‹ Paris incendiéChapitre 52 sur 124 · XXX. — Menu s détails · texte numérisé non relu

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On a pris l’argenterie des Invalides, ce n’est pas assez. Dans cet hôtel, qui est une des curiosités de Paris les plus chères aux étrangers, vit, en qualité de gouverneur, un vieux général que ses infirmités condamnaient au repos le plus absolu. M. de Martimprey est incapable de ouoi que ce soit, ni pour, ni contre la Commune. N’importe, il gêne par le fait seul de sa présence dans l’hôtel. 11 faut qu’on s’en débarrasse. On l’arrache à son fau¬

teuil sans même prendre la peine de col mer cet acte d’arbitraire, on le déclare en état d’arrestation, et on l’enferme dans l’infirmerie d’une maison pénitentiaire. Il doit encore s’estimer heureux qu’on ne lui donne pas simplement une cellule.

En même temps, la poursuite des réfractaires devient une véritable rage. « Un jour, c’est un fils que l’on prend, que l’on mène au fort, sans lui laisser voir sa mère; un autre jour, c’est une rade dans les rues; ici, on est dur, là, on est brutal; partout, ouest inique ! » C’est une véritable chasse à l’homme. Dans le faubourg Montmartre, un beau matin, les rues sont inopinément cernées. Quiconque passe et paraît en âge de porter les armes est arrêté, saisi, conduit à l’église Notre-Dame de- Lorette, où il. comparait devant le citoyen Grollard, qui est chargé de vérifier l’identité et de connaître des cas rédhibitoires. Il ne procède que l’injure et la menace à la bouche.

Le colonel Lisbonne, un comédien de pacotille, se signale dans le faubourg du Temple. L’immense groupe d’immeubles, connu sous le nom de Cour de Bretagne, pourrait en dire quelque chose. C'est une véritable ruche de ménages ouvriers. On ne saura jamais toutes les larmes qui furent versées à ces humbles foyers, où les femmes et les enfants restaient seuls, et souvent sans pain. Après plus d’un an écoulé, les traces de ces vexations ne sont pas entièrement effacées, et encore moins les sou venirs. On en parle tous les jours, et l’historien impartial n’a qu’à interroger pour être édifié. Dans le 17e arrondissement on alla plus loin encore. La mairie était gérée par quatre membres de la Commune, qui n’ignoraient pas ou ne devaient pas ignorer ce qui se faisait et se disait à l’Hôtel-de- Yille. Us n’en prirent pas moins et n’en firent pas moins afficher un arrêté dans lequel on déclarait que « tous les citoyens âgés de dix-neuf à quarante ans qui ne se seront pas présentés dans les quarante-huit heures seront considérés comme réfractaires, recherchés et livrés à la cour martiale. » Après ce détail, on doit tirer l’échelle. Il est impossible de trouver nulle part un plus violent attentat contre la liberté individuelle.

Nous nous trompons. Les bulletins du 27 avril nous apportent un fait plus révoltant encore. C’est la barbarie féroce jointe à l’iniquité. Un ouvrier, peintre en bâtiments, domicilié rue de Rennes, 1 11, est saisi par quatre gardes nationaux zélés qui veulent l’obliger à marcher avec eux contre l’armée de Versailles. Il oppose un refus énergique. Un le fusille sur place sans jugement. Nous n’avons plus la force de commenter.

11 résulta de toutes ces rigueurs excessives que plus que jamais les gardes nationaux réfractaires cherchèrent à fuir et eurent recours à toute sorte d’artihees. Quiconque avait un de ses amis employé dans les chemins de fer prenait volontiers un lambeau de son costume, s’en affublait, et tâchait de se glisser sur la voie lorsque quelque train allait partir. D’autres se métamorphosaient en ingénieurs. Munis des instruments qui servent à la levée des plans, le crayon à la main, ils allaient à l’aventure jusqu’à ce qu’ils fussent hors de vue des postes qui gardaient les portes et les remparts. Nous aurions fort à faire si nous voulions essayer de raconter ici tous les déguisements qui furent employés. Qu’il nous suffise de dire que toutes les imaginations furent mises en rut par le péril général. Chacun s’en mêla. De toutes parts on vint en aide aux réfractaires. Un leur facilita les moyens de se dérober à la tyrannie abominable qui pesait sur Paris. Nous pourrions rapporter bien des faits de détail qui sont à notre connaissance précise, dire ce qui se passait du côté de Charenton et de Noisy, mais cela nous entraînerait trop loin. D’ailleurs on peut juger de l’ensemble et de la généralité par cet aveu que nous trouvons dans les livres publiés à Genève et à Londres : aux premiers jours de mai, la Commune avait perdu une bonne moitié de ses défenseurs; plusieurs bataillons n’avaient plus qu’un effectif ridicule. Ce n’est pas au feu des troupes de Veisailles que doit être uniquement attribué ce résultat. La coercition et les violences exercées à tort et à travers peuvent en réclamer une très-large part.

