XXIX. — La franc-maçonnerie
L’armistice cessa, comme il avait commencé, à l’heure précise fixée par la convention. Mais il produisit ce résultat inattendu, qu’il donna une nouvelle vigueur aux projets de conciliation qui avaient jusqu’alors complètement échoué. Qui a poussé les francs-maçons à intervenir, au nom de leurs doctrines humanitaires, dans le conflit élevé entre Paris et Versailles? Un écrivain que nous avons eu souvent occasion de citer, M. Edouard Moriac, n’hésite pas à répondre. « Sans doute, les insinuations de quelques membres de la Commune de Paris, lrancs-maçons .eux mêmes, qui, par leur active propagande, ont réussi à se faire des partisans parmi les adeptes des loges de Paris, dans l’espoir que cet exemple serait suivi par la franc-maçonnerie entière. » Cette opinion est soutenable, et les événements qui ont suivi paraissent lui donner une apparente solidité. Nous trouvons cependant une phrase qui nous donne à réfléchir, dans une lettre adressée au général Le Flô, ministre de la guerre, le 20 avril. « Je travaille et fais travailler V Union républicaine et la Maçonnerie qui sont en désaccord avec la Commune. » Cette lettre a été écrite et signée par M. A. Domalain, qui fut l’un des agents les plus actifs et les plus intrépides que le gouvernement de Versailles entretenait à Paris pendant l'insurrection communaliste. N’oublions pas d’ajouter que les démarches des loges maçonniques ont été courageusement et publiquement désavouées par les dignitaires de l’association et notamment par M. Malapert, qui représentait le Grand-Orient de France.
M. A. Domalain n’était pasle premier venu. Ancien lieutenant de vaisseau, il avait organisé et commandé la légion bretonne, lorsque tout ce qui avait du cœur en France se ruait contre l’étranger. Après le 18 mars, il avait encore à Paris un grand nombre de ses hommes et la plupart de ses ofliciers. De là lui vint l’idée de travailler pour le gouvernement de Versailles sans quitter la grande ville, et il fut soutenu et encouragé dans ses projets par son compatriote, le général Le Flô, qui était ministre de la guerre. Comme le colonel de francs-tireurs Jules Aronsohn, comme les anciens colonels de la garde nationale Charpentier, Demay, Durouchoux, Gatimard, comme bien d’autres encore qu’il serait trop long de menlionner et d'énumérer, M. A. Domalain devint le centre d’un groupe où l’on ne négligeait aucun des moyens que le hasard habilement secondé pouvait offrir pour hâter la délivrance. Il avait même placé bon nombre de ses hommes dans un des services les plus importants de l’administration urbaine , le service de la voirie. Par eux, il tenait tous les plans et pouvait communiquer à Ver- ailles ce qu’on faisait de nos rues. Dans toutes les histoires, il y a des dessous qui déroutent souvent les investigations des historiens. On ne connaîtra jamais tous ceux que recouvrait la Commune de Paris. C’est pourquoi l’assertion de M. A. Domalain, que
nous avons relevée, nous paraît grave, surtout si l’on réfléchit à la date, et si Ion n’oublie pas qu’elle est insérée au milieu d’une lettre officielle.
Quoi qu’il en soit, le2G avril, à quatre heures de l’après-midi, une députation maçonnique se présentait a 1 Hôtel-de-Ville. Elle venait annoncer à là Commune que la franc-maçonnerie parisienne, après avoir pris connaissance de toutes les tentatives de conciliation qui avaient misérablement échoué, était résolue a faire une démarche suprême. Elle voulait convoquer tous les membres des ateliers qui fonctionnent dans Paris, et aller planter les bannières .des loges sur les remparts. Ces bannières, symboles de fraternité et de paix, devaient être respectées par les balles. Malheur au camp qui donnerait à ces emblèmes le baptême du fer et du feu. Toute Ja maçonnerie, d’après les statuts, serait contre lui.
On le voit, c’était une suspension d’armes d’un nouveau genre qu’on sollicitait, ou mieux, qu’on imposait par ce procédé extraordinaire. On oubliait qu’il y avait des francs-maçons aussi bien à Versailles qu’à Paris, et que tous auraient dù être consultés. Mais la logique était ce dont on se piquait le moins dans cette période néfaste, [/extravagance semblait avoir élu domicile dans tous les cerveaux. D’ailleurs, le moyen était dramatique et pittoresque. Par cela seul il devait plaire a des imaginations surchauffées. Il pouvait donner lieu à une belle mise en scène, et il y avait longtemps que le peuple n’avait plus de grandes manifestations et de grands spectacles .publics. Celui qu’on offrait fut donc accepté avec enthousiasme, et les francs-maçons préparèrent leurs insignes.
La procession n’eut lieu que le 29 avril. 11 avait fallu trois jours pour l’organiser. Le rendez-vous général avait été donné à la cour carrée du Lou vre. C’est là qu’on se rendait de toutes parts, dès le matin. On se couvrait de rubans bizarrement brodés et armoiries, bleus, noirs, rouges, blancs, jaunes, en écharpe, en sautoir, en collier, suivant les grades et les usages de l’atelier dont on faisait partie. Si les maîtres étaient en très-grande majorité, on y voyait cependant des Chevaliers du Temple, des Grands Elus, des Rose-Croix, des Ivadosch. Quiconque avait reçu la lumière des initiations supérieures i’étalait avec complaisance. Il n’y a que la foi qui sauve. On tient d’autant plus à ces simagrées qu’elles sont mystérieuses. Otezleur l’ombre et la retraite, et elles cesseront d’avoir le moindre prestige. La morale n’a pas besoin de tout ce clinquant pour être pure, indulgente, libérale, humaine. Le progrès des mœurs devrait suffire, uni à l’expérience rationnelle de la vie. Ce n’est point parce qu’on couvre son ventre d’un petit tabli r de soie qu’on est en réalité plus sage et qu’on se met à l’abri et hors d’atteinte de toutes les pensées et les passions mauvaises. Le symbole extérieur ici ne signifie rien.
Dans cette cour du Louvre, si le philosophe était attristé, le curieux du moins était satisfait; car l’œil était amplement réjoui. Des bannières qui ne voient jamais le jour montraient les couleurs les plus chatoyantes. Il yen avait pour tous les goûts. Les loges Jes plus anciennes paraissaient hères d’exhiber la date de leur fondation. L’érudit remarquait que pas une seule ne comptait un siècle d’existence. On cherchait les loges qui avaient reçu Voltaire, Rousseau et les grands novateurs du xviii6 siècle. Elles n’existent plus. L’esprit maçonnique a été ingrat envers les émancipateurs.
Une délégation de la Commune de Paris se porta, musique en tête, au-devant de la manifestation maçonnique. « A onze heures, dit le Journal olliciel , les francs-maçons faisaient leur entrée dans la cour d’honneur de i’Hôtel-de-Ville, disposée à l’avance pour les recevoir. La garde nationale faisait la haie. La Commune tout entière s’était placée sur le balcon, du haut de l’escalier d’honneur, devant la statue de la République, ceinte d’une écharpe rouge et entourée de trophées des drapeaux de la commune. Les bannières maçonniques vinrent se placer successivement sur les marches de l’escalier, étalant aux yeux de tous les maximes humanitaires qui sont les bases de la franc-maçonnerie... » Naturellement il y eut des