francs avaient même été donnés; qu’une ou plusieurs portes devaient être livrées et que des troupes d’élite devaient inopinément et brusquement faire irruption dans la ville; enfin que des officiers de l’entourage du général Dombrowski étaient gagnés et qu’au moment opportun ils donneraient la main aux troupes de Versailles. Seulement, sur le dernier point, les renseignements manquaient de précision et les soupçons s'égaraient sur plusieurs aventuriers fortement galonnés, que nous ne nommerons point parce qu’il y en a qui doivent e icore rendre des comptes à la justice militaire à l'heure même où nous écrivons. Nous dirons cependant que, par un hasard des plus bizarres, les soupçons s’éloignaient complètement du (colonel Stawinski, qui était une des chevilles ouvrières du complot. Les œuvres de ténèbres ont toujours quelque chose d’extraordinaire. Ce qu’allait faire, sous le couvert de sa mission militaire, le général La Cécilia, c’était rompre les trames ourdies, changer les mots d’ordre et les consignes, et faire avorter une entreprise à laquelle on n’aurait pas pu résister. 11 arriva juste à temps. Qu’on nous dispense d’en dire plus.»
Sur des faits de ce genre, la Commune gardait volontiers le silence, ou du moins se montrait fort discrète. Les journalistes qui la servaient suivaient, sans se faire prier, la même ligne de conduite. Pour que la vérité fût connue, il a fallu que la lumière vînt d’ailleurs. Afin d’occuper l’esprit public et le détourner des véritables pistes qu’il aurait dû suivre, on avait recours à une foule d’autres moyens qui manquaient rarement leur -flèt. Le principal consistait à exciter les passions
xitre le clergé catholique en lui prêtant des crimes abominables qu’il n’a jamais commis, au moins de nos jours. La police de Raoul Rigault s’appliquait & faire des découvertes qui, grossies et dramatisées par d’habiles metteurs en œuvre, arrivaient presque toujours a produire des événements. Dans le nombre, nous ne pouvons ome’tre les cadavres mis a nu sous les parvis de l’église Sa nt-Laurent, dans le faubourg Saint-Martin, à côté de la gare du chemin de fer de l’Est. Cette déouverte était servie au public le jour même où
le général La Cécilia remplissait sa mission de confiance dans Rs bastions qui s étendent de la Muette au Pomt-du-Jour.
Une note importante du général Cluseret est encore du même jour. Elle dit que « les Alsaciens et Lorrains, actuellement dans Paris, ne pourront être contraints au service de la garde nationale; ils auront à produire la preuve de leur origine; le délégué à la guerre espère que le bon sens populaire dispensera d’entrer dans de plus amples détails sur les motifs de cetle mesure. » On affirme que celte mesure et cette note ont été imposées par les Prussiens. C’est possible ; mais jusqu'à présent rien ne le prouve, à moins qu’on ne veuille trouver une preuve suffisante dans la réticence ambiguë que contient la dernière phrase.
Meniionnons encore la retraite de Raoul Rigault qui, à’ la même date, abandonne la préfecture de police. Il est mécontent que la Commune ait donné, par un vole, à chacun de ses memhres, le droit de visiter et d’inspecter à sa guise les prisons. On remplace ce farouche policier par le citoyen Cournet, qui se contentera de marcher sur les traces de ton devancier et de suivre les mêmes errements. Nous ne tarderons pas à voir reparaître Raoul Rigault avec un nouveau titre aussi formidable que l’ancien. Il quitte la direction de la police; il rentrera en scène comme procureur général de la Commune.
Nous sommes au 25 avril. Pour ce jour-là, ou a obtenu, non sans peine, une suspension d’armes sur tout le front nord de la place. 11 s’agit de permettre aux habitants deNeuillyde sortir des caves dans lesquelles ils cherchent un abri contre les balles et les obus qui leur arrivent de tous les cô.és, envoyés à la fois et par les canons de la Commune et par les canons de l’armée régulière. Déjà, le 10 avril, un dessinateur de talent, M. Hadol, avait écrit à Jules Vallès une lettre louchante pour attirer l’attention sur la malheureuse situation de Neuilly.
