‹ Paris incendiéChapitre 53 sur 124 · XXXI. - I Æ COMITÉ DE SALUT PUDLIC · texte numérisé non relu

XXXI. - I Æ COMITÉ DE SALUT PUDLIC

Nous avons quelque peu négligé les opérations militaires. Mais que dire de tous res engagements, qui sont bien plus des escarmouches et des coups de surprise que des combats sérieux et prémédités? Il y en a tous les jours, et les bulletins se répètent avec une ennuyeuse monotonie. On ne voit les progrès qui s’accomplissent qu’en examinant les décombres, en comptant les ravages et les ruines. Tous les jours aussi il y a des victimes, et les funérailles sont plus nombreuses que pendant le siège des Prussiens. Le front du bois de Boulogne et de Neuilly, sur la rive droite, le fort d’Issy, ses aboutissants etses alentours, sur la rive gauche, sont toujours les points les plus menacés et les plus violemment attaqués par l’artillerie de position, qui a complètement éteint le feu de certaines batteries fédérées, et notamment celui de la flottille de la Seine, qui est obligée de remonter le lleuve jusque par delà le viaduc d’Auteuil, sous les arches duquel elle n’est plus à l’abri. On songe déjà très-sérieusement à une seconde ligne de défense et l’on commence la construction d’une barricade sous l’arc de triomphe de l’Étoile. Ou y transporte les grosses pièces, qui n’ont rendu aucun service à la batterie du Trocadéro. Elles n’en rendront pas davantage à leur place nouvelle. Pour que ces engins soient formidables, il faut qu’ils soient entre des mains habiles. Toute faute, toute erreur dans la manœuvre, dans la charge et dans le pointage, devient une cause de préjudice. Or, les bons artilleurs font toujours défaut dans l’armée de la Commune.

Le 29 avril, pendant que les francs-maçons arborent leurs bannières pacifiques sur les fortifications qui avoisinent la porte Maillot, la lutte semble redoubler de fureur et d’intensité dans toute la région qui s’étend de Montrouge à Châtillon. Ce qu’on se dispute, on ne le voit pas clairement. Mais on brûle des quantités considérables de poudre et il y a de nombreuses victimes. On croit que l’ordre de cet engagement général a été donné par le Polonais Wroblewski, qui veut inaugurer de cette façon bruyante le commandement de toute la rive gauche dont il vient d’être investi. Son compatriote Dombrowski, qui a reçu une investiture analogue sur la rive droite, ne reste pas inactif. 11 fait sommation aux pauvres gens, qui n’ont pas pu ou voulu quitter Neuilly, d’avoir a évacuer toutes les maisons dans vingtquatre heures; passé ce délai, on usera des moyens de rigueur. Pour ces héros d’aventures, il n’y a plus rien de respectable et de sacré en France. Tout leur appartient.

Le général Cluseret, délégué à la guerre, avait du reste une prédilection marquée pour tous ces hommes qui vendaient leurs services et leur bra¬

voure, et n’hésitaient pas à mettre un pied dans tous les camps. Dans quel but Cluseret agissait-il ainsi? On le cherche encore, et il faut bien se garder de donner une oreille trop complaisante à toutes les accusations, à tous les soupçons que peut faire naître une conduite équivoque et une ambition effrénée. Il est certain que le général américain avait des accointances et des relations qui paraissaient louches autour de lui. Son chef d’état-major, Rossel, avait des défiances qu’on ne doit pas toujours mettre sur le compte d’un caractère ombrageux jusqu’à l’excès. Il aurait pu dévoiler bien des mystères, éclairer bien des obscurités, s’il avait daigné parler et décharger sa conscience avant de mourir. Imitons cette discrétion. En l’absence do documents précis et de preuves authentiques, irrévocables, elle nous est imposée comme un devoir strict, surtout au moment or'r nous entrons dans la période la plus aiguë de la crise qui va précipiter la chute de la Commune.

Depuis quelques jours, les batteries de Versailles bombardaient à outrance le fort d’Issy. Les constructions disparaissaient une à une. Les fortifications n’étaient plus qu’une ruine. Il fallait la ténacité qu’on remarque dans les guerres civiles pour s'obstiner à défendre encore ces décombres amoncelés. Une seule grosse pièce de marine répondait aux feux croisés des batteries de position établies, par l’année de Versailles, à Châtillon, à Clamart, au Val-Fleury, à Meudon. Un peu d’aide était apportée aux défenseurs de la forteres-e parles bastions de Vaugirard et les bastions du Pointdu-Jour. Mais l’infériorité de cette artillerie était manifeste, et il n’était pas un familier d’opérations militaires, qui ne vît clairement que les heures de la résistance pouvaient être comptées. Le général Cluseret cependant ne faisait rien. Il s’enfermait dans son cabinet avec le colonel Aronsohn et écoutait les propositions que lui faisait cet homme, brave et dévoué à sa patrie jusqu’à pratiquer l’héroïsme sous le couvert obscur d’un nom étranger. Pendant qu’on mourait autour du fort d’Issy, Cluseret discutait et disputait pied à pied les bases d’un arrangement. Naturellement, les avantages personnels y tenaient la première et la plus large place. C’était même ce qui rendait les négocia tions difficiles et les faisait traîner en longueur. Le 1er mai devait avoir lieu une entrevue définitive. On avait compté sans la journée du 30 avril qui devait fout déranger. C’est ainsi que s’évanouissent souvent les rêves ambitieux.