Comme compensation à toutes ces vilenies, on voit reparaître au premier rang et le même jour Raoul Rigault. Il est nommé procureur de la Commune. Un aurait dit que ces hommes avaient juré d’user tous les titres et tous les noms de la terrible et grande révolution. Ils ont tenu parole : toute la vieille défroque y a passé. Ils n’ont oublié qu’une chose : la Convention nous débarrassa de l’étranger qui avait envahi le territoire national et étouffa la plus formidable des guerres civiles. En 1871, on ne se préoccupait nullement de l’étranger qui campait eu armes aux portes de Paris, et occupait et rançonnait un bon tiers de la France. A celui ci, la Commune réservait ses complaisances et montrait une excessive condescendance pour les ordres qu’il donnait. Qu’il nous suffise de rappeler que Yincennes n’échappa à la fureur communaliste que sur l’intervention des commandants de Noisy et de Charenton.

D’autre part, les perquisitions, les visites domiciliaires, les pillages, les arrestations arbitraires ne chômaient pas. Un dévalise dans la rue Mansard, au n° 27, un appartement qui avait été loué et meublé par la famille du maréchal Bazaine. Le prétexte est qu’il n’y a là dedans que les dépouilles de la France et les produits de la trahison. C’est commode; mais le vol ne saurait jamais être justifié. Un arrête un notaire, honorable entre tous, dans la rue Thévenot. Son crime est d’être le notaire du maréchal Mac-Mahon. Avec de semblables motifs, on peut arrêter tout le monde. On comprend mal ces actes isolés. Malgré les efforts de leur rhétorique, les écrivains favorables à la Commune ne parviendront jamais à nous en donner une explication satisfaisante.

Mais tout s’efface devant la réclamation qui fut faite par le délégué aux finances aux cinq grandes Compagnies des chemins de fer qui des?ervent Paris. Sous prétexte d’impôts arriérés dus à l’État, on leur demanda la petite somme de 2 millions. La Commune avait toujours grand besoin d'argent. Aussi voulut-elle bien tenir compte aux Compagnies des pertes qu’elles avaient fatalement subies pendant la guerre. Mais il fallait qu’on s’exécutât tout de suite et sans regimber.

Dans ce mémoire, le chemin du Nord était, pour sa part, taxé à 303,000 francs. 11 fit verser la somme dans les caisses de la Commune deux jours après la réquisition. Les autres compagnies se firent un peu plus tirer l’oreille. IL est vrai qu’en se montrant récalcitrantes, elles n’avaient pas absolument les mêmes motifs qui avaient, dans cette circonstance, déterminé la conduite de la compagnie du Nord. Disons également que les sommes réclamées n’étaient nullement insignifiantes, même pour de puissantes Compagnies et que la solution de cette affaire pouvait exiger quelques jours de réflexion. Un demandait au chemin de fer de l’üuest 275,000 francs; au chemin de l’Est 353 000; au chemin de Lyon 092,000; au chemin d’Orléans 376,000. Le 2 mai, les Compagnies de Lyon, de l’Est et d’Orléans versèrent leur contingent; soit, ensemble, 1,422,000 francs. Un aurait pu croire cette opération heureusement conduite et terminée, si l’on ne s’était aperçu qu’on avait oublié le chemin de fer de Ceinture, et l’on s’empressa de lui envoyer une réclamation identique. Il y avait là quelques ressources pour l’avenir. La délégation des finances ne pouvait les négliger.

Dans les livres publiés à l’étranger parles membres de la Commune en fuite, on a dit que M. Solacroup, directeur de la Compagnie d’Orléans, avait aidé à cette solution pacifique. Nous n’en croyons rien. 11 y eut là un de ccs guêpiers où l’on tombe quelquelois par la force même des choses; mais d’où l’on s’empresse de sortir promptement comme on peut, et uniquement pour éviter à soi et à d’autres de plus grands malheurs.

Pour en finir avec des chiffres qui ont leur éloquence, et comme nous touchonsà des événements d’une haute gravité, disons tout de suite que, le 30 avril, le comptable Jourde, délégué aux finances, présenta un compte rendu de sa gestion et établit nettement la balance de la situation financière. Le document fut rendu public sous la forme ordinaire d’un état récapitulatif du budget, d’un

HISTOIRE DE LÀ CO M M U N E

bi'an, et il suffisait de quelques heures pour l’examiner, l’étudier, l’analyser.

Dans les recettes, nous voyonsfigurer 26, 01 3,916 fr. 70 c. Ce gros chiffre doit être décomposé, et l’on trouve alors que. du 20 mars au 30 avril, les perceptions des administrations diverses ont monté à 13,293,876 fr. 29. Il est bon d’ajouter a ce chiffre les 303,000 fr. qui proviennent du chemin de fer du Nord. La Banque de France a fourni 7,750,000 fr. On a trouvé dans les caisses centrales du Tré.-or public 4,658,112 lr. 21. Enfin les saisies ou réquisitions ont donné 8928 fr, 20. Ce dernier chiffre est bien modique, surtout quand on le compare à tout ce qui a été fait. Mais n’msistons pas.

Passons aux dépenses. En bloc, nous trouvons 25,138,089 fr. 12. Il y aurait par conséquent un excédant dans les recettes qui monterait à 875,827 fr. 58 c. C’était maigre pour commencer un nouvel exercice, surtout en réfléchissant qu’il n’y avait dans les rentrées rien de normal et de régulier. La délégation de la guerre absorbait seule la majeure partie des ressources. Elle ligure pour 20,056,573 fr. 15 dans le tableau général des dépenses. Les autres administrations ont vécu à la portion congrue. Or, la guerre permanente aura toujours les mêmes exigences. Qui donc va maintenant y pourvoir? Mystère.

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