•< Citoyen Vallès, disait M. Hadol, par ordre du médecin, j’habite l’avenue de Neuilly depuis quinze jours seulement. Le siège de Paris m’a donné le scorbut; je ne puis ni me lever, ni marcher. Depuis huit jours, hi maison que j’habite est un nid à bombes; elle est en parrie démolie, éventrée et brûlée; nous vivons (si c’est vivre!) avec quelques localaires, dans des caves. Au nom de l’humanité, trouvez un moyen près de vos collègues de la Commune pour nous sauver, moi et les nombreux habitants de Neuilly. Les vivres vont nous manquer. Une suspension d’armes d’une heure suffirait. Salut et fraternité. »
Cette lettre avait été rendue publique, et on peut dire que depuis le 10 avril bien des démarches avaient été faites pour arriver au îésultatqu’on atteignait enfin le 25. On peut même ajouter que c’est là le meilleur, ou plutôt le seul bienfait dont on ait été redevable aux efforts de la Ligue d'union républicaine des droits de Paris. M. Bomalet d’un côté, M. Loiseau- Pinson de l’autre, ne s'épargnèrent pas. Ils figurèrent comme commissaires pour régler les conditions de l’armistice et en faire observer strictement toutes les clauses. If fut convenu d’un commun accord que des deux côtés, sur toute la ligne du Nord* de Saint-Ouen à Neuilly, le feu cesserait à neuf heures du malin et ne pourrait être repris qu après cinq heures du soir. Selon 1 habitude, on s’interdisait mutuellement tout mouvement de troupes pendant cette courte suspension d’aunes. D’autres conditions spéciales facilitaient 1’émigration à la convenance des habitants de Neuilly.
La Commune eut bien soin de ne pas laisser échapper une aussi belle occasion de prendre la parole. Elle lit connaître l’armistice, et, comme corollaire, adressa une proclamation au peuple de Paris. On y lisait :
*< 11 y a sept mois à peine, nos frères de Neuilly venaient demander aux remparts de Paris un abri contre les obus prussiens. A peine revenus dans leurs foyers, c'e-t par les obus français qu’ils en sont chassés pour la seconde fois. Que nos bras et , nos cœurs soient ouverts à tant d’infortunes. Cinq ! membres de la Commune ont reçu le mandat spé¬
cial d’accueillir à nos portes ces femmes, ces enfants, innocentes victimes de la scélératesse monarchique. Les municipalités leur assureront un toit. Le sentiment de la solidarité humaine, si profond chez tout citoyen de Paris, leur réserve une hospitalité fraternelle. »
Nous donnons ce document tel qu’il a été alliclié sur les murs de Paris, dans la matinée du 25 avril. Il se passe facilement de tout commentaire. Nous lomberions trop rapidement dans des redites. Chacun l'appréciera et le jugera.
A neuf heuies précises, la canonnade cessa de se faire entendre. Elle avait grondé jusque-là, et, sur quelques points même avec une furieuse intensité. On se porlait en foule vers les portes, espérant pouvoir sortir. Mais les portes restaient closes et les consignes étaient exécutées plus rigoureusement encore que de coutume. De là, grand désa ipointement chez un grand nombre de gens qui comptaient profiter de la circonstance pour se soustraire à la tyrannie de li Commune. L’ordre donné était qu’on entrait dans Paris, mais qu’on n’en sortait pas. Il fallut encore parlementer. La vérité n’apparut clairement aux yeux que de ceux qui purent pénétrer jusqu’à la porte Maillot. Il est vrai que ce fut le plus grand nombre.
