I. — Le 18 mars
Avant l’aube, des soldats appartenant au 88e de ligne couronnèrent les hauteurs des buttes Montmartre; ils n’avaient rencontré devant eux aucun obstacle, aucune résistance. Le fameux parc d’artillerie tomba en leur pouvoir sans coup férir. On est allé jusqu’à dire qu’ils n’y avaient même pas trouve de sentinelles. Soit qu’on n’eût pas compté sur une victoire aussi facile et qui avait toutes les allures d’une surprise, soit pour toute autre cause, les chevaux destinés à servir d’attelages aux pièces d’artillerie ne furent pas aussi prompts que les soldats. Ils arrivèrent en retard, et lorsque déjà dans tout le quartier on avait eu le temps de se reconnaître. Les affidés du Comité central purent même mettre en pratique le vieux moyen révolutionnaire familier à tous ceux qui ont travaillé dans les émeutes, et opérer ce qu’on appelle la fraternisation avec l’armée. C’était d’autant plus facile que, durant tout le siégé, gardes nationaux et troupes de ligne avaient souvent marché ensemble contre l’ennemi commun de la patrie; les uniformes avaient été sur le champ de bataille mêlés et confondus. Ils le furent encore une fois, et de là vint une défection déplorable qui devait avoir les plus tristes résultats.
Cependant les chevaux de l’artillerie et du train des équipages étaient arrivés sur le sommet des buttes Montmartre. Les soldats des corps spéciaux avaient fait leur devoir et quelques pièces s’acheminaient vers une destination inconnue. Il faut bien et spécialement connaître les localités pour se rendre un compte exact de ce que devait être un pareil convoi.
La crête de la butte Montmartre est sillonnée par une rue longue et étroite. Cette rue aboutit, d’une part, à la. tour de l’ancien télégraphe aérien, auprès de laquelle a été ménagée une esplanade, et sur cette esplanade était établi le parc d’artillerie. D’autre part, la rue débouche sur une large voie en colimaçon qui est la seule carrossable de ces parages. Les artilleurs devaient donc traverser tout ce chemin avec la lenteur et les précautions qui leur sont habituelles. De l’autre côté de la butte, vers l’est, on ne trouvait que le raidillon qui débouche sur la chaussée de Clignancourt, près du Château-Rouge. Des fantassins pouvaient bien s’aventurer par ce dernier chemin, mais la descente surtout était impraticable aux chevaux et aux voitures, à plus forte raison aux lourds véhicules de l’artillerie.
Un voit d’ici les difficultés. Et elles allaient grandissant de minute en minute. Car tout Montmartre était sur pied. Les femmes, les enfants s’en mêlaient. A chaque embarras du chemin, et ils sont nombreux surtout dès que commence la descente, les artilleurs se voyaient entourés par une foule sans armes, mais qui n’en 'était que plus puissante. Elle pressait les soldats, leur parlait d’une voix attendrissante, les détournait de la voie droite, les démontait au besoin, mais sans violence exagérée. En tin de compte, les canons n’arrivèrent pas jusqu’à la ligne des anciens boulevards extérieurs où ils auraient rencontré des gendarmes et des troupes d’élite qui les auraient' mis à l’abri de toute agression. Ils furent conduits devant la mairie de Montmartre, occupée par un poste nombreux de gardes nationaux, et ce poste accepta la tâche de les protéger contre toute tentative nouvelle d’enlèvement.
A la mairie de Montmartre siégeait comme maire le docteur Glémenceau, que ses opinions avancées avaient fait choisir par les électeurs de Paris pour représenter le peuple a l’Assemblée nationale. Le docteur Glémenceau avait très-bien fait son devoir pendant le siège. H jouissait dans tout le quartier d’une grande el • -gitime popularité. Un l’avait vu à l’œuvre; on T’estimait et on l'aimait. Parmi les adjoints de M. Glémenceau figurait le citoyen Dereure, cordonnier de son état, dont plus tard nous aurons à nous occuper plus
HISTOIRE DE LA COMMUNE
amplement. A la municipalité de Montmartre, Dereure représentait l’élément socialiste dans son plus bel épanouissement. Affilié à laSociété Internationale des Travailleurs.il n’était pas de ceux qui, dans cette société, avec plus ou moins de bonne foi cherchent par la science la solution des problèmes sociaux que soulèvent les questions du travail et des salaires, de la coopération dans la peine et de la participation dans les bénéfices. Pour lui, une guerre sociale, dans le sens antique du mot, était plus profitable que toutes les études, et, en toute circonstance, il conformait sa conduite à ses opinions.