Un combat de quelques heures met en déroute les fédéçps, qui veulent se mesurer contre les régiments de Versailles. Un bataillon de Ménilmontant, le 161e, qui se bat avec désespoir, est écrasé. Ce qui en reste se replie en désordre. Les morts et les blessés jonchent le terrain. La débâcle est telle, qu’on arrive aux remparts sans qu’un seul chef ait assez d autorité pour rallier les fuyards. Les troupes de Versailles font la guerre méthodiquement. Les officiers retiennent les soldats et ne les laissent s’avancer que jusqu’aux Moulineaux. A aucun prix, on ne veut être condamné à un mouvement de retraite. Un moment, le fort d’Issy se trouva ne plus appartenir à personne. Le commandant supérieur avait disparu. Les trois cents hommes qui composaient la garnison avaient battu en retraite sur l’aiis. Il ne restait plus derrière les pans de murs écroulés que quelques entêtés, jout au plus une douzaine, dont on aurait eu facilement raison. Avec leur exagération ordinaire, les écrivains de la Commune ont même dit qu’un seul enfant de dixsept ans, nommé Dufour, était resté dans le fort, en annonçant 1 intention formelle de le faire sauter. Les troupes de Versailles, dans leur prudence, n'arriièrent pas jusque-là.

C’était néanmoins un échec grave et sérieux pour la Co umune, et Cluseret ne devait pas s’en relever. De toutes parts retentirent les accusations de trahison. On ne s’en prenait pas aux chefs immédiats, que du moins on avait vus sous le feu. On faisait remonter la responsabilité de tout ce qui arrivait jusqu’au délégué de la guerre, qu’on disait être de connivence avec Versailles. Les rumeurs devinrent telles, que le Comité central et la Commune s’en émurent. On rassembla les pré¬

somptions à la hâte et on les trouva suffisantes pour justifier une arrestation. Cluseret fut brutalement dépouillé de celte puissance dont il était si fier, et emprisonné à Mazas, en attendant qu’il fût appelé à donner devant la Commune des explications sur sa conduite. Le hasard, toujours ironique, le fit enfermer dans la cellule qui avait élé occupée par Bergeret lui-même. Le héros de l’avenue de Neuilly et le héros du fort d'Issy auraient pu se donner la main. Us se valaient.

Ce grave événement se passait à six heures du soir. Cluseret fut immédiatement remplacé par son chef d’état-major, le colonel Ilossel. Il n’y avait pas un moment à perdre si l’on voulait barrer le chemin aux troupes de l’armée régulière avant qu’elles eussent poussé plus loin leurs avantages. C’était d’autant plus urgent, qu’à l’heure même où les soldats de Versailles ralentissaient leur feu du côté des Moulineaux, c’est-à-dire entrequatre et cinq heures de l’après-midi, la lu t te recommençait avec un acharnement épouvantable dans la région du Nord. Si l’attaque est vigoureuse, la défense est des plus énergiques. Canons et mitrailleuses ne cessent de se faire entendre. Coups pour copps sont rendus avec usure. La nuit tombe et n’arrête pas la fureur ardente des combattants. Le ciel se couvre des sinistrés lueurs rouges de l’incendie. Le plus important a éclaté dans une grande carrosserie derrière la rue de Presbourg.

Dans tout cela, dans cette terrible explosion d artillerie, Ilossel ne voit qu’une diversion destinée à masquer des projets plus sérieux. Il a de puissantes raisons pour croire que l’objectif n’a pas été subitement changé et qu’il est toujours le même que dans la matinée. Son coup d’œil militaire ne le trompe pas. C’est pourquoi Ilossel laisse Dombrowski tenir tète aux ennemis qui l’assaillent et porte tous ses efforts du côté d’Issy. Il déploie une activité prodigieuse, rassemble de tous côtés des secours en hommes et en artillerie, et profite de la nuit pour établir une solide batterie de soutien, dans une position avantageuse, derrière les ruines. En même temps, il installe les bataillons de renfort dans les habitations crénelées du village, et ne fait entrer dans la forteresse que les escouades strictement nécessaires à la défense. Pour tout cela Rossel ne s’en rapporte qu’à lui-même et tout se fait en sa présence. Il est ardemment aidé dans cette triche par les membres de la Commune Vermorel et Trinquet, qui, sans croire à la trabLon de Cluseret, pensent néanmoins qu il a compromis la position par sa négligence et travaillent à réparer ses fautes. L’un et l’autre se multiplient ne quittent le terrain que fort avant dans la nuit du 30 avril.

Le lendemain, à la première heure, tout Paris connaît les événements militaires de la veille. On apprend en même temps l’arrestation de Cluseret et son remplacement par Rossel. Et, comme il ne faut pas qu’on croie que la position d’Issy a élé perdue un seul instant, on ne tarde pas à lire sur tous les murs une lettre qui somme le fort d’avoir à se rendre dans un délai d’un quart-d' heure. Cette lettre est signée par M. Laperche, major des tranchées devant Issy. La réponse de Rossel, datée du 1er mai, accompagnait la s unmationsurl’affiche. Elle mérite d’être citée textuellement :

« La première fois que vous vous permettrez de nous envoyer une sommation aussi insolente que votre lettre autographe d’hier, je ferai fusiller votre parlementaire, conformément aux usages de la guerre.

» Votre dévoué camai'ade,

» Signé: Rossel,

» Délégué de la Commune de Paris. »

On abusait beaucoup, depuis quelques mois, de cette locution : les usages de la guerre. En sa qualité de militaire, le colonel Rossel devait savoir qu’à la guerre on use principalement de représailles. Il envoyait donc a une mort certaine le malheureux sous-officier qu’il chargeait de porter sa menaçante missive dans le camp ennemi.

Heureusement on transgressa ces usages. Le par-

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