On choisissait cette issue comme celle qui était entrée le plus profondément dans les habitudes parisiennes. Sous le feu des batteries de Versailles, elle était devenue complètement impraticable. Toute trace d’ouvrage d’art avait disparu sous les ruines amoncelées. Le pont-levis était en pan tenne. Pour passer, il aurait fallu combler le fossé de fascines et de sacs de terre. Quand on est familier avec les opérations de guerre, on sait combien la chose est facile et s’accomplit lestement. Mais le vulgaire n’y voit pas de si loin. Il remarque ce qui frappe immédiatement scs regards. A la porte Maillot, il ne vit que les décombres. Tout au plus fit-il attention aux talus, labourés par les obus, sur lesquels devaient, quelques jours plus tard, être arborées les bannières éminemment pacifiques de la franc-maçonnerie. Pour le moment, tout cela était secondaire, de même que la batterie d’avancée avec laquelle on essayait encore de défendre la porle Maillot, et les grands travaux de ternissements qui furent accomplis autour de cette portion du rempart, avec une activité febriie et une réelle habileté, pendant les quelques heures que dura l’armistice. Si le vulgaire avait vu tout cela, il ne mériterait plus son nom.
A cette heure, Neuilly était l’objectif, et l’objectif unique. Il fallait y arriver à tout prix, dès qu’on était entraîné par un tout autre motif que la curiosité. « Ce n’est qu'à neuf heures précises, dit le Journal de Paris , que les obus de Courbevoie et du Mont-Valérien ont cessé de pleuvoir sur les quartiers des Ternes et des Champs-Elysées. Un des derniers projectiles lancés tombe sur le château de l’Étoile et y met le feu. L’incendie se développe avec rapidité. La foule regarde avec tristesse ce spectacle de désolat'on. Les habitants de Neuilly sont là en nombre; ils attendent l’ouverture des portes pour faire une dernière visite à leurs maisons dévastées, brûlées, détruites. L’annonce de la suspension d’armes, le beau soleil qui brille au ciel, la rencontre faite de voisins et d’amis qu’une môme espérance réunit, avaient jeté quelque consolation dans cette foule où la gaieté était presque revenue; l’incendie allumé par cet obus malencontreux ramène la tristesse dans toutes les âmes. On se presse vers les portes pour sortir plus tôt. Neuf heures sonnent. Les portes restent closes.
« Vainement essaye-t-on de parlemenler ; les gardes nationaux sont inflexibles : on ne passe pas. L’armistice existe bien cependant. Mais si l’on permet aux habitants restés à Neuilly de venir se réfugier à Paris, on ne permet pas aux Parisiensde sortir. Les malheureux habitants restés depuis trôis semaines dans les caves des maisons bombardées sont pour la plupart des êtres faibles: des vieillards, des malades, des femmes, des enfants. Les hommes valides se sont échappés au milieu des balles et sont en sûreté depuis longtemps. Il faut aux faibles créatures encore -emprisonnées un
secours étranger, pour pouvoir profiter du répit qui leur est accordé. Ce secours leur est refusé: chacun doit se suffire à soi-même. Malgré les refus inexorables qu'on oppose à toutes les prières, le plus grand nombre reste dans le voisinage des portes. Repoussé à la porte des Ternes, repoussé à la porte de Villiers, on passe enfin par Ja porte Bineau. Hors des murs, la foule est peu considérable. Ce cù^é a peu souffert. Les maisons de l’avenue Borgliése sont presque toutes entières et les fédérés. y ont établi leurs ambulances. La dévastation devient à chaque pas plus complète. Ici, une maison a perdu son toit; là tout un pan de muraille s’est écroulé. Partout l’incendie et la ruine. La foule est devenue plus nombreuse. On sort maintenant par la porte des Ternes... La porte Maillot est toujours impraticable. Le bombardement l’a entièrement détruite. On travaille avec ardeur à la réparer, ce qui est peut-être peu d’accord avec les conditions d’un armistice. »
Cette citation, que nous avons prolongée avec complaisance, à cause de la source où nous la puisions, — et elle ne saurait être suspecte à personne parmi les honnêtes gens, — doit donner une idée satisfaisante de l’ensemble.
Entrons dans les détails.