Voilà sous quelle surveillance allaient se trouver les canons que les équipages de l’artillerie étaient obligés d’abandonner encore une fois.
Des événements graves se passaient dans le même temps sur un autre point. Des troupes, relativement nombreuses, avaient été massées sur log boulevards extérieurs. Le sang coulait à la place Pigalle. Aux provocations des armes répondaient des coups de feu. Le général Vinoy s’était porté de sa personne sur le théâtre de la lutte. Pour un œil exercé comme le sien il ne fut pas difficile de reconnaître que l’entreprise était mal engagée et qu’on ne gagnerait rien à vouloir la poursuivre sur le champ et de la même façon. Les troupes molles, indécises, fléchissaient. On voyait que les soldats n’avaient pas de cœur à la besogne. Un philosophe aurait pu dire qu’ils avaient conscience de ce que présentait d’horrible une guerre civile dans un pareil moment, sous le regard de l’étranger, et lorsque nous sortions à peine des plus sinistres événements que l’histoire moderne eût eu à inscrire jusqu’à ce jour. Ce n’était plus les soldats façonnés de longue main à la discipline et inflexibles dans leur devoir d’obéissance.
De l’autre côté, au contraire, une ardeur fiévreuse qui ne s’arrêtait et ne reculait devant aucune considération. Le ressentiment de la défaite et des humiliations subies aveuglait ceux que ne dirigeaient pas d’autres passions. Quant à ceux dont le but était marqué etdéterminé depuis longtemps, on sait, par de tristes expériences, avec quelle ténacité ils le poursuivent, et combien peu on est fondé avec eux à compter sur des idées de modération et d’apaisement.
La sagesse commandait, si l’on voulait éviter d’être entraîné subitement à de plus grands mal- , heurs, d’opérer une retraite prudente avant que les soldats n’eussent livré leurs armes à qui voudrait les prendre. On avait encore un corps de troupes, on n’aurait plus eu que des masses confuses comme celles dont les officiers avaient été si fort embarrassés après la signature de la capitulation. Sous le coup de semblables pensées, le général Vinoy donna ses ordres et les fit distribuer de toutes parts, de tous les côtés où les troupes étaient disséminées, par les officiers qui l’entouraient. Ceux-ci déployèrent un grand zèle. Mais sur bien des points, ils arrivèrent trop tard, notamment à la chaussée de Clignancourf où le désordre avait commencé.
Là se préparait sournoisement un de ces événements qui donnent tout de suite une physionomie lugubre aux journées insurrectionnelles.
IL — Le CHATEAU-ROUGE.
Les délégués du Comité central de la garde nationale fédérée s’étaient mis à l’œuvre, dès qu’ils avaient appris ce qui se passait sur les buttes Montmartre, à la mairie et sur les boulevards extérieurs. Leurs émissaires avaient répandu l’alarme dans tous ces quartiers qu’habite une population adonnée aux rudes labeurs des mains. Bientôt une foule bigarrée et violente envahit et encombra les rues, les places, les carrefours où d’ordinaire se faisaient les réunions et les rassemblements. Des clubs en plein vent s’organisèrent au pied de chaque borne. Tous les coins étaient bons; la borne s "ait de tribune à quiconque avait à faire une motion. En général, ne prenaient la parole que ceux qui se sentaient de force à enllammer encore les passions déjà trop échauffées. Dans ces circonstances, le succès n’appartient
qu’aux habiles qui savent jeter de l’huile sur le feu. Il y a même une remarque singulière et qui n’a pas souvent été faite: Parmi les combattants des discordes civiles, on voit toujours apparaître des hommes qui sortent on ne sait d’ou, figures sinistres et qu’on ne rencontre que ces jours-là. On pourrait en dire autant des orateurs de carrefours qui se produisent aux mêmes moments. Rarement sont-ils connus des gens qui les écoutent avec le plus d’avidité. C’est tout au plus si, parfois, les moins avisés ou les plus répandus se laissent désigner par un sobriquet d’une énergie caractéristique. Ces hommes, combattants et orateurs, ne manquèrent pas au 18 mars.
