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VII. — La fédération

Paris en effet se ressentait très- vivement encore du désordre qui avait suivi la capitulation, la remise des forts et le désarmement des troupes. Les services publics étaient en désarroi. Toute régularité avait disparu. Si quelqu’un donnait des ordres, personne n’était plus là pour les recevoir et les exécuter dans la forme réglementaire. Et cela au milieu d’un matériel immense et qui n’aurait jamais dû être abandonné au hasard. Les exigences nouvelles de la chancellerie allemande, tombant en plein dans cette confusion, ne font encore que l’accroître. Les têtes les plus solides ne sont pas toujours certaines de ne pas subir un moment d’égarement.

A cela seul doit être attribuée la négligence qui empêcha de transporter en lieu sûr les parcs d’artillerie qui se trouvaient dans les quartiers affectés au passage et au séjour momentané des troupes prussiennes. Il y avait des canons au Ranelagh; il y en avait à l’avenue de Wagram, et isolément sur quelques autres points. Ces canons, pour la plupart, avaient été fondus pendant le siège de Paris, dans les usines de l’industrie privée. Les dons volontaires avaient fourni les fonds. La garde nationale surtout avait montré un grand zèle pour la confection de cette artillerie. Sur un grand nombre de pièces on pouvait lire des inscriptions qui rappelaient leur provenance civique. Pour rien au monde les Parisiens 11’auraient voulu que ces canons devinssent la proie des troupes allemandes et servissent de trophée aux soldats du roi Guillaume à leur retour à Berlin. Passe encore si cette artillerie avait été périlleusement conquise sur un champ de bataille.

Aussi quand on eut constaté la négligence des pouvoirs publics à l’endroit de ces engins militaires, les citoyens s’empressèrent-ils de les mettre à l’abri d’un coup de main qu’une rapacité devenue proverbiale ne rendait que trop probable. Tout le monde s’y attela; la besogne fut lestement entreprise et conduite. En quelques heures tous les canons furent portés à Montmartre, à la Grève, au square du Temple, sur la vieille place Royale, et la garde nationale, qui avait conservé ses armes après la capitulation, se constitua gardienne de ces .parcs improvisés.

A la première heure, personne 11e vit le péril. On était sous le coup de si nombreux événements douloureux qui se succédaient sans rémission aucune, que tous les regards étaient quelque peu obscurcis, même ceux qui d’ordinaire sont le plus clairvoyants. Puis, il n’entrait dans l’imagination de personne que la garde nationale pût, dans la cité, se constituer en un pouvoir séparé. Dans les régions officielles on croyait toujours et uniquement à la hiérarchie et à son iniluence.

Là fut l’erreur capitale qui rendit possible le succès d’un 18 mais.

Bien des gens avaient cultivé dans l’ombre le programme du 31 octobre. Au nombre des prétentions de ce programme figurait celle de réserver à l’élection tous les grades de la garde nationale, même celui de commandant suprême. De là était née une espèce de fédération dont on n’a jamais bien connu le caractère ni les éléments, — encore moins les mobiles et les meneurs mystérieux. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’un comité central des bataillons fédérés fut constitué par délégation. Ne recherchons pas comment furent élus les délégués, où se firent les élections et quelles garanties elles présentaient à l’ensemble des citoyens appelés a prendre les armes dans les rangs de la garde nationale ; nous y perdrions inutilement notre temps et notre peine.

On a prétendu que dans celte organisation s’était fait seqtir la main d’une association fameuse

Los cadavres des généraux Clément Thomas et Lecomte déposés dans une chambre de la maison N“ (i

de la rue des Rosiers.

LE GÉN Eli AL LECOMTE.

JOURNÉE DU 18 MARS. — Construction d’une barricade,

aux derniers jours de l’Empire, l’Association Internationale des Travailleurs. Malgré ses démêlés avec la police de tous les pays, nous en sommes encore à nous demander s'il ne laut pas, pour une très-large part, faire peser sur des éléments étrangers, dont nous aurons successivement à nous occuper, la responsabilité des méfaits, des actes que réprouve toute civilisation, des forfaitures, des scélératesses, des crimes qui vont maintenant, après le 18 mars, former le tissu de notre récit.

Qu’il nous suffise donc, pour le moment, de constater l’existence du Comité central de la garde nationale. Les bataillons fédérés recevaient ses ordres et les exécutaient avec une obéissance que plus d’un chef de service voudrait parfois rencontrer dans les hommes qu’il dirige. Hâtons-nous d’ajouter que, par contre, tout ordre émané de l’état-major général était exposé à n’être accueilli dans ces mêmes bataillons que par l'indifférence et l’indiscipline.

En de certaines circonstances, le Comité central agissait au grand jour. 11 avait tenu publiquement des réunions dans les salons de Lemardelay, rue Richelieu, sur la convocation et sous la présidence de M. Raoul Du Bisson, un homme dont le nom avait eu un certain retentissement à la suite de diverses aventures. En outre, le Comité posait de nombreuses affiches, que chacun pouvait lire sur tous les murs de Paris. Mais, au milieu du tohu-bohu général et de la désagrégation universelle, on n’y faisait pas attention ou l'on ne s’arrêtait pas pour si peu. Les affidés seuls en comprenaient l’importance et peut-être se réservaient-ils d’en faire un jour un argument pour démontrer que, dès le début, quiconque avait voulu connaître avait connu.

Cependant les préliminaires de paix étaient signés, ratifiés, échangés. Les Prussiens, après avoir quitté le quartier de Paris ou ils avaient pu élablir leurs hivouacs, évacuaient tous les forts situés sur la rive gauche de la Seine, et leurs armées reprenaient lentement et par courtes étapes les chemins de l’Allemagne. L’Assemblée nationale et le Gouvernement abandonnaient Bordeaux et venaient s’installer à Versailles, dans les lieux mêmes et dans les édifices qu’avaient pendant six mois occupés le quartier général, la chancellerie et l’état-major de nos vainqueurs. On ne pouvait faire un pas dans Versailles sans retrouver partout les traces de cette occupation.

A Versailles et â Paris, le Gouvernement travailla immédiatement à rétablir un peu d’ordre autour de lui, à réorganiser les services et à leur assurer un fonctionnement régulier. Pour Versailles, c’était facile; l’ébranlement n’y a'vait jamais ôté bien considérable. Ce n’était plus du tout la même chose lorsqu’il s’agissait de Paris, et les obstacles devaient surgir de partout. D’abord" on ne retrouvait plus du tout la même population que dans les temps ordinaires. Si quelques personnes, absentes de Paris pendant le siège, avaient eu hâte de revenir dès qu’avaient été rompues les lignes de l’investissement, d’autres et en nombre bien plus considérable, avaient pris la clef des champs, et avec un empressement plus vif encore que celui du retour. Un ne peut pas le leur reprocher. Après les grandes souffrances du siège, rien n’était plus légitime qu’un repos, un délassement, une réfection. Mais il en résulta que beaucoup de bataillons de la garde nationale furent désorganisés. Ils perdirent les éléments qui permettaient aux amis de l’ordre de compter sur eux. C’éjait d’autant plus grave qu’il n’y avait rien de changé dans les autres bataillons.

Telle était la situation au moment où le général d’Aurelle de Pauulines fut investi du .commandement de la garde nationale, pendant que le général Vinoy était confirmé dans le commandement en chef de l’armée de Paris. Ces deux militaires ne tardèrent pas a comprendre que leur tâche était hérissée de difficultés.

Au premier rang apparaissait l’affaire des canons de Montmartre. Nous avons dit comment avait été formé ce parc d’artillerie. Abandonnés d'abord Uh peu au hasard et agglomérés sans

ordre dans des terrains vagues du boulevard Ornano, ces canons avaient été portés sur les buttes, et là dressés en batteries, les gueules tournées vers la ville. C’était une menace permanente. Les journaux n’appelaient plus Montmartre que le mont Aventin. Il faut dire même qu’ils contribuaient pour une bonne part à entretenir les craintes de la population paisible et naturellement portée à la peur. Car lorsqu’on y regardait de près, on était obligé de reconnaître que ces gens de Montmartre n’étaient pas aussi rébarbatifs qu’ils en avaient l’air. La plupart des gardes nationaux qui gardaient les canons riaient souscapedela terreur qu’ils inspiraient aux bourgeois. Ils jouaient au maître, à celuiqui dispose de la force. Mais beaucoup se montraient fatigués des factions qu’il leur fallait monter, et volontiers ils délaissaient la surveillance qui leur était confiée pour aller boire et s’amuser chez le marchand de vins du voisinage, ou bien tout simplement pour aller passer lanuit dans leur lit. Nous ne parlons, cela se comprend sans qu’il soit bien nécessaire de le dire et surtout d’insister, que de faits que nous avons pu connaître d’une façon péremptoire et observer personnellement. En portant nos divers jugements, nous faisons toujours abstraction des événements sinistres qui ont suivi. Nous écrivons unepage d’histoire et point un pamphlet. Chaque chose aura son tour. L’indignation que nous comprimons avec peine, quand nous pensons aux scélératesses odieuses, aux abominations inouïes du dénoûment, ne doit pas nous faire oublier que nous ne sommes encore qu’au début. En nous contenant, le récit y gagnera.

Les canons de Montmartre étaient donc devenus l’objet d’une préoccupation générale. On en parlait partout, et même dans les conseils du Gouvernement, où plusieurs projets furent apportés dans le but de faire rentrer cette artillerie sous le joug de l’autorité légitime.

Dans les temps troublés, rien ne doit être négligé. Souvent les moyens de salut ont été fournis par les gens qu’on aurait le moins favorablement écoutés dans les temps où le calme permet d’agir à sa guise. Les plus habiles sont alors les plus forts et dominent aisément la situation. Il n’en est plus de même dans la tempête et après.

Tous les projets étaient donc écoutés et accueillis suivant les tempéraments.

C’est ainsi d’une part que les organisations naturellement et toujours portées à la 'temporisation conseillaient d’attendre avec une patience vigilante et de mettre habilement à profit les sentiments de lassitude que tout le monde pouvait remarquer. C’eût été peut-être le parti le plus sage. Mais on ne fait pas aisément entendre de semblables conseils de prudence aux gens habitués à manier l’autorité et à tout résoudre par elle. Les avis de ces derniers prévalurent. Le retour des canons entre les mains du pouvoir militaire fut résolu. Un devait les enlever, et au besoin de vive force.

L’opération fut fixée au 18 mars.

Ne croyant pas pouvoir compter sur elle, le général d’Aurelle de Paladines n’avait convoqué aucune partie delà garde nationale. Tout au plus, dans quelques proclamations qui furent successivement affichées, vit-on que le Gouvernement avait l’intention d’appeler à là défense de sa cause tous les citoyens amis de l’ordre et înLéressés à son établissement. Un a dit également que, la veille et l’avant-veille de l’explosion, le général d’Aurelle de Paladines avait convoqué chez lui plusieurs colonels et chefs de bataillon de la garde civique. Il les avait interrogés et n’avait point paru outre mesure satisfait de leurs réponses. En retour, il ne leur avait donné que des paroles évasives. La communion ne s’élait pas établie entre le chef suprême et sis subordonnés.

Toujours est-il que la troupe de ligne marcha seule dans cette journée du 18 mars, qui allait inaugurer les plus sinistres événements.

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