A peine les premiers Parisiens furent-ils arrivés dans la ville ou le village de Neuilly, qu’on s’occupa d’organiser intelligemment le sauvetage. Il pouvait y avoir des secours alimentaires à distribuer? Des voitures bondées de vivres se chargeaient de ce soin. Elles s’arrêtaient de distance en distance, et quiconque avait besoin pouvait se présenter hardiment, et recevoir le front haut ce qu’offrait le cœur généreux de la France auquel on ne fait jamais vainement appel. Les voitures étaient rapidement allégées de leurs provisions de bouche et s’en retournaient à Paris, mais point du tout à vide. Elles emportaient les faibles, les impotents, les malades, les infirmes, les blessés. Tous ceux qui n’avaient pas encore perdu entièrement leurs forces rentraient à pied dans la grande ville. On les voyait se presser à la porte des Ternes, à la porte Bineau, sur tous les points où l’accès n’était pas difficile ou impossible. Les hommes, les femmes, les enfants avaient tous un paquet à la main. Chacun emportait avec soi ce qu’il avait de plus précieux, ce qu’il pouvait dérober au naufrage général. Le plus souvent, ce n’étaient que des hardes. Mince épave, mais la plus indispensable de toutes à qui n’a plus de ressources.
D’autres ne daignaient même pas regarder Paris. Ils fuyaient par Saint-Quen vers Saint-Denis, occupé par une forte garnison prussienne. Ceux-ci étaient les plus favorisés , les riches, ceux qui avaient pu conserver des ressources en numéraire ou en valeurs facilement négociables. Pour eux, sortir était le principal, se mettre à l’abri des atteintes de celte horrible guerre civile. Peu leur importait de chercher un asile sous la protection de l’étranger. 11 fallait avant tout échapper au fléau dévastateur. On verrait plus tard ce qu’exigerait l’honorabilité de la vie.
Mais ce ne fut pas tout. Dès qu’on fut certain que pas un être humain ne serait abandonné vivant dans ces ruines croulantes et fumantes, on profita des heures qu’accordait encore l’armistice pour procéder à des fouilles et a des déménagements. Ce que furent ces derniers, nous ne le dirons pas. Quiconque a vu comment on agit dans un incendie s’en fera facilement une idée. C’est le pèle mêle le plus absolu, et la conservation est complètement abandonnée au hasard. Quant aux fouilles, nous ne mentionnons qu’avec horreur que des cadavres furent découverts dans les décombres Quelques-uns même étaient dans un état de putréfaction tellement avancée, que la mort devait remonter aux premiers jours de la Commune. Jamais on n’aura dans le cœur une' haine assez vigoureuse de ces -luttes fratricides.
Ne nous arrêtons pas à ce spectacle. D’autant moins qu’il y eut, dans cette journée du 25 avril, plus d’un épisode d’une tout autre nature. Nous ne citerons que le sauvetage, accompli avec beaucoup de dextérité et de dévouement, d’une nichée de jeunes chiens abandonnés dans un jardin inces-
HISTOIRE DE LA COMMUNE
samment labouré par les biscaïens et les obus. La maison, ou plutôt le petit pavillon duquel dépen- j dait cette pièce de terre vaste et très-bien entretenue, était la propriété d’un Anglais excentrique qui vivait à Neuilly depuis de nombreuses années, uniquement en compagnie de ses chiens. Il n’avait pas voulu les abandonner pendant que les P/ussiens investissaient Paris, et, malgré les horreurs du siège, il avait toujours trouvé moyen de les alimenter convenablement. La maison et les chiens de l’Anglais étaient connus do tous les corps francs qui avaient passé par Neuilly. Qu'un des hommes qui les composaienteût à se débarrasser sournoisement d’une bonne prise faite en maraude, il n’avait qu’à venir frapper à la porte du pavillon, il était toujours sur de trouver un prix avantageux. La première part de ces aubaines comestibles revenait toujours aux favoris du monomane misanthrope. Avec la Commune, tout cela ne tarda pas à changer. Le maître disparut, et les chiens furent abandonnés, enfermés et comme ensevelis sous les ruines et les décombres. C’est de là qu’on retira les pauvres bêtes, le 25 avril.