Ils étaient surtout nombreux autour du Chàteau- Rouge, qui était devenu une espèce de quartiergénéral pour l’insurrection de Montmartre. C’était là, disait-on, que les délégués du Comité central étaient réunis en Conseil et délibéraient avec les principaux affiliés de la Fédération, attendant les ordres définitifs que devait envoyer la direction suprême qui se tenait on ne savait où, sur un tout autre point de Paris.
Il y avait aussi un autre motif à cet empressement et celui-ci n’était pas des plus avouables.
Au Château-Rouge était enfermé un officier général qui s’était laissé prendre et emprisonner par la foule, en essayant d’arrêter la débandade de ses soldats. Il était là avec quelques-uns de ses officiers, qui n’avaient pas voulu se déshonorer par la moindre défaillance et qui avaient courageusement accompli leur devoir jusqu’au bout. Militaires, ils n’avaient pas discuté les ordres reçus ; ils ne comprenaient que l’obéissance, la première qualité du soldat sous les armes.
Qu’allait-on faire de ces prisonniers? Telle était la préoccupation générale. Et disons-le tout de suite, parce que cela a ôté démontré jusqu’à l’évidence dans les débats, au grand jour, devant les Conseils de guerre, et également parce que cela fait honneur à l’humanité au milieu de tant de tristesses : s'il y avait des passions malsaines qui s’agitaient, il y avait aussi des générosités qui ne reculaient devant aucun moyen pour se frayer un passage. Instinctivement on redoutait un crime pareil à celui qui avait souillé les batailles de juin 1848, un assassinat semblable à celui du général Bréa. Et en même temps, on comprenait également d’instinct que la cause qui se chargerait dès le début d’un forfait de ce genre, serait à l’avance une 'cause perdue. 11 n’en fallait pas davantage pour que quiconque avait conservé une apparence de sens et de raison s’occupât avec un acharnement désespéré du sort réservé aux officiers enfermés dans les salles du Château- Rouge. Malheureusement, s’il est aisé de déchaîner les passions de la foule, il n'est pas aussi facile de les contenir et de les diriger.
Une fois de plus on allait en avoir un exemple. Celui-ci même allait être tellement mémorable, qu’il devait fournir un enseignement sévère à quiconque, de près ou de loin, participe aux révolutions. Mais à quoi sont bonnes des réflexions de ce genre? L’histoire, quoi qu'on en dise, n’a jamais donné des leçons qu’aux penseurs dans leur cabinet, et ceux-là ne descendent pas dans la rue les jours d’émotion populaire, tout au plus daignent-ils se déranger pour cueillir les fruits après la victoire.
Le général Lecomte, que le hasard des guerres civiles allait entourer de la lugubre auréole des martyrs, était un de ces officiers comme on en rencontrait autrefois un grand nombre dans les armées françaises, n’ayant jamais rien dû qu’à son mérite, ni grades ni honneurs. Il avait monté successivement tous les échelons de la hiérarchie militaire, en se faisant remarquer partout par un service excellent, et, à l’occasion, par des actions d’éclat. On citait de lui des faits île guerre remarquables. Il était parvenu, jeune encore, au grade de général de brigade, et sa carrière promettait de ne point s’arrêter la. Intelligent et instruit, il passait le temps que ne réclamaient pas ses devoirs militaires à développer et à féconder les qualités heureuses dont la nature l’avait doué. D’un caractère allàble, s'il était strict et rigoureux envers
lui-même et envers les autres pour toutes les servitudes que comportaient les exigences du métier, il savait du moins corriger les âpretés du commandement par la netteté et la précision des ordres qu’il donnait. De cette façon, l’obéissance était rendue facile et les subalternes ne se plaignaient pas de lui, chose beaucoup plus rare qu’on ne pense dans l’armée.
Parmi les gens qui l’avaient emprisonné au Château-Rouge, nul ne connaissait le général Lecomte, nul ne savait qu’il avait une femme et, des enfants qu’il adorait et dont il était adoré; nul n’aurait pu dire le charme inexprimable qu’il trouvait dans la vie de famille, et combien il était heureux, lorsque dépouillant épaulettes et uniforme il pouvait s’enfermer dans son cabinet d’études, et se livrer à la poursuite de quelque problème scientifique. Car le général Lecomte était un de ces hommes qui, considérant qu’un bon officier n’est jamais complet, apprennent, apprennent sans cesse dans les diverses branches dos connaissances humaines, et arrivent ainsi, parfois, à mettre leur nom sur quelque importante découverte.
Mais de tout cela qui est-ce qui se souciait, le 18 mars, au Château-Rouge ou dans les environs? En faisant la capture du général Lecomte, on n’avait vu que le grade élevé, sans se soucier autrement de la per.-onne et de sa valeur.
Quoi qu’il en soit, les efforts de quelques-uns des insurgés qui paraissaient jouir d'une certaine autorité et exercer une certaine influence sur leurs camarades, tendaient évidemment à maintenir la situation telle qu’elle était le plus longtemps qu’il serait possible. Us paraissaient re- . douter les impressions pernicieuses du dehors et les passions mauvaises qui se donnaient en plein a'r libre carrière. On avait enfermé dans une chambre le général et ses officiers, et l’on faisait ' autour d’eux l’isolement aussi complet que le permettaient les circonstances. On leur apporta des vivres, on leur fournit de quoi écrire. Ils purent tracer quelques lignes et faire connaître de leurs nouvelles à leurs parents, à leurs amis qui s’intéressaient avec inquiétude à leur sort. Au milieu de leurs angoisses, ils n’avaient pas du moins perdu toute espérance de délivrance. Ils apercevaient encore quelques mains qui leur étaient tendues. Qu’on parvint à gagner la nuit, et, à la faveur des ténèbres, on pourrait tenter un coup hardi et se sauver.
Mais tout cela était bien fragile et reposait, comme on dit, sur des pointes d’aiguille. La foule a des remous qu’on a souvent comparés, avec raison, aux agitations de la mer. Une vague emporte ce qu’une autre vague avait apporté. Rien n’est stable; rien n’est jamais définitivement conquis et acquis. Au Château-Rouge, la lutte était de tous les instants. Chacun était maître et tenait à user de sa part de souveraineté.
t III. — La rue des rosiers.
Malgré les plus sévères investigations de la justice, malgré les débats publics d’un procès criminel, on n’est point parvenu à démêler clairement, et d’une manière à ne point laisser place à une réfutation, comment^ en vertu de quel ordre et dans quel but, le général Lecomte avait été extrait de sa prison du Château-Rouge et conduit à la maison de la rue des Rosiers sur la pointe extrême de la butte Montmartre. Le fait n’en est pas moins certain, l e général sortit, sous bonne et menaçante escorte, de l’établissement public qui l’avait abrité jusque-là. Il monta la pente abrupte du nord-est par un chemin qui serpente aux flancs de la montagne, gagna le plateau presqu’au point où était établi le parc d'artillerie, et, en face de l’esplanade, s'engouffra dans la fatale maison de la rue des Rosiers.
On voudrait trouver un endroit plus propice à la perpétration d’un crime, a l’œuvre ténébreuse d’une conspiration, qu’on le chercherait longtemps en vain dans Paris.
Sur la rue, étroite et sombre, s’ouvre une porte charretière en bois plein, d’une vétusté respec-
LA FUSILLADE DE LA PLACE VENDOME. — Aspect de la rue de la Paix, après la dispersion de la manifestation du *23